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mardi 24 janvier 2012

Au tableau d'honneur : Josué Guebo

Au tableau d'honneur de ce mois, nous vous présentons une autre grande figure africaine de notre temps. Il s’agit du nouveau président l’Association des Ecrivains de Côte d’Ivoire, élu le 17 décembre 2011, en la personne de Josué Guébo.

C’est un universitaire que ses pairs présentent comme l'une des grandes figures de l’intelligentsia ivoirienne. Critique littéraire, écrivain à plusieurs facettes : poète, nouvelliste, etc. Un écrivain à la fois engagé et sensible, dont certaines œuvres ne sont pas «un recueil de tranquillité poétique, mais bien plus un vibrant appel à revisiter l’histoire africaine pour mieux se projeter vers de nouveaux temps de soleil».

Docteur en Histoire et philosophie des Sciences, Josué Guébo est enseignant-chercheur et, à ce titre, auteur de plusieurs travaux relatifs aux théories des épistémologues Karl Popper, Paul Feyerabend et Gaston Bachelard. Il s’est, dans cette même dynamique, intéressé au phénoméniste Auguste Comte et aux implications philosophiques de l’intelligence artificielle. Membre actif de la Société ivoirienne de Bioéthique d’Epistémologie et de Logique (SIBEL), il s’intéresse à présent aux implications de l’«indicamétrie» sur le développement individuel et collectif.

Josué Guébo a été animateur du programme national de redéploiement de l’administration. A ce titre, il a œuvré en qualité de responsable d’administration centrale, Chef de la cellule « Communication » du CNPRA à l’élaboration de la politique de sensibilisation et de communication.

Par ailleurs, ce jeune écrivain, représentant, pour la Côte d’Ivoire, du Mouvement mondial pour la Poésie, est l’initiateur du Livre collectif « Des paroles de Côte-d’Ivoire pour Haïti », ouvrage auquel ont participé, à ses côtés, une quarantaine de figures emblématiques des lettres ivoiriennes, dont Charles Nokan, Séry Bailly, Tanella Boni, Véronique Tadjo, Paul Ahizi, Serge Grah, Joseph Anouma, Maurice Bandaman, Foua Ernest de Saint-sauveur, Josette Abondio, Gina Dick, Flore Hazoumé, Inès Hampaté Ba et bien d’autres plumes décisives de notre espace littéraire.

En tant qu’écrivain, Josué Guébo est l’auteur de six livres d’excellente facture parus à Abidjan, Dakar et Paris. Ce sont : « La paix par l’écriture », Abidjan, Vallesse, 2007, (Collectif) ; « L’or n’a jamais été un métal », Abidjan, Vallesse, 2009 ; « D’un mâle quelconque », Paris, Apopsix, 2010 ; « Des paroles de Côte-d’Ivoire pour Haïti, notre devoir de mémoire », Abidjan, Ceda/Nei, 2010 (Collectif) ; « Carnet de doute », Dakar, Panafrika, Silex, Nouvelles du Sud, 2011 ; « Mon pays, ce soir », Dakar, Panafrika, Silex, Nouvelles du Sud, 2011.

C’est donc à juste titre qu’il est salué par le poète Paul Dakeyo et le Pr Marie-Josée Hourantier comme une voix décisive de la littérature francophone. C’est aussi à juste titre qu’il est par le milieu des Lettres et du Livre. En effet, Josué Guébo a été primé, dès 1998, par RFI et le Réseau mondial des Centres Culturels Français au concours d’Ecriture intitulé «3 heures pour écrire» ; en 2000, l’Association des Ecrivains de Côte-d’Ivoire (AECI) lui a décerné le Premier Prix national de poésie, à l’unanimité du Jury, pour son recueil, « Noël un fusil nous est né » ; en 2007, fidèle à sa logique d’excellence, il a été doublement sacré Premier manuscrit d’Or : Il a remporté, coup sur coup, deux tiers des prix en lice, notamment le manuscrit d’Or de poésie et le manuscrit d’Or de nouvelle, laissant, de fait, la part du seul laurier, celui du théâtre, à ses concurrents. Ses œuvres « Confidences d’une pièce de 25 Francs » (Nouvelle) et « C’était hier » (Poésie) sont éditées, la même année, dans l’ouvrage collectif « La paix par l’écriture ».

Quand on lui demande quelle lecture il fait de la crise post-électorale en Côte d’Ivoire et quelle solution il proposerait pour en, voici ce qu’il répond : « Il n’y a pas de crise post électorale en Côte-d’Ivoire. Ce qui se déroule sous nos yeux est une suite logique d’un harcèlement séculaire. Nous avons cette chance unique et historique d’être contemporains de Bernard Dadié et nous n’avons pas le droit d’ignorer que ce qui se joue là a trait à la question de notre autodétermination. Je ne nie pas le fait que, en interne, la Côte-d’Ivoire soit en proie à quelques contradictions, mais je dis que quelques questions mineures ici sont surdéterminées, pour occulter la problématique essentielle. Or, tous les pays africains devront un jour revisiter le problème de leur rapport à l’occident. Nous avons, comme dit le poète Henri N’Koumo, « un devoir d’horizon » et cette obligation exige que nous transcendions toute posture de vassalisation. Ce n’est pas seulement un devoir historique, c’est même une exigence élémentaire de survie. Il n’y a malheureusement pas de panacée pour ce type de question. Par contre, une telle situation décuple, en chacun, un certain sens du questionnement. Et, parmi les questions que nous nous posons aujourd’hui, il y a celle de l’opportunité de demeurer au sein d’une union monétaire qui semble s’être donnée pour mission de nous asphyxier… Plus fondamentalement, nous pensons que le respect des institutions républicaines reste le seul rempart contre la barbarie et la régression. Quand Monsieur Obama dit, au Ghana, que l’Afrique a plus besoin d’institutions fortes que d’hommes forts, il dit juste. Sauf qu’il faut savoir mettre en musique, soi-même, ses plus beaux couplets romantiques ».

C’est sans doute pour ses mérites et titres que ce jeune écrivain universitaire au statut littéraire honorable, pour sa dimension scientifique reconnue avec un arrière-plan managérial indubitable que les Ecrivains de Côte d’Ivoire l’ont choisi pour présider aux destinées de leur Association. C’est également pour ces raisons qu’il mérite de figurer au tableau d’honneur du « Filament », afin de servir de « modèle » et afin de contribuer à enlever de la tête de notre jeunesse, le doute et toutes sortes de complexes du fait qu’on est noir ou originaire d’Afrique.

Serge Grah

samedi 21 janvier 2012

Un livre pour comprendre la vie des Africains en France : « Le ventre de l’Atlantique » de Fatou Diome

Un livre pour comprendre la vie des Africains en France : « Le ventre de l’Atlantique », de Fatou Diome. La France fait encore rêver…..Pas ceux qui y sont nés mais ceux qui rêvent d’y habiter. A leurs yeux, y travailler reste le symbole ultime de la réussite. On les envie, on désire les imiter mais, en attendant, on leur impose des devoirs : entretenir le reste de la famille qui n’a pas quitté le pays. A Strasbourg, Salie, l’héroïne du livre de Fatou Diome, « Le ventre de l’Atlantique », publié aux éditions Anne Carrière, est une brillante étudiante. Au Sénégal, elle est un modèle, et on le lui fait payer. On lui téléphone à tout bout de champ en exigeant qu’elle rappelle pour ne pas payer la communication, on veut qu’elle revienne au pays les bras chargés de présents, et son frère lui demande instamment de le faire venir en Europe. Puisqu’elle réside en France, la jeune femme ne peut pas avoir de problème d’argent, de chagrins à confesser, de doutes à exprimer. Elle est le rocher auquel on veut se raccrocher sans lui demander si, un jour, il ne risque pas, lui aussi, d’être emporté par le tourbillon du fleuve. Lorsque Salie tente d’esquisser le tableau de sa vie quotidienne dans l’Hexagone (France), on ne la croit pas. Pis, on la soupçonne de ne pas vouloir partager son bonheur et de maintenir les siens dans la pauvreté. Dès les premières pages, « Le ventre de l’Atlantique » frappe par les propos iconoclastes qu’il contient. En trois cent pages, on lit une autre histoire de l’immigration, très éloignée des clichés habituels. Les dénonciations ne sont pas superficielles. L’auteur sait de quoi elle parle lorsqu’elle montre du doigt ces agents de footballeurs qui font miroiter une carrière internationale à des adolescents prêts à tout pour échapper à leur sort. Une fois débarqués, sans papiers, en Europe, ils sont employés comme manœuvre sur des bateaux ou travaillent dans l’exiguïté des ateliers clandestins. Charge à eux de rembourser au centuple leurs frais de voyage et d’hébergement. Ni manifeste politique, ni plaidoyer pour une Afrique libre et indépendante, ni essai sur l’immigration, ce livre est d’abord un roman aux couleurs chatoyantes et aux expressions imagées, écrit par un auteur dont on reparlera. 

Jérôme Bégié 

Source : Paris Match

jeudi 19 janvier 2012

Au pays des livres frustrés !

C’est un pays des tropiques, un pays comme tous les autres pays des tropiques. Dans ce pays, mon pays hélas ! les gens se nourrissent de politique et dansent jusqu’au bord de la démence au rythme des « valses de la république ». Dans ce pays mien, le livre n’est pas un bien personnel ni public, encore moins un précieux trésor. Dans ce pays, le livre est une chose encombrante, vague, imprécise, innommable, lointaine. On le retrouve, parfois, aux périphéries des projets sociaux, des programmes de gouvernement ; aux périphéries des rêves et des utopies. Les gouvernants le méprisent, les décideurs l’évitent, les populations l’ignorent.

C’est le pays des livres frustrés.

Dans ce pays, mon pays, malheureusement, on n’investit pas dans la construction des bibliothèques. Les quelques rares bibliothèques qui existent sont des épaves architecturales, pauvres en livres, pauvres en visiteurs, pauvres en rencontres de lectures et de débats littéraires. Ces bibliothèques indigentes ressemblent à des cimetières. Ce sont des bâtisses délabrées, tristes comme des termitières vidées de leur fourmilière. Les bibliothèques sont des caveaux où des livres assassinés sont enterrés. Des casiers profonds comme des tombeaux exhibent des livres squelettiques, chétifs, décharnés. Des livres sans couverture, des livres sans charmes, sans références, à moitié amputés de leurs pages, des livres blessés, des livres en agonie.

Nous sommes au pays des livres frustrés

Dans ce pays mien, il n’existe plus de clubs littéraires dans les lycées, on n’y rencontre plus des amis du livre. Les chefs d’établissement sont empêtrés dans des histoires d’argent à happer, dans des caisses noires à construire, dans des recrutements de tous les cancres refoulés du lycée voisin. Les apprenants apprennent à se faire peur en semant la terreur. Ils préfèrent les téléphones portables aux livres, ils préfèrent les sms paresseux aux phrases policées et succulentes. Les maîtres démotivés sont plus tournés vers leurs « affaires » que leur vocation, abandonnant les livres à leur pauvre sort d’objets sans valeur.

Nous sommes au pays des livres frustrés

C’est ce fameux pays où les enseignants détestent lire. Où les journalisent refusent de se former pour ne pas être obligés de lire. Où le ministère de la culture est l’enfant mal aimé, un enfant famélique, décharné, à qui on tend quelques pièces de monnaie lorsque les autres enfants, les plus dodus, les plus graisseux ont fini de se servir.

A quoi bon lire ? À quoi bon célébrer les écrivains ? À quoi bon divulguer le livre quand les contre-valeurs ont pris le pas sur les valeurs ? Quand tout se mesure en termes de pouvoirs d’achat, de billets de banques, de bolides, de villas… ?

C’est le pays où l’on célèbre les guérilleros, les dozos, les commandants de je ne sais quelle unité militaire…Aux livres, on préfère entretenir une soldatesque aux humeurs dantesques et aux dérives grotesques. Les savants et autres hommes de lettres sont moqués, humiliés. Ici on célèbre les éventreurs, on promeut les égorgeurs, on décore les faussaires et autres menteurs.

C’est le pays des livres frustrés.

Dans ce pays pourtant envié, le livre est méprisé, vilipendé, calomnié, diabolisé blessé, humilié, rejeté. Aux enfants, on ne donne pas de livres ni de bandes dessinées comme cadeaux de Noel. Aux enfants on donne des jeux vidéo, des fusils comme joujoux, des gadgets abêtissants. Aux enfants on ne lit pas des menus textes, aux enfants on ne clame pas des poèmes au coucher. Plutôt, on leur chante des cantiques « yôrôbô, on leur hurle des couplets hautement « coupés » et grandement « décalés », des romances en faveur des possédants illettrés et des nantis crétinisés.

Nous sommes au pays des livres frustrés.

Dans les familles, dans les salons traine toujours pourtant une bibliothèque. Un objet de décoration en fait. Car on n’y trouve aucun livre. Là, on range les assiettes, les cuvettes, les casseroles, les verres…signes visibles d’un stupide embonpoint financier. Un livre dans cette bibliothèque est un signe d’indigence. Jamais la famille ne se réunit autour d’un livre pour échanger des impressions. Ici, on ne se réunit que devant le poste téléviseur pour consommer des films incestueux et concupiscents venus de l’autre côté de l’océan.

Nous sommes au pays des livres frustrés.

Pourtant c’est le pays de Bernard Dadié, c’est le plus grand des démiurges ivoiriens un précieux fétiche. Mais ici, le sacré n’a pas de sens. Et Dadié fut battu, profané comme un sanctuaire désacralisé, par une horde de soldats sortis des profondeurs de l’enfer. Aucun mot de consolation du gouvernement, aucun réconfort de l’Etat. Dadié n’est qu’un écrivain, il n’a ni treillis, ni kalache, ni argent …

Oui nous sommes dans un pays des tropiques, nous sommes dans un pays d’Afrique où le fric sert à alimenter la politique.

Ici les cancres sont galonnés, les illettrés propulsés, les analphabètes nommés et distingués.

C’est le pays des livres frustrés

Dans les librairies, des livres, aux départs, gais et confiants attendent, attendent, attendent d’être invités dans un foyer, dans une chambre, dans une famille, dans une vie, dans un bureau…en vain. Ils sont là sur les étagères, le visage renfrogné, le sourire écrasé, un rictus au coin de page.

Dans ce pays, l’université est fermée, les bibliothèques des universités sont fermées, les livres des étudiants sont fermés, les modules des maîtres sont fermées. Hier on disait que l’intelligence est en danger, aujourd’hui l’intelligence est assassinée à coups de kalaches, et de roquettes. Joli progrès dans ce pays où l’on meurt d’overdose de « politiquinine ». Ah cette guerre ensanglantée contre le temple du savoir ! Ah ce spectacle des guérilleros grisés entrain de « rafaler » les livres, ses objets trop bavards et pourtant muets !

Nous sommes au pays des livres frustrés.

A l’entrée d’un quartier, se dresse une dizaine de bâches où attend la multitude crétine qu’arrivent les politiciens démagogues manipulateurs pour les abreuver de discours politiciens. Au sol, un livre couché, étalé, ouvert, les jambes écartelées. Un livre qu’on piétine, qu’on chute du pied, qu’on broie.

Malgré ses plaintes, le livre a continué de subir les coups de boutoirs de ces chaussures allant écouter le galimatias des politicards. Et le livre est là, couché, piétiné, souillés par la poussière, par la latérite rouge de ce quartier où l’on préfère des hommes en treillis anémiés.

Maintenant, le pauvre livre ne tient plus. Un coup violent l’a éventré. Et voilà ses entrailles dehors, exposées au vent, au soleil, à la pluie, à l’infection. Les mots et les phrases blessés agonisent. Et personne pour porter secours au livre moribond, au livre souffrant.

Soudain un enfant sort des rangs, jette un regard plein de compassion au livre agonisant. Il se baisse et prend le livre. Il dépoussière le livre, il le nettoie avec son mouchoir, il le décrasse et s’en va avec son objet sous le bras. Dieu, le Très Haut l’observe et sourit. L’enfant sent Son Regard sur sa tête ; il s’arrête. Une voix se fait entendre. Il est le seul à percevoir cette voix venue du Ciel : « Tu as sauvé le livre, mon enfant. Fais un vœu pour la nouvelle année et je l’exaucerai ». L’enfant sourit. Le vœu l’habite depuis des semaines. Il n’hésite pas : « Mon vœu est que la Côte d’Ivoire renaisse au livre ». Brusquement un éclair illumine le ciel suivi d’un grondement de tonnerre. Puis la voix retentit : « Si tous les habitants de ton pays étaient habités, comme toi, par le même souci de donner une grande place au livre, il n’aurait jamais connu de guerre. Car la guerre est une conséquence de l’ignorance ». L’enfant poussa un soupir…

Macaire Etty, Critique littéraire

mercredi 18 janvier 2012

COTE D'IVOIRE : LE COUP D'ETAT.



Par Charles Onana. 
Préface de Thabo Mbeki 
Editions Duboiris 

 Depuis la crise post-électorale qui a entraîné l’intervention militaire de l’armée française et des troupes rebelles en Côte d’Ivoire, la version officielle a tenté de faire croire qu’il s’agissait d’une action visant à faire respecter le résultat de l’élection présidentielle qui donnait Alassane Ouattara vainqueur. L’enquête de Charles Onana tend plutôt à prouver qu’il s’agit d’un coup d’Etat préparé par le président Sarkozy et par Blaise Compaoré, président du Burkina Faso. L’auteur dévoile les correspondances secrètes échangées par ces deux dirigeants dans le but de renverser Laurent Gbagbo. Il montre également comment les banques françaises ont participé à cette action de déstabilisation à travers les filiales de la Société Générale et de la BNP Paribas. Pour la première fois, un général français, ex-numéro 2 de la force Licorne en Côte d’Ivoire, témoigne de ce qu’il a vécu. Dans cet ouvrage, l’auteur publie plusieurs rapports confidentiels de l’ancien ambassadeur de France à Abidjan, Renaud Vignal, dont un accablant sur Alassane Ouattara. Charles Onana, qui a également reçu les confidences du président Laurent Gbagbo, montre comment les autorités françaises, principalement Michel Alliot-Marie, ministre de la Défense, et Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères, ont étouffé la vérité sur la mort des soldats français en novembre 2004, à Bouaké. Son enquête met aussi en lumière le rôle trouble de deux personnalités françaises dans la disparition de Guy-André Kieffer. Ce livre, très documenté et qui illustre dix années de combat contre le régime de Laurent Gbagbo, est préfacé par l’ancien président sud-africain Thabo Mbeki, médiateur de la crise ivoirienne. 

Nikitta Kadjoume

Paru dans Le Filament N°18

dimanche 26 décembre 2010

Le roman en Côte d'Ivoire : une écriture "nzassa"

Les recherches romanesques ivoiriennes débouchent sur une nouvelle écriture transculturelle auxquels Jean-Marie Adiaffi avait appliqué le terme agni de " nzassa " qui signifie : assemblage de type patchwork.

À côté de romans de facture classique, on remarque aujourd'hui en Côte d'Ivoire une nette tendance des romanciers à une recherche d'écriture. Comment dire ? Comment mieux dire ce que l'on a à dire ? Ainsi, des auteurs comme Ahmadou Kourouma, Maurice Bandaman, Tanella Boni, Véronique Tadjo ou encore le regretté Jean-Marie Adiaffi ont développé une écriture romanesque mâtinée de poésie et de littérature orale qui ne laisse pas indifférente la critique littéraire.
Cette recherche d'une écriture propre, parmi l'une des plus originales de ces dernières années allie créativité, intertextualité, message qui sont les maîtres mots de ces romans d'un nouveau genre auxquels Adiaffi avait appliqué le terme agni de " nzassa " (assemblage de type patchwork).

Dans Le Fils-de-la-femme-mâle (1993), Maurice Bandaman évoque sur le mode du conte, empruntant aussi à nombre d'autres genres tirés de l'oralité, l'odyssée d'Awlimba-Tankan, hermaphrodite, figure emblématique d'un nouveau monde qui puise aux sources de l'univers culturel akan. Quant à Kourouma, qui a obtenu le Renaudot 2001 avec Allah n'est pas obligé, il a produit, avec En attendant le vote des bêtes sauvages (1999), un texte novateur où les
veillées de chasseurs (les dozos) et leurs textes traditionnels nourrissent la structure et le sens de cette vision renouvelée du tyran africain, en reprenant les formes codifiées de la parole traditionnelle (ancienne).

Dans Les Baigneurs du lac Rose (1995, réédition 2002) Tanella Boni allie poésie et prose dans un entrelacement subtil mais parfois déroutant où Samory et la Reine Pokou trouvent le terreau où fonder la nation ivoirienne. Véronique Tadjo, poétesse comme Tanella Boni, résume le pays au temps du parti unique dans un roman qui lui aussi se cherche entre poésie et prose, et dont le titre est symbolique, Le Royaume aveugle (1990) ; fable qui sera prolongée par un texte plus intimiste mais toujours dans cette même perspective de " recherche d'une écriture ", Champs de bataille et d'amour, qui évoque l'aventure singulière d'un couple mixte vieillissant, à la façon de Milan Kundera. Elle s'était d'ailleurs essayé à une écriture entrecoupée, genre " tranche de vie " dans À vol d'oiseau (1992).

Parmi tous les nouveaux écrivains de cette veine, on remarque un premier roman, celui de Yao N'Guetta qui, dans Dis-moi mon rêve (1999), arpente les mêmes sillons que ses devanciers. Prenant appui sur la défense d'une culture endogène, il tente une composition romanesque qui, là encore, lie tradition et écriture d'avant-garde.

Les ingrédients de cette nouvelle écriture révèlent une intertextualité féconde entre le roman et la littérature orale, mais aussi entre le roman et la poésie, autant au plan des structures empruntées qu'au plan parfois des personnages (les personnages non anthropomorphes, chez M. Bandaman par exemple, sont directement empruntés au conte). Il en est de même pour l'espace (espace mythique, utopie représentée) ou pour le traitement du temps du récit.
Tout cela est associé à une poétisation de l'espace référentiel ivoirien, notamment de la ville d'Abidjan qui accède au statut de ville littéraire (Kourouma en avait déjà tracé les sillons dans Les Soleils des indépendances), ce qui permet d'éviter les espaces ubuesques et anonymes qui peuplent les romans africains. Kourouma, là encore, va jusqu'à citer nommément certains présidents africains, les dictateurs dont parle son personnage d'enfant-soldat dans Allah n'est pas obligé.

Chez Véronique Tadjo et Tanella Boni, on constate une « architextualité » prégnante où le décloisonnement des genres poétique et romanesque laisse augurer que l'un ne peut se dire sans l'autre. La lecture de certains textes en est rendue parfois déroutante voire déconcertante, comme dans Les Baigneurs du lac Rose où la tension entre les deux genres est maintenue tout au long du récit et nous vaut des pages superbes, notamment sur la Reine Pokou. Véronique Tadjo pour sa part, tente de maîtriser le phénomène en isolant quelquefois les " morceaux " de poésie qui tentent de s'infiltrer dans le tissu romanesque au hasard d'un mot plus " têtu " qu'un autre. Tentative aboutie dans À vol d'oiseau et dans une moindre mesure dans Le Royaume aveugle, qui peut aussi se lire comme une longue suite de poèmes en prose. Tous ces éléments indiquent une exigence certaine, attendue du lecteur ; ainsi Dis-moi mon rêve de Yao Nguetta, parfois touffu mais foisonnant du matériau de l'identité ivoirienne plurielle, privilégie une forme circulaire qui fait du détour, caractéristique de la parole africaine, la forme symbolique de son écriture.
Ces romans retrouvent la problématique d'écriture des Soleils des indépendances de Kourouma et, au tout début des années 1980, de La Carte d'identité de J.M. Adiaffi, qui par son titre même, annonce un programme thématique et structurel qui met en scène les ingrédients dont nous avons parlé plus haut.

Et puis, l'intrusion de l'actualité africaine fait plus que des clins d'œil. Présente, lourde de sens, douloureuse toujours, elle s'insinue puis force la porte des textes et s'installe là où on ne l'attend pas forcément. Comme une plaie béante dans une histoire qui voudrait bien se tenir tranquille : le Rwanda, la problématique identitaire, culturelle, font irruption dans des textes qui veulent aussi toucher le lecteur " au cœur ".

Appliquée à l'intertextualité dont il est question ici, cette réflexion d'Alain Ricard sur la problématique des livres et des langues en Afrique noire nous paraît essentielle puisque la fiction est d'abord invention de sa propre langue : " la conscience linguistique est d'abord conscience de la multiplicité des langues, expérience d'une manière d'éclatement du discours, marqué par la
diglossie et le métissage ; l'autre face de la littérature est justement la cohérence que l'écriture impose au monde. Cette tension entre dispersion et cohérence est féconde : elle crée un champ de forces qui est vraiment le lieu de l'écriture en Afrique aujourd'hui. " (Littératures d'Afrique, des langues aux livres, 1995).

Cette cohérence que l'écriture impose au monde est donc celle que tentent de fonder les romanciers ivoiriens d'aujourd'hui.
Le roman de la dernière décennie allie donc une certaine exigence d'écriture et des thèmes chers au roman africain, notamment celui du pouvoir et du mal développement. Mais cette thématique rebattue est servie par une écriture nouvelle qui donne à lire une poétique singulière, signe d'une identité en gestation, en mutation, transculturelle et endogène. Car, comme l'écrivait C. Ndiaye dans Gens de sable dès 1984, « il n'est plus permis (et, en toute honnêteté, il ne l'a jamais été) de condamner celui qui se préoccupe du style… Il serait temps que l'écrivain du tiers monde se comporte en esthète… ». Et, cela n'est pas pure provocation…

Diané Véronique Assi,
(Maître-assistante, UFR Littératures et civilisations, Université d'Abidjan-Cocody)



Le livre et la paix, quel rapport

Le Livre procède comme d’un lieu vide qui lui a été aménagé pour réaliser ses prouesses. Celles-ci sont variées. Elles ont toutes les dimensions, toutes les formes, toutes les couleurs. L'impact peut être minuscule et mal discernable ou bien brutal. Le livre peut tracer les chemins d'une vocation ou modifier un engagement. Certaines personnes ont ainsi trouvé le courage de persévérer dans leur vie rien qu'en puisant des leçons d'énergie dans le Livre…
Comme on le voit, le Livre que nous lisons n’est pas à proprement parler un livre, mais une personne avec qui nous discutons et, qui nous apportent toujours quelque chose de fabuleux. Ainsi, le Livre nous éduque, nous façonne, nous modèle. Quelquefois, beaucoup plus que l’éducation familiale que nous avons reçue. Pour ainsi dire, Le livre est un ami qui nous prête une oreille attentive quand nous en avons besoin. A quelque moment que ce soit.

L’exemple de l’ouvrage « La Paix par l’écriture »

Oui, trouver la Paix à travers l'écriture
Puisque les larmes n’ont pas suffit à calmer ma peine, j’écris
Ecrire pour évacuer les maux par les mots
Ecrire pour ne pas me laisser empoisonner par ma douleur
Ecrire pour ne pas transmettre ma haine
Ecrire pour canaliser la colère que je sens monter en moi
Ecrire pour réaliser qu'au fond c’était une vilaine parenthèse
Ecrire pour Pardonner
Ecrire pour guérir
Mais écrire, surtout, pour Demain.
Est-ce cela l’intime vocation des ouvrages qui ont été écrits sur la crise ivoirienne ? Nous aider à comprendre la réalité de la crise ? Soulager notre peine… Nous emmener à pardonner ? Comment est-ce possible ? Sinon, comment faire pour que ce couple dans sa relation puisse concourir à la Paix ?
Des jeunes à travers un livre collectif dont le titre évocateur et bien à propos est « La Paix par l’écriture », nous en donnent peut-être un début de réponse. Il faut souligner que ce titre est d’abord le thème de l’édition 2007 du concours littéraire « Les Manuscrits d’Or » organisé chaque année par Vallesse Editions. Un concours qui met en compétition des jeunes vivants sur le territoire national de Côte d’Ivoire dans les genres de la Poésie, de la Nouvelle et du Théâtre. Il s’agissait pour ces jeunes de produire des textes qui soient en rapport avec la situation de crise que nous vivons depuis le 19 septembre 2002. C’est-à-dire, traiter des méfaits de la guerre, promouvoir la paix, la tolérance, le pardon, la fraternité, les valeurs morales, le respect de l'autorité du chef, etc.
Ces jeunes, pour certainement avoir été témoins ou acteurs durant les moments forts de la crise, ont su exprimer les émotions qui les envahissaient et torturaient leur âme. Ainsi, dire les mots qui accompagnaient ces émotions, a permis eux jeunes gens de mettre un terme à leur souffrance, de se libérer, mais aussi et peut-être surtout de libérer tous ceux qui viendraient à lire leur témoignage. Le but étant de faire vivre les témoignages et d'en transmettre la leçon, et dans le cas d’espèce… par
le Livre qui créerait le rempart qui empêche le mal de continuer sa course et de propager son venin.

A travers leur Livre, ces jeunes par le Livre venait de contribuer à la reconstruction d'une Côte d'Ivoire Nouvelle en tirant les leçons de ce passé récent ; ils venaient de déconstruire certaines idéologie d'exclusion, de haine et de violence. Voilà le Livre en plein dans le processus de paix.


Le Livre et la Paix

Il n’y aucun doute que le Livre puisse être non seulement d’un apport essentiel au processus de Paix, mais aussi à maintenir un climat de concorde. Mais se pose à nous une question particulièrement épineuse : comment faire en sorte que le Livre participe effectivement et efficacement à créer cet environnement de Paix ? L’évidence est qu’il faut lire. Que les leaders et autres faiseurs d’opinion créent en eux l’amour du Livre et le besoin de lire… Que les ministres lisent, que les intellectuels lisent, que les Reines, Rois et Chefs traditionnels lisent, que les jeunes lisent. En somme, que le peuple tout entier lise. Le Livre, disons la lecture et plus la Culture, nous donne des outils pour que nous devenions acteur de notre propre vie et nous offre des moyens qui nous permettent d’effectuer des choix judicieux pour nous-mêmes et pour notre Nation.
Force est donc de constater à ce niveau de notre intervention, que le Livre a un rôle fondamental à jouer dans la consolidation de la conscience
citoyenne, dans la promotion d’un comportement civique et dans l'amélioration des relations entre Ivoiriens, mais aussi de comprendre l’urgence de l’intégration des peuples comme solution à beaucoup de nos problèmes africains…

Il faut donc Lire, disions-nous. Et qu’on ne brandisse plus l’argument, de plus en plus fallacieux, de la cherté du Livre. Car si nous n’arrivons pas à développer en nous l’Amour du Livre et le besoin de Lire, même à 500 F CFA le Livre, personne ne viendra l’acheter... Quand vous allez chez certains ivoiriens et même chez bon nombres d’intellectuels, jetez un regard discret dans leur salon. Vous vous rendrez compte que la bibliothèque, si elle existe, ne contient malheureusement que de la vaisselle…des ustensiles de cuisines. Comment le Livre peut-il être vecteur de Paix si ceux auxquels il est destiné s’en désintéressent ? Voilà pour nous la question principale ? Or par le Livre, on pourrait donner aux enfants d’aujourd’hui et à ceux de demain, les armes essentielles pour comprendre la Paix et, la maintenir vivante. Parce que le Livre aura fait disparaître notre incultisme, notre ignorance et notre incapacité à comprendre les choses les plus banales du fonctionnement des sociétés humaines. Levain sur lequel poussent très souvent toutes les formes d’exclusion, de haine, d’intolérance, et finalement de guerres. S’il arrive donc aux Ivoiriens de croire que l’instruction, l’éducation, la Culture coûtent chères, qu’ils continuent d’essayer l’ignorance. Ils verront bien la différence de coût.
Qu’il nous soit donc permis, au terme de notre propos, de saluer l’initiative de l’Université Charles Louis de Montesquieu qui a engagé la réflexion autour du Livre et de la Paix, avec certainement pour ambition d’offrir aux Ivoiriens un nouvel acte civique qu’on pourrait bien intitulé : « Lire pour la Paix »… Ecrivons donc pour la Côte d’Ivoire ! Lisons pour la Côte d’Ivoire et pour l’Afrique ! Je vous remercie.


Serge Grah
(Journaliste, Ambassadeur Universel pour la Paix).
(Extrait de Communication au Colloque "Livre et Paix",
Abengourou, le 9 août 2008



mardi 27 juillet 2010

Fawzia Zouari

Professeur, romancière et journaliste

Nous avons choisi de mettre à notre Tableau d’Honneur de ce mois d’août, encore une dame, mais pas n’importe laquelle. Puisque Mme Fawzia Zouari, car c’est d’elle qu’il s’agit, est Docteur en Littérature française et comparée de l’université de la Sorbonne de Paris.

Née en Tunisie, originaire de la région du Kef, non loin de l'Algérie, Fawzia Zouari est arrivée à Paris en 1979. Par bonheur, Paris lui a, d’emblée, ouvert grandes de nombreuses portes, notamment dans les domaines les plus variés de la culture, de l’éducation et de la communication. Elle a, en effet, travaillé dix années durant, de 1987 1996, pour l’Institut du Monde Arabe, à différents postes, en tant que animatrice culturelle, rédactrice du magazine Qantara, entre autres. Avant d'être à l'Institut du monde arabe, elle a en charge les relations de presse pour des expositions de peinture à l'ONU. Elle a également participé à des ateliers de théâtre dans des quartiers à forte population immigrée et présidé le Cercle des intellectuels arabes.
Après avoir collaboré à une radio arabe de Paris, elle a rejoint en 1997 le magazine hebdomadaire -Jeune Afrique-, dont, depuis lors, les lecteurs connaissent et savent apprécier, à leur juste qualité, ses chroniques socio-culturelles.

Par ailleurs, Mme Fawzia Zouari est membre des comités de rédaction des revues « Confluences », « Méditerranée » et « Intersignes ». Elle est très impliquée dans le cinéma, entre autres, en tant que membre du jury du Festival francophone de Namur. Mais, c'est à l’écriture qu'elle consacre l'essentiel de son énergie créatrice, voire de sa vie. A preuve, elle a écrit et publié plusieurs articles et chroniques, et plus dune dizaine de livres dont La Retournée, (Ed. Ramsay) a obtenu le prix spécial des cinq continents de la Francophonie en 2003, et La Deuxième épouse, (Ed. Ramsay) a reçu en 2007 le Comar d’or, la principale distinction littéraire en Tunisie.

Dans La Retournée, Fawzia Zouari nous parle dune jeune fille, Rym, qui vit en France depuis plusieurs années, et qui, ayant appris le décès de sa mère, retourne, avec sa petite fille de cinq ans, dans son village, au nord-ouest de la Tunisie. « Retournée », car elle y revient au pays natal. « Retournée », aussi, car elle voudrait qu'on lui pardonne, que les habitants du village ne lui tiennent pas rigueur d'avoir fui ce pays. « Retournée » enfin, car elle va rencontrer un homme qu'elle n'attend pas, dans ce pays qu'elle n'a pas vu depuis plusieurs années déjà.

En 1997, elle a publié Pour en finir avec Shhrazade, un essai où elle explore quelques aspects des traditions propres à la culture arabo-musulmane qui contraignent à refuser la confession et à toujours commencer un récit par : « Il tait une fois... ».
Ce pays dont je meurs, paru en 1999, aux éditions Ramsay, lui a été inspiré par un fait divers chargé de sens : le décès par inanition, Paris, de deux jeunes Algériennes. Ce qui requiert son attention et son intérêt, c’est que cette fin tragique vient sanctionner l'échec de leur intégration dans leur société d’accueil. Son engagement a été concrétisé, une fois de plus, par ses deux ouvrages Le Voile islamique, (Ed. Favre) et Ce voile qui déchire la France (Ed. Ramsay). Ici, elle prend position dans l’affaire du voile islamique. Ces ouvrages s'inscrivent dans le prolongement des enquêtes qu'elle a menées sur ce thème pour Jeune Afrique.

Le thème central ou fil conducteur des œuvres de Fawzia Zouari porte essentiellement sur le traumatisme de l'exil, en rapport avec sa propre vie. A la différence près que son exil demeure une source plutôt d'enrichissement, contrairement bien d’autres personnes qui vivent l’éloignement du pays natal comme une situation permanente de douleur. En tout cas, Mme Fawzia Zouari a réussi l’exploit d’être à l'aise, tant en France qu'en Tunisie et de maîtriser parfaitement la langue et les codes culturels de chacun des deux pays. Ceci est tout à son honneur et nous autorise à dire qu’elle mérite, bel et bien, de figurer au tableau d’honneur du Filament, pour instruire les jeunes que la réussite et le bonheur n’ont pas de frontières, ni de couleur, ni de sexe.

Un autre fait important de la vie de Mme Fawzia Zouari, c’est que lorsqu’elle a décidé de poursuivre ses études à un très haut niveau, elle s’est heurtée aux réticences de son entourage, y compris sa propre mère, dans leur vision étriquée, selon laquelle le destin d'une jeune fille est de rester à la maison. On comprend dès lors pourquoi les thèmes tels que la quête de l'identité, la condition de la femme arabe, la rencontre des cultures… sont, chez elle, des sujets récurrents et essentiels et préoccupants. On comprend aussi pourquoi, en 1979, lorsqu'elle s'installe à Paris, elle choisit, pour sa thèse de doctorat un étonnant personnage qui eut presque le même itinéraire qu'elle, mais a rebours : Valentine de Saint-Point, petite nièce de Lamartine, convertie à l'Islam et morte au Caire en 1953, après avoir épousé la cause du nationalisme arabe. Il faut préciser que c’est de cette recherche qu’est sorti son livre, La Caravane des chimères, publié par Olivier Orban, en 1989.

La bibliographie de Mme Fawzia Zouari comprend, en outre, Ce pays dont je meurs (Ed. Ramsay), comporte des ouvrages intéressants et enrichissants, de par la variété de ses thèmes et surtout de par la qualité de son style, comme en témoigne ce message de Faten Mootamri, envoyé de Yasminaureli (Tunisie) à Mme Fawzia Zouari, Il y a quelques années :
« Après lecture de votre ouvrage Ce Pays dont je meurs, que j'ai achevé en deux jours, je tenais à vous féliciter de ce style aussi léger et profond en même temps qu’expressif, spontané, riche, pour ainsi dire parfait. Je vous découvre à travers cet ouvrage émouvant et je ferai tout pour avoir vos autres ouvrages qui pourraient ne pas être disponibles en Tunisie, quitte à faire le voyage à Paris. Voilà, en si peu de mots, ce que je ressens à l'instant même où je viens de finir la dernière page de ce livre, avec amertume, priant Dieu qu'il ne finît jamais, tellement sa lecture m'avait emportée dans d'autres cieux… N'est ce pas le fait du génie de l'auteur !... ». Faten Mootamri.
Si vous avez lu les livres de Fawzia Zouari, n’hésitez pas à nous faire partager vos impressions et vos avis. Envoyez-nous vos commentaires, analyses et compte-rendu, etc. Nous les publierons dans nos prochaines parutions.

Léandre Sahiri

Paru dans la rubrique Tableau d'Honneur du Filament N°7



mardi 29 juin 2010

Le code noir de Louis XIV

Genre : théâtre
Auteur : Léandre Sahiri

Editions Menaibuc, Paris, 2008
ISBN : 978-2-35349-038-7

« Le Code noir de Louis XIV » est une pièce de théâtre qui, une fois de plus, démontre la « versatilité » littéraire de l’auteur de « Monica ou de l’injustice de la justice ». Les œuvres de cet écrivain englobent tous les genres, à l’exception du cinéma qu’il promet de couvrir instamment, dans un avenir proche.
Revenant à l’œuvre du jour, il faut dire que Léandre Sahiri a transformé, avec un génie dont il a seul le secret, un document juridique historique en une pièce de théâtre incontournable. Ce document juridique historique, c’est Le Code Noir qui, en 1685, décida du sort des Noirs, depuis Louis XIV jusqu'à nos jours. L’intérêt de cette pièce de théâtre, c’est que, après lecture, elle ne laisse pas indifférent. L’auteur amène le lecteur à voir le monde autrement. En d’autres termes, l’œuvre transforme le lecteur totalement, agit sur sa conscience, lui ouvre les yeux et l’esprit. Au point de croire que c’est un coup de fouet que Léandre Sahiri donne pour éveiller les consciences. C’est pourquoi nous estimons que cette pièce de théâtre doit être enseignée dans toutes les écoles, les universités et institutions. Tout Noir voulant se libérer doit absolument connaître, posséder et lire « Le Code noir de Louis XIV » de Léandre Sahiri. Tel est notre avis.

Concernant l’auteur, il faut dire que Léandre Sahiri, fondateur et Directeur de publication du journal « Le Filament », est titulaire d’un Doctorat ès lettres de l’Université de la Sorbonne (Paris). Professeur de littérature, il a enseigné dans plusieurs établissements en France, en Côte d’Ivoire et au Canada où il a été enseignant-chercheur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Critique littéraire et écrivain, il est intéressé spécifiquement par la promotion des valeurs humaines, les relations et Interactions multiculturelles. Il a collaboré à de nombreux journaux, magazines et revues et publié plusieurs livres dont La victoire par la voie des urnes (essai) ; Contes d'actualité (recueil de contes) ; Les obsèques de Bahi Oromé (théâtre) ; Le Code noir de Louis XIV, (théâtre) ; Jonathan Livingston le goéland (roman traduit de l'anglais) ; Monica ou De l'injustice de la justice (roman) ; Accusations (poèmes), etc.
Sylvain de Bogou


Quelques avis sur « Le Code noir»

Viviane Gnakalé Agnero :
Lorsque j’ai découvert le Code noir, j’ai été profondément choquée et révoltée. Beaucoup des nôtres ignorent tout de ce qui est le « code noir » et ont besoin d’en être instruits. Si bien que le projet d’écriture et de publication sur ce sujet est une initiative louable et très prometteuse.
En ce qui me concerne, j’ai découvert l’existence du « code noir » pendant des recherches que j’effectuais, il y a quelques temps déjà. Comme bien d’autres, j’en ai été profondément choquée et révoltée. Ce que je sais sur le sujet et que les lecteurs et lectrices vont découvrir à leur tour, je peux le résumer ainsi. Son origine : Louis XIV ; son auteur : Colbert ; son objectif : le besoin pour ses concepteurs d’accroître leur hégémonie culturelle et surtout leur puissance politique et commerciale. Pour ma part, ce document est un témoignage indéniable pour l’histoire, il doit surtout servir de garde-fou pour des nostalgiques de cette triste période ou pour confondre les tenants du néocolonialisme (qui n’est rien d’autre que la forme évoluée de l’esclavagisme), dans leur sombre dessein de répéter l’histoire.
Mais, permettez-moi de partager avec les lecteurs et lectrices, ce que je pense, d’une façon générale, de la question de l’esclavage. Dans cet ordre d’idées, voici un fragment d’un texte que j’ai rédigé dans la perspective d’un ouvrage à venir sur l’esclavage, un sujet sur lequel il y a encore beaucoup à dire.

« Au fond, qu’est ce que l’esclavage ? ».
Ce qui motive l’esclavage est la même tare qui justifie aux yeux de certains de nos frères les théories et conflits tribaux, a savoir, une certaine « déficience » morale, ou l’inachèvement de la de la maturation spirituelle, aggravé par un excès de vanité et d’ignorance.
Ce que nous devons comprendre c’est que dans l’absolu, la tare discriminatoire n’est, au fond, ni raciale ni ethnique, mais gravement et profondément humaine. Ce qui pousse l’homme à réduire son prochain à la servitude, n’est finalement rien d’autre que cette insurmontable soif de la domination. L’incommensurable besoin de se sentir supérieur à l’autre. « Le code noir » introduit par Louis XIV (16ème siècle) et plus tard repris par de nombreuses nations esclavagistes (à l’image des Jim Crow Laws aux Etats-Unis, 19ème siècle) participa de cette logique d’une quête de suprématie culturelle et commerciale. Si donc le noir a été, depuis des siècles, victimes de l’asservissement de la quasi-totalité des races humaines, y compris de la sienne, ce n’est pas à cause de sa faiblesse physique et encore moins de sa prétendue « infériorité mentale » qui, aux yeux du blanc suffit à justifier l’esclavage… mais, c’est bel et bien à cause de sa vulnérabilité économique et politique...
Je pense, sincèrement que, pour l’heure, il est dérisoire, pour nous, de nous accrocher à une vaine et hypothétique reconnaissance par les Blancs de leurs crimes esclavagistes. S’ils le font un jour, ce ne sera pas parce que, enfin, ils auront compris et reconnu leurs horreurs et erreurs, et toute l’étendue de leur responsabilité, mais pour le politiquement correct du moment. Et, ce politiquement correct, il ne s’imposera à eux que lorsque nous nous serons donnés les moyens intellectuels, économiques et politiques de les forcer s’incliner. En attendant, le verdict qui nous blanchira du crime d’être noirs, donc inférieurs et par conséquent domesticables, ne viendra de nulle part, sinon de nous-mêmes.
La connaissance, l’élévation spirituelle, le pouvoir économique, l’autonomie politique, c’est là que résident les clefs du salut qui nous absoudra du « délit de la négritude » !
Quand enfin, nous nous seront affranchis, libérés de ce que nous croyons et reconnaissons implicitement être « la malédiction de Cham », alors c’est tout naturellement que nous forcerons le regard des Blancs sur nous, à changer. En d’autres termes, c’est essentiellement lorsque nous serons libérés du complexe d’infériorité qui nourrit leur prétention à la domination, que nous gagnerons et notre respect mutuel et celui des Blancs ».


(Viviane Gnakalé Agnero est auteur de « Crise ivoirienne : se projeter au-delà des présidentielles » et de « Laurent Gbagbo, Pour l'avenir de la Côte d'Ivoire », aux Editions L’Harmattan).


Brehima Samaké :
Je suis un jeune Africain de l'Ouest, précisément du Mali. « Le Code noir », je ne veux pas trop en parler pour laisser les gens découvrir par eux-mêmes, comme moi, et en juger sans influence. Je voudrais toutefois préciser que, inséré en 1886 dans la constitution française, « Le Code noir » constitue un thème brûlant qui doit intéresser tout Africain qui a de la dignité, de la personnalité


Elie Liazéré :
« Un livre qui a l’avantage d’être écrit dans un langage de très bon niveau et d’expliquer plus clairement ce qui, dans le Code Noir, paraît implicite et inaccessible à tous... ». (Extrait de la préface).

Louis Sala Molins :
« Il me semble qu'exhumer le Code Noir, […] c'est extrêmement urgent... pédagogiquement urgent... ». ( Interview, Nantes le 14/04/1993).

André Castaldo :
« Le Code Noir permet d’apprendre beaucoup sur l’esclavage. ». (Extrait de « De l’esclavage à l’abolition, éd. Dalloz, 2006).

Révérend Pasteur Ti :
« Le Code noir de Louis XIV » de Léandre Sahiri nous apprend d’où et comment sont nés le mépris, le rejet et la soumission dont les Noirs ont été et sont victimes jusqu'à ce jour. Ce livre nous démontre comment et pourquoi les propos et les arguments qui soutiennent l’esclavage sont, à maints égards, faux, mensongers, et arbitraires… Il rétablit, en quelque sorte, la vérité. Car, c’est la connaissance de la vérité qui, seule, nous affranchira et affranchira les générations à venir, afin de traiter d’égal a égal avec leurs partenaires du monde entier. Il nous revient à nous tous et toutes de faire une large diffusion du contenu de ce livre, pour que nos enfants, nos petits-enfants le lisent et se débarrassent du complexe d’infériorité et de pauvreté qui nous ont été inculqué. Nous avons nos expériences. Nous avons nos jugements. Nous avons nos mots à dire. Ne restons pas amorphes. Ne soyons pas complices, ni consentants, en nous plaignant sans réagir. Agissons pour que la soumission et l’esclavage s’arrêtent. Le temps est arrivé. Dieu a ouvert les portes fermées. Ensemble, nous pouvons renverser la muraille. Oui, nous le pouvons. « Yes we can ! ». ( Extrait de « A propos des mensonges monstrueux sur le prétendu esclavage permanent des Noirs », Editions Menaibuc).
Un article paru dans la rubrique livre à lire du Filament N°5

samedi 19 juin 2010

Les noirs ne lisent pas

« Les Noirs ne lisent pas », tel est le titre d’un article que j’ai reçu le mois dernier et qui serait un texte lu, un jour, par M. Dee Lee, sur les ondes d'une station de radio de New York. Je voudrais ici, afin de dire, comme d’habitude, ce que je pense, revenir sur cet article, qui est passé presque inaperçu et dont le titre et le contenu m’ont vivement interpelé.
D’après cet article donc, nous les Noirs, dans notre grande majorité, nous n’aimons pas lire, nous refusons de lire, nous ne prenons ni la peine, ni le temps de lire, même quand les livres parlent de nous ou sont spécifiquement adressés à nous.
D’après cet article, comme nous les Noirs, nous ne lisons pas, alors « la meilleure façon de cacher une information, voire un secret, à un Noir, c’est de mettre ça dans un livre ». N’est-ce pas vrai ?
En tout cas, toujours d’après cet article, comme nous les Noirs, nous ne lisons pas, alors, notre aptitude à comprendre et à discerner est moindre, c'est-à-dire très réduite et ne se développe pas ; et, de ce fait, nous sommes incapables de savoir que nous nous privons ainsi des moyens de nous émanciper, de nous épanouir, d’évoluer ; nous nous condamnons volontairement à demeurer des esclaves, de générations en générations, nous contribuons ainsi, volontiers, à perpétuer notre maintien dans l’esclavage permanent préconisé par Le Code Noir. En tout cas, en ne lisant pas, nous nous autodétruisons inconsciemment.
Toujours d’après cet article, du fait que, nous les Noirs, nous ne lisons pas, alors nous cultivons, à nos dépens, quatre vices fondamentaux, à savoir : l’ignorance, la violence, l’avidité, et l’égoïsme. Ces trois vices, dont nous n’avons bien souvent pas conscience, sont, de toute évidence, trois armes fortes et efficaces que nous utilisons contre nous-mêmes. Pourquoi et comment ? C’est ce que je vais m’évertuer à démontrer ou à expliquer, en commençant par l’ignorance.

De l’ignorance
Il faut savoir que l’ignorance, c’est le fait de manquer d’instruction, de savoir, de connaissances, parce qu’on ne veut pas lire, ou parce qu’on refuse de lire, ou parce qu’on ne sait pas lire, ou parce qu’on n’est pas instruit, etc. Ce défaut ou ce manque constitue la première arme par laquelle on maintient un être humain en esclavage. Parce que, en vérité, on ne peut manipuler, exploiter et dominer que des gens ignorants ; tout simplement parce que, n’étant pas instruit de certaines choses, l’individu ignorant est borné, c'est-à-dire il ou elle manque d’esprit critique et de discernement, il ou elle est réduit au seul état de consommateur, de pourvoyeur ou convoyeur, de bête de somme ou bête de guerre...
Voyez-vous, nous vivons actuellement à l'ère de la Technologie et l'Information. L'opportunité nous est donnée, à tous et à toutes, de lire n'importe quel livre, sur n'importe quel sujet, n'importe quand, et n'importe où. Mais, voilà que, nous les Noirs, nous refusons de lire, nous ne lisons pas. Partout, il y a d'innombrables livres disponibles et facilement disponibles, tant dans les bibliothèques que dans les librairies du monde entier, y compris sur e-book…, sans mentionner les éditions et librairies spécialisées pour Noirs et fournissant des ouvrages de grande valeur susceptibles de nous permettre d'atteindre un certain niveau intellectuel et moral. Mais, malgré tout ça, il y a que c’est très peu d'entre qui nous lisent de façon soutenue, parce que la plupart des Noirs n’aiment pas les livres, ne se préoccupent pas de lire, ne se donnent pas comme loisir la lecture. Oui ! Combien sont-ils, en vérité, ceux et celles d’entre nous qui vont en bibliothèques, ou qui achètent des livres, ou qui, à un anniversaire ou à un mariage, offrent des livres ? Très peu ! Très très peu ! Et, ces quelques-uns qui lisent, généralement, soit ils passent pour des demeurés, soit ils gardent les informations pour eux-mêmes et meurent, parfois dans la misère ou le chagrin, sans livrer les richesses et les savoirs qu’ils possèdent ; dans le meilleur des cas, au risque d’être vus comme des extraterrestres, certains s’attèlent à écrire, du moins écrivent. Et, quand ils ont eu écrit, soit ils ne trouvent pas d’éditeurs, soit leurs ouvrages ne sont ni achetés, ni connus, ni lus. Ceci dit, j’en viens maintenant au deuxième vice, la violence.

De la violence
Viscéralement lié à l’ignorance, la violence est définie, en termes simples et clairs, comme l’accroissement irréfléchi, l’abus ou le mauvais usage de la force dont la nature et Dieu nous ont dotés, les uns comme les autres. La violence, qu’elle soit physique ou verbale est un dérèglement, c'est-à-dire un mal qui fait perdre, à tout individu, ses moyens de contrôle, la maîtrise de soi. Et, je dis, ce que nous vivons et que beaucoup semblent ignorer, c’est que, en vérité, c’est le manque d’instruction et d’éducation qui conduit et condamne, irrémédiablement, à la violence, sous toutes ses formes. L’individu instruit ou éduqué est libre et fort. Il ou elle tire sa force ou sa puissance des connaissances et des savoirs acquis, lesquels lui permettent d’« adoucir ses mœurs », de tuer en soi-même ou dépasser les sentiments de frustration et les complexes, d’user d’arguments pour se défendre, de ne pas être complice de sa propre destruction et de la destruction des autres, de comprendre le monde et, ayant compris celui-ci, ne plus s’en sentir le jouet passif… C’est ce qu’exprime Platon, en ces termes : « la violence est le produit de l’ignorance… L’être humain qui sait, il sait ce qu’il fait et il n’agit pas contre ses intérêts, ni contre les intérêts des autres. L’être humain qui n’est pas ignorant n’est pas violent. Bien au contraire ». Platon nous explique, ainsi, l’origine et les causes des guerres fratricides, des génocides, des rebellions dans les pays africains ; ainsi que le pourquoi des vols, des viols, des vandalismes, des crimes et autres délits, qui ont cours et lieu dans les ghettos, les bidonvilles, les townships, les banlieues où la majorité des habitants sont des illettrés ou des demi-lettrés, ce que M. Nicolas Sarkozy appelle « la racaille ».
Tels sont donc, comme vous voyez, les faits et méfaits de l’ignorance et de la violence que, nous les Noirs, nous vivons et vivrons encore et toujours, tant que nous continuerons à refuser de lire, tant que nous prendrons toujours plaisir à rejeter la culture de l’esprit qui, comme le filament dans une ampoule, apporte la lumière dans la vie de tout individu. Venons-en maintenant à l’avidité.

De l’avidité
Selon le dictionnaire Larousse, l’avidité est une forme de violence qui consiste à désirer quelque chose ardemment, avec force, de façon immodérée et parfois insensée ou déraisonnée. C’est un sentiment naturel et bestial, mais dont on ne peut s’affranchir que par l’éducation ou l’instruction. Or, comme nous les Noirs, nous ne lisons pas, la plupart d’entre nous sont des gens avides ; et avides de quoi ? Eh bien, de choses futiles et inutiles. Puérilement. Je vais vous en donner les preuves. Vous savez, partout où nous nous trouvons dans le monde, nous travaillons dur et fort, à tous les niveaux, jusqu’aux plus sales boulots ; et partant, nous gagnons beaucoup d’argent, parfois nous avons de grosses sommes d'argent à notre disposition. Mais, qu’en faisons-nous ? Eh bien, nous payons de grosses factures de téléphone, les produits exotiques, les habits, les parures et autres objets de beauté. Pendant les périodes des fêtes de Noël et de fin d'année, pour les mariages et les funérailles, nous dépensons beaucoup trop d’argent à des fins inutiles, pour ne pas dire, nous gaspillons nos fortunes durement acquises. Au point que nous constituons un marché juteux pour quelques entreprises. Quels que soient les produits, nous consommons tout et n’importe quoi, par avidité, c'est-à-dire poussés et mus par le plaisir et surtout le désir ardent de toujours posséder. Nous voulons posséder, et toujours, et encore, et davantage, sans penser le moins du monde, ni à épargner pour nos vieux jours, ni pour nos progénitures, ni à investir pour les générations à venir. Par exemple, au lieu de démarrer une entreprise, nous penserons, d’emblée et de préférence, à des mariages pompeux, à des funérailles grandioses, à l’achat de nouvelles paires de chaussures et des vêtements qui coûtent très cher, rien que pour « frimer », c'est-à-dire pour paraître des gens pleins, alors que nous sommes vides. Certains et certaines d'entre nous vont jusqu'à négliger leurs propres familles pour se procurer les tout derniers designs ou modèles griffés... D’autres pensent que le fait de rouler en belles voitures, ou bien le fait de vivre dans une grande maison leur octroie un certain «statut» avéré ou donne la preuve palpable qu'ils ou elles ont réussi dans la vie, que leur rêve est réalisé. Ce qui est faux et fou, tant qu’ils demeureront, aux yeux des autres, des ignorants qui s’ignorent et qui s’illusionnent avec de bonnes apparences et la fière allure de femmes et d’hommes intelligents…
Quels que soient les lieux où nous habitons, en Europe, aux USA, en Afrique…, les Noirs sont tous les mêmes ! La majorité d’entre nous croupissent, avec ou sans famille, dans des conditions précaires, dans la misère, parfois sans le minimum vital ou en proie aux pires souffrances. Mais, notre avidité, qui va de pair avec notre égoïsme (je vais en parler plus loin) nous empêche de les aider, encore moins de nous mettre collectivement pour constituer un lobby financier afin de mener une meilleure vie en communauté.
Nous dépensons beaucoup d’argent pour des magazines People, des chaînes de télévision et de radio pour Noirs et d'autres medias du même genre qui nous apportent, à volonté et à foison, des images négatives et destructrices de nos propres images et de nos propres foyers. Ainsi, nous dilapidons d'immenses sommes d’argent au profit des grandes firmes, même lorsque leurs possesseurs nous insultent, comme le font certains, en déclarant qu'ils ne veulent pas d’« argent noir ». Et puis, vous savez combien nous dépensons d’argent dans les produits exotiques, dans les perruques et faux cheveux, dans les produits cosmétiques pour nous tanner la peau et exhiber ainsi, sans vergogne, aux yeux de tous, notre honte d’être noir et notre complexe d’infériorité vis-à-vis des autres peuples qui saisissent toutes ces opportunités pour perpétuer l’esclavage, innocenter leurs crimes, justifier leur soi-disant supériorité, et se construire une communauté plus forte et plus prospère, à partir des profits qu’ils réalisent de nous et sur nous.
Par ailleurs, du fait que nous ne lisons pas, eh bien, nous refusons de faire entrer dans nos vies la lumière ou la culture de l’esprit qui nous aiderait ou conduirait à extirper, de nos habitudes et de nos mentalités, les vices, dont l’avidité, qui nous incitent à, sans conscience, dévorer nos moissons, engloutir nos richesses acquises, non moins ardument, à la sueur de nos fronts. Pour finir, venons-en à l’égoïsme.

De l’égoïsme
Tout le monde le sait, l’égoïsme est, comme la violence, un sentiment tout à fait naturel et bestial. Sa spécificité est qu’il porte un individu à centrer tout sur soi, à n’aimer que soi, à juger tout par rapport à soi, à se préoccuper exclusivement de son propre plaisir et de son intérêt strictement personnel, sans se soucier de l’intérêt des autres. Pour l’égoïste « les autres, c’est l’enfer » (Sartre). L’égoïsme est une tendance qui va à l’encontre ou aux antipodes des sentiments nobles, tels que l’altruisme, la générosité, le désintéressement, l’amour, la morale et la solidarité…, lesquels sont le fruit de l’éducation et de l’instruction, et qui élèvent l’être humain au-dessus des contingences immédiates et le poussent à agir en être pensants. Et donc, l’égoïsme est un vice. Malheureusement, ce vice est enraciné en la plupart d’entre nous, sans savoir que c’est une puissante arme par laquelle l’esclavage des Noirs se perpétue sous des formes variées. L'un des nôtres, l’Américain William E. Dubois, le confirme dans son livre, Le Dixième des Talents, en le dénonçant et décriant comme étant le rhizome de « la désunion viscérale dans notre communauté ». Or, comme nous les Noirs, nous ne lisons pas, eh bien, fort malheureusement, la majorité d’entre nous, nous n'avons pas lu ce livre, nous n’avons pas bénéficié de la substantifique moelle de ce livre, et même que nous ignorons l’existence de ce livre, ainsi que le message que son auteur, notre frère de sang, nous adresse ; un message qui pourrait aider au moins 90% de Noirs sans instruction à accéder à une meilleure qualité de vie...
A cause de l’égoïsme, ceux d’entre nous qui ont réussi, grâce à l’école, à l’éducation et à l’argent, regardent, de haut, les leurs, je veux dire les autres Noirs ; ou bien ils aident ceux-ci avec condescendance, non comme par devoir humanitaire, ni par confraternité. C'est-à-dire qu’on aide sans vraiment aider. On est généreux sans vraiment l’être. On pense aux autres non sans penser à les spolier… Tout cela est le fait de l’égoïsme.
C’est aussi à cause de l’égoïsme que nous ne parlons jamais, d’une même voix, que nous ne construisons pas ensemble, que nous ne travaillons pas ensemble sur des projets pour atteindre des réalisations communes. C’est également à cause de l’égoïsme que nous ne réalisons pas des œuvres grandioses, telles que les autres en ont accomplies, que nous admirons, que nous envions, et dont nous profitons, etc. Même quand nous avons l’ambition d’entreprendre ensemble, et qu’il arrive de nous mettre ensemble, nous laissons nos egos individuels triompher, dominer nos objectifs communs. Par exemple, nos prétendues organisations d'aide et de charité, nos œuvres de bienfaisance, nos dons ou donations, nos parrainages (...) sont seulement destinés à promouvoir les noms de certaines personnes, sans apporter de réels changements au sein de nos communautés. C’est aussi par égoïsme que nous sommes heureux et fiers de siéger ou plastronner dans des conférences, des congrès, des conventions…, qui ont lieu dans les grandes cités, dans des hôtels prestigieux. En ces circonstances, nous discutons de tout et de rien, parfois avec méfiance et en langue de bois, et très peu ou très vaguement au sujet de ce que nous projetons de faire. Nous ne sommes souvent dans ces forums que pour jouer des rôles subalternes, que pour quérir des places d'honneur ou des titres, ou bien c’est pour servir de faire valoir, sinon nous faire valider comme les meilleurs orateurs ou les « Buppies » (les parvenus) de nos communautés, et non pas comme les meilleurs réalisateurs…

Prenons la résolution de lire
Au regard de tous ces faits, pouvons-nous envisager que, tôt ou tard, il y aura une fin à notre égoïsme, à notre violence, à notre avidité, à notre ignorance ?
Probablement non, tant que nous refuserons obstinément de lire, de nous instruire pour ouvrir nos esprits et sortir de ce que Kant appelle l’« état de tutelle », c'est-à-dire l’incapacité à nous servir de notre propre entendement, à penser de manière autonome. Probablement non, aussi longtemps que nous refuserons l’échange et le partager des informations, des connaissances, des savoirs, par la lecture. Probablement non, aussi longtemps que nous continuerons à penser que nous «aidons» nos communautés en les entrainant à enrichir les plus riches, à payer des cotisations à des organisations (financières, religieuses et autres, bien souvent fantoches, hypocritement philanthropiques et sournoisement à but non lucratif, qui ne font pas plus que tenir d'extravagantes conventions dans des hôtels de luxe, pour nous vendre des rêves et nous entretenir dans des illusions de prospérité et d’aisance.
Toutefois, je suis convaincu que nous pouvons nous en sortir, si et seulement si nous nous décidons, ici et commençons, ici et maintenant à lire, à prendre l’habitude et le plaisir de lire.
Comme vous voyez, par ce texte, intitulé « Les Noirs ne lisent pas » M. Dee Lee, nous lance, à nous les Noirs, un défi. Oui ! Un défi nous est lancé. Relevons-le ! Et, pour relever ce défi, il n’y a qu’une voie, et une seule, au-delà de toute rancune et de toute rancœur, c’est de LIRE. C’est ce que je pense.

Léandre Sahiri, Directeur de publication.

Un article paru dans la rubrique ce que je pense du Filament N°5

mardi 27 avril 2010

Blanchissez-moi tous ces nègres

Ce livre, « Blanchissez-moi tous ces nègres » de Serge Bile retrace l’incroyable histoire du blanchiment et dévoile comment ce fléau, soutenu par la propagande occidentale, s’est imposé à des millions de gens, accrocs désormais d’une drogue inquiétante qui leur empoisonne la vie.

On a tout dit sur les femmes noires qui se blanchissent la peau, qu’elles sont complexées, masochistes, et surtout inconscientes des dangers que leur font courir ces pratiques : hypertension, stérilité, problèmes osseux, voire cancers.
On a tout dit, sauf que les femmes mais aussi les hommes qui se dépigmentent, sont d’abord les victimes d’une addiction orchestrée par des savants fous qui s’ingénièrent dès le 18è siècle à « blanchir les nègres » pour de vrai.

En France, on les plongeait dans un bain d’acide oxymuriatique, au Québec, on les bombardait de nitrate d’argent, alors qu’aux Etats-Unis, on les décapait aux rayons x, provoquant chez les cobayes de graves brûlures et souffrances.
Ces expériences ont au fil des siècles laissé croire à certains Noirs, déboussolés par l’esclavage, qu’ils pouvaient réellement changer de peau pour changer de vie en s’enduisant le corps avec de miraculeuses crèmes éclaircissantes.

Paru dans la rubrique livre à lire du Filament N°3

lundi 22 mars 2010

La « fuite des compétences » en Afrique

Par Magdalena Tekely, Avocat, diplômée de l'IEP de Paris.

L’essai de Magdalena Tekely (spécifiquement un document broché) comprend 3 parties. La première partie présente la problématique de la migration internationale des ''cerveaux'' africains de la migration internationale des ''cerveaux'' africains et nous révèle ce phénomène connait une réelle ampleur. La seconde partie analyse les causes des ces déplacements et la troisième présente les conséquences sur le développement des pays d'origine.

Résumé : la « fuite des compétences » ou « Brain Drain », est une forme d'émigration favorisée par, d’une part les situations socio-culturelles, politiques et économiques en Afrique ; et d’autre part, par les politiques de séduction menées par les pays du Nord pour attirer les travailleurs qualifiés. Aujourd'hui, ce phénomène mondial frappe durement le continent africain, où il pose un grave problème de développement. C’est un des éléments qui permet d’expliquer peut-être, pourquoi l’Afrique dans son ensemble, au cours des dernières décennies, n’a pas fait sa révolution scientifique et économique, parce que les résultats des activités et des recherches des compétences africaines ne profitent pas a priori aux Africains, sur plusieurs plans. Il faut noter que les principaux pays de départ sont l'Afrique du Sud, l'Éthiopie, le Nigeria, le Ghana, l'Égypte et le Soudan. L'Afrique subsaharienne a le taux le plus élevé de mobilité vers l'étranger, soit 5,9%. Ceci représente environ trois fois la moyenne mondiale. Dans cette région, un étudiant sur seize étudie à l'étranger. Le Zimbabwe, par exemple, compte le groupe le plus important d'étudiants à l'étranger (17 000), avant le Nigeria (15 000), le Cameroun (15 000) et le Kenya (14 000), etc. Quant aux pays d'accueil, notamment les pays développés du Nord (États-Unis, Canada, Australie, France, Royaume-Uni), ils sont principalement convoités par les populations africaines qualifiées, néanmoins les grands pays émergents tels que la Chine, l'Inde et le Brésil exercent, de plus en plus, leur pouvoir d'attraction sur les élites africaines. Dans le même ordre d’idées, on pourra lire avec grand intérêt, la contribution de M. Taladidia Thiombiano, Professeur à l’Université de Ouagadougou, à la conférence régionale d’Addis Abeba, du 22 au 24 Février 2000. Ce texte, intitulé « L'EXODE DES COMPETENCES
AU BURKINA FASO », quoiqu’il date, demeure encore d’actualité, du moins pour nous ; et puis, ce qui vaut pour le Burkina Faso, vaut pour tous les autres pays d’Afrique, ne serait-ce que dans ce domaine. Nous le proposerons dans nos prochaines éditions.

Un article paru dans la rubrique livre à lire du Filament N°2




 

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