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mardi 6 mars 2012

QUEL RÔLE DE L'ECRIVAIN IVOIRIEN FACE AU POUVOIR ?

L’écrivain, c’est notre avis, doit pouvoir prendre position face à tous les problèmes d’intérêt national. Il a le devoir de s’exprimer clairement, en plus de ses créations littéraires, par des contributions, des conférences, des interviewes, pour donner son appréciation sur les grands sujets en vue d’éclairer l’opinion. En d’autres termes, il doit porter un regard critique sur la marche de la cité. Sans prendre forcément la carte d’un parti, il doit se donner le droit à la parole en prenant part à tous les débats politiques qui engagent le destin collectif. Dans la société française d’hier, et encore aujourd’hui, on attend des écrivains qu’ils prennent position chaque fois que se pose une question cruciale mettant en jeu la vie de la nation. On se souvient du rôle capital qu’a joué Emile Zola dans l’affaire Dreyfus.
Or, une telle option, surtout en Afrique, ne peut être sans risque. A un moment donné, l’écrivain se retrouve forcément  face au pouvoir. En position de conflit, en confrontation avec le régime au pouvoir. Si ce dernier ne le musèle pas en le jetant en prison, il lui oppose une censure. Wolé Soyinka a eu maille à partir avec presque tous les pouvoirs au Nigéria. En Guinée, Thierno Monenembo et Alioun Fantouré ont dû s’exiler pour échapper à la dictature de Sékou Touré. Bernard Dadié bien que membre du Pdci Rda de l’époque n’a jamais été tendre avec Houphouët-Boigny.
Lorsque l’on sait qu’en Afrique, les tenants du pouvoir se battent toujours pour leur maintien, l’écrivain, en raison de son pouvoir de mobilisation et de son prestige, passe pour être un adversaire redoutable voire un ennemi.
Certains princes, qui ont conscience du risque qu’ils courent en martyrisant leurs artistes, optent pour la ruse. Ils s’entourent d’écrivains et de penseurs et s’affichent comme des hommes de culture. Le plus souvent nos littérateurs se laissent, avec une certaine complaisance, entrainer. Il y eut des époques où chaque roi avait dans sa cour un poète, un philosophe. En Afrique, pour ne pas attirer leurs regards fouineurs, on les coopte simplement pour faire d’eux ministres ou  les intégrer dans les cabinets, ou bien les nommer à des postes juteux dans l’administration.
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Mais, faut-il pour ces raisons que l’écrivain se détourne de sa fonction sociale et regarde le pouvoir politique écraser le peuple ? Au nom de l’instinct de survie, le créateur  ivoirien doit-il se muer en zélateur et en adulateur pour jouir des largesses corruptrices du régime au pouvoir ?  La réponse est non. « La politique nous concerne tous, et nous serons des lâches si nous cédons à cette facilité : celle du détachement » écrivait François Mauriac pendant l’Occupation.
L’écrivain n’a pas le choix que de se mettre du côté du peuple opprimé. En Afrique, l’art pour l’art n’a pas de sens. Sans sacrifier la forme, qui est la substance vitale de l’œuvre d’art, l’écrivain africain a le devoir de se dresser contre l’oppression. Il doit éclairer le peuple en jetant la lumière sur les zones d’ombres de la gestion politique. Le pouvoir, même s’il est détenu par son parti ou par ses amis et parents, doit être considéré comme « un adversaire ». Je veux dire qu’il doit être un opposant dans l’âme. Il doit surveiller ce pouvoir, jouer un rôle de sentinelle en dénonçant les dérives. C’est sa mission, c’est sa vocation. Toute autre justification n’est que fuite, esquive et démission.
En Côte d’Ivoire, c’est ce rôle qu’ont joué Tiburce Koffi et Venance Konan, avec une outrance irrévérencieuse au moment où Laurent Gbagbo était président de la république. Au-delà des excès dont ils ont fait preuve, ils sont restés dans leur fonction qui est de dénoncer, qui est de servir de contre-pouvoir au régime qui tient les rênes du pouvoir. Aujourd’hui, le pouvoir qu’ils ont combattu a chuté. Un autre régime a pris place au palais. Faut-il pour autant se taire ? Tiburce Koffi est DG de l’ISAAC, Venance Konan est devenu DG de Fraternité-Matin. Vont-ils continuer à faire couler l’encre pour « ébranler » le pouvoir de leur bienfaiteur ? L’exercice semble périlleux…
Nommés à  des postes importants, la tentation d’être aphones ou flagorneurs du nouveau prince est grande chez nos écrivains. Tous les actes que pose le chef d’Etat arrachent aux plumes des écrivains proches du pouvoir des ovations nourries.  Voilà comment l’écrivain perd sa crédibilité. L’on répondra que les choses ont toujours été ainsi. Et ils ont raison. Mais justement c’est ce que nous sommes entrain de dénoncer. Quelque soit le pouvoir, l’écrivain doit garder son indépendance et tomber en transe chaque fois que la lumière de la vie est privée ou confisquée.
Est-ce la posture de nos démiurges aujourd’hui ? Pour le moment, leur silence devant le massacre des valeurs démocratiques et républicaines est simplement assourdissant.

Macaire Etty

Paru dans Le Filament N°19

mercredi 18 janvier 2012

Épître de Youssouf Bakayoko aux Africains

Africains, Africaines,

Je suis Youssouf Bakayoko, apôtre de la Françafrique, par la volonté de l’empereur Sarkozy.

Je rends grâce à notre Dieu, le Coq gaulois qui m’a mis à part, pour protéger la marche triomphale de son fils Ouattara vers une destination que moi-même ignore.

Je suis né à Bouaké en 1943, j’ai eu un cursus scolaire normal, J’ai obtenu une licence de lettres à l’université de Paris X. Je suis diplômé de l’Institut des hautes études de la Défense nationale (IHEDN) et j’ai bénéficié d’une solide formation en diplomatie, en droit et en économie. Mes parchemins montrent bien que je mérite d’être un apôtre du Coq gaulois.

Parmi tous les apôtres de la Françafrique, je suis certainement celui dont le zèle et la servilité sont connus par-delà nos frontières. Il est vrai que la prouesse que j’ai réussie, en déclarant Ouattara vainqueur de l’élection présidentielle de 2010, est certainement à l’origine de la tragédie qu’a vécue la Côte d’Ivoire. Mais, que ne ferais-je pas pour plaire à mon clan, au gouverneur de la Françafrique et au Coq gaulois, notre dieu bien-aimé ? J’ai entendu dire que d’aucuns murmurent parmi vous et qu’il y en a d’autres qui dénoncent mes pratiques. Je me dois de rassurer les uns et les autres que je n’ai rien fait qui ne soit en dehors de la mission qui m’a été assignée. J’ai été décoré devant toute la nation étonnée pour le tour de prestidigitation que j’ai réussi à faire, au mépris des règles élémentaires qui régissent l’institution que je dirige et au mépris de notre Loi Fondamentale.

Oui ! Je suis bien Youssouf Bakayoko, ce monsieur qui, à la télévision nationale, affirmait, en défiant le bon sens, qu’il n’était pas encore minuit alors que la distance qui séparait ma déclaration à cette heure était on ne peut plus brève. Oui ! C’est bien moi Bakayoko qui ai servi au monde entier un autre taux de participation au deuxième tour de l’élection présidentielle, alors que même les médias occidentaux clamaient que le taux avait baissé de façon drastique, en raison de l’abstention de nombreux militants du PDCI dans leur bastion. Oui ! Comme un magicien, c’est bien moi qui ai réussi le tour de servir un taux faux, juste pour justifier le score que j’ai attribué au fils de l’empereur, notre gouverneur bien aimé.

Alors, je vous en prie, cessez de murmurer et soutenez moi, car ma mission demande beaucoup d’indignité et de compromission.

Pour les législatives, de nombreux Ivoiriens, même ceux de notre clan, ont naïvement pensé que cette fois-ci, avec la flagrance des abstentions massives, je serais, moralement, obligé de communiquer le véritable taux de participation qui ne dépasse pas 15%. Même France 24, notre griot international, a parlé de « désert électoral », tant les images que cette chaîne a diffusées étaient criantes de la vérité de la situation. La RTI orange, notre RTI version « républicaine », elle aussi, a évoqué « ce désert électoral ». Les différents reportages dans toutes les villes convergeaient dans le même sens : le taux de participation était violemment faible.

Mais, c’était oublier que je suis l’un des héros de la guerre contre la légalité constitutionnelle. Et, de ce fait, il était logique que je ne me contredise pas, moi qui avais déclaré « Alassane Ouattara vainqueur de l’élection présidentielle », malgré les fraudes massives enregistrées au nord et dénoncées par quelques malheureux observateurs nègres. Avec le zèle qu’on me connaît, une seconde fois, j’ai procédé au gonflage du taux de participation, réussissant même l’exploit de surpasser le taux des législatives de 2000.

Fraudes, tricheries, manipulations, intimidations…, tels sont les mots qui ont dominé les plaintes fusant ici et là. Ces plaintes ne venaient point des candidats FPI, mais bien de nos alliés du RHDP, le PDCI, le MFA et l’UDPCI. Ne croyez pas que ces plaintes ne me dérangent pas. Elles me perturbent ; mais, ma noble vocation n’est ni de dire la vérité, ni de respecter la loi. C’est pour cela que j’accepte, avec une torture quotidienne, les étiquettes de « tricheur avéré» ou de « fraudeur professionnel » qu’on me colle. Et, ce qui me tranquillise est que les colères, pourtant justes des candidats MFA, UDPCI et PDCI, ne franchiront pas le stade des jérémiades d’esprits frustrés. Leurs leaders, qui se sont compromis, se sentent obligés de continuer leur plongée avec nous jusqu’à la lie.

Moi Bakayoko, apôtre de la Françafrique, mis à part pour œuvrer à l’avènement du nouvel ordre mondial, je suis prêt à tout pour accomplir ma mission. Oui, j’ai annoncé au monde que le taux de participation aux législatives tournait autour de 36%. Sûrement que mon jeune frère Hamed avait sursauté lorsqu’il a entendu ce chiffre. En effet, c’est bien lui qui, reconnaissant la faiblesse de ce taux, devant les cameras de France 24, a dit que l’enjeu était que l’élection s’est déroulée dans un climat de paix et de sérénité. C’est bien lui qui répondant au journaliste français a dit : « oui, il n’y a pas eu une grande influence ». Evidemment, je n’ai pas apprécié la précipitation avec laquelle il a reconnu la petitesse du taux de participation. Mais, je le comprends, Hamed est jeune et n’a pas encore la maturité qui est la mienne.

Je remarque que, malgré le gonflage du taux de participation, les Ivoiriens ont gardé le silence. De mauvais esprits disent que ce silence est ici synonyme de dépit et de mépris ; car, souvent, le silence est plus fort que les paroles. Mais, moi je suis un Bakayoko et je n’ai que faire de leurs états d’âme. Le plus important est que le gouverneur soit content de moi et que notre dieu, le Coq gaulois, soit contenté. Ce dernier d’ailleurs m’a donné un coup de fil pour me féliciter chaleureusement.

Chers amis qui rêvez de jouir des délices découlant du service des maîtres du monde, je vous conseille de marcher sur votre honneur, de sacrifier votre dignité, de piétiner vos scrupules.

Vous savez, les maîtres de ce monde adorent les Nègres comme moi.

Les Nègres sans personnalité.

Les Nègres malléables à souhait.

Les Nègres abonnés à la couardise et à la poltronnerie.

Les Nègres prêts à tout pour assouvir leurs intérêts égoïstes.

Dans quelques mois, nous irons aux élections municipales. Et, Dieu seul sait ce que je réserve au monde, si je suis toujours à mon poste. Soyez sûr d’une chose : je suis libre de donner les chiffres que je veux ; le plus important est que je satisfasse ceux que je sers.

Si quelqu’un d’autre vient vous prêcher un autre évangile, je vous demande de le rejeter, de le lapider. Ceux qui prêchent la souveraineté et la liberté, ceux qui clament partout la nécessité de conserver les richesses de l’Afrique aux Africains ignorent que leur combat est perdu d’avance. Il n’y a qu’un seul dieu : le Coq gaulois. Il n’y a qu’un seul sauveur : Ouattara.

Que les maîtres du monde qui se battent tous les jours aux prix de milliers de vie d’Arabes et de Nègres aient pitié de nous et qu’ils nous jettent quelques miettes afin que nous ne mourions de faim et de soif.

Africains, Africaines,

voilà ce que je tenais à partager avec vous, surtout avec ceux qui n’ont pas encore compris que c’est en servant les intérêts des impérialistes des maîtres du monde que notre continent pourrait recueillir pour notre développement, quelques dividendes, aussi maigres qu’elles soient, du nouvel Ordre Mondial en construction. Je vous remercie.

Youssouf Bakayoko, président de la CEI.

Macaire Etty 

 

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