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dimanche 1 avril 2012

FAUT-IL REGRETTER LE PARTI UNIQUE ?

Dans l’hérésie déshumanisante de la crise ivoirienne, des voix sérieuses ou considérées comme telles, se sont élevées pour dire que les nombreuses guerres qui engraissent les fosses communes d’Afrique, résultent du multipartisme et de la démocratie. Aussi, les entend-on réclamer en sanglotant le monopartisme. Et pour corroborer leur thèse, elles n’hésitent pas à citer le cas de la Côte d’Ivoire. Sous le parti unique, disent-ils, notre pays connaissait stabilité et progrès. « Il ne peut y avoir de développement sans démocratie ? Que nous a donnés pendant quinze ans, ce machin ? Partout ou presque, des conflits interminables. L’Afrique, elle-même, tue, au propre comme au figuré, ses propres enfants. Au nom d’une recherche de démocratie qui réveille nos fonds primitifs qu’on croyait, à jamais, disparus de nos rhétoriques. Hélas encore ! L’actualité ivoirienne nous en livre, à profusion » Ecrit un journaliste ivoirien dans Fraternité Matin du mardi 21 juin 2005 N° 12184). Que c’est pathétique !

A l’analyse, cette vision est erronée. Certes, c’est à partir de 1990, que l’Afrique a connu un nombre pléthorique de conflits armés. Rwanda, Burundi, Congo, RDC, Libéria, Sierra Léone, Côte d’Ivoire (ô Eburnie mienne). Mais présenter le multipartisme comme la source première de nos malheurs, c’est se fourvoyer sur les causes profondes des guerres en Afrique.

Si de 1960 en 1990, la Côte d’Ivoire a bénéficié d’une stabilité politique et sociale, fondement de son progrès économique, ce n’est pas au compte du parti unique qu’il faut la mettre. Le pays avait à sa tête un homme qui défendait becs et ongles les intérêts économiques, politiques et culturels de la France. Les accords de défense rédigés par les Français et signés par Houphouët Boigny et d’autres chefs d’Etat africains, en sont la preuve la plus probante. Houphouët défendant les « trésors » français sur le territoire africain, était assuré de la protection de l’armée française… En guinée, il y avait le parti unique sous Sékou Touré, mais la guinée est demeurée un pays pauvre et instable. Cette situation inconfortable est simplement le prix de l’outrecuidance de Sékou Touré qui a osé dire « non » à la France en 1958. Et ceux qui soutiennent que le parti unique en Côte d’Ivoire avait fait plus de progrès que le multipartisme ignorent simplement que, dans un contexte de pluralisme politique, où la liberté de la critique était consacrée, où le principe de la séparation des pouvoirs était appliqué, Houphouët-Boigny aurait pu mettre notre pays au niveau des dragons de l’Asie. La côte d’Ivoire libérée des griffes de la France, gouvernée par un régime refondateur, aurait été un pays plus riche.

Le parti unique dans son principe même ne saurait garantir la paix dans un pays, le développement encore moins. Le parti unique est l’antithèse de la liberté et du changement. C’est un régime anti-progressiste et inhumain. Souvenons-nous simplement des dégâts que le parti unique a causés dans notre pays : détournements des deniers publics, gabegie, mégalomanie, achats de conscience, tribalisme etc. Et tous ceux qui ont osé critiquer le monarque ont été diabolisés et considérés comme des ennemis de la nation. Leur destin était l’emprisonnement, la torture, l’exil ou la mort : Gbagbo, Mockey, Zadi, Memel Fôté, Kragbé Gnagbé, Ernest Boka, le Sanwi, le Guébié etc. tous ces hommes ont subi les pires traitements. Mais, Houphouët bénéficiant de la couverture totale du réseau Foccart, n’a nullement été inquiété ni par l’ONU ou ni par une quelconque organisation des droits de l’homme.

Une vérité qu’il ne faut pas ignorer est que, avant même l’instauration du multipartisme, l’Afrique a connu des coups d’Etat (au Ghana, au Togo, au Bénin, au Zaïre, en Haute Volta) et des guerres meurtrières et longues (en Angola, au Soudan, au Mozambique etc.) Force est de constater donc que les guerres en Afrique ne sont pas liées à l’instauration du multipartisme. La plupart de ces guerres ont été suscitées par l’occident. Avant 1990 et après 1990, les impérialistes occidentaux ont suscité des conflits armés sur le continent pour préserver leurs intérêts économiques en danger ou pour mieux exploiter nos richesses. Ah non ! Le multipartisme ne saurait être une cause de guerre ou de rébellion. Bien au contraire, c’est le meilleur des systèmes politiques que les hommes ont pu inventer. Sachons-le une fois pour toutes : la Côte d’Ivoire est en guerre parce que la Chiraquie s’est rendu compte que l’actuel chef d’Etat n’est pas prêt à brader les richesses de son pays. La Côte d’Ivoire est en guerre parce que Laurent Gbagbo a un programme de gouvernement qui, appliqué sereinement, va placer le pays sur la voie du développement, et affaiblir l’hégémonie de la France. La Côte d’Ivoire est en guerre parce que si l’on laisse Koudou réussir sa politique de refondation, elle va « contaminer » les autres pays africains et compromettre la mainmise de la France sur l’Afrique francophone. Gbagbo est un mauvais exemple dans le système de pensée de l’impérialisme occidental, un mauvais exemple que l’on doit arrêter à tout prix. Il est temps de prendre conscience que la stabilité d’un pays en Afrique dépend des rapports de ses dirigeants avec les anciens maîtres. Si vous laissez simplement le néo-colon puiser vos richesses comme il l’entend, vous aurez la paix. C’est le cas de Bongo qui a mis le pétrole du Gabon à la disposition de la France. Aujourd’hui il s’affuble du titre de « doyen des chefs d’Etat africains ». Si au contraire, vous cherchez à faire bénéficier vos compatriotes des richesses de votre pays au détriment de la métropole, soyez sûr d’une chose : vous serez confronté à un coup d’Etat ou à une guerre. C’est le cas de Gbagbo et de la Côte d’Ivoire actuelle. Et c’était le cas de Sankara, de Lumumba, de N’krumah, de Lissouba etc. Les exemples sont légions.

Voilà la réalité africaine. Ne regrettons donc pas le parti unique. L’Afrique, tout comme les autres continents, a besoin aussi de vivre dans un environnement de pluralisme politique, de liberté, d’égalité. Les noirs ne sont pas des sous-hommes qui ne s’épanouissent que sous un régime autocratique et despotique. Le jour où l’Afrique arrachera sa liberté, les guerres s’arrêteront et le développement sera possible. Alors, ne regrettons pas le parti unique !

Macaire Etty
source : Le Temps

Paru dans Le Filament N°20

samedi 10 mars 2012

De M. Henri Konan Bédié, que retiendront les Ivoiriens ? (3ème partie)

La Gestion politico- économique du président Bédié

Ceux qui mangent à  la table du président Bédié sont louangeurs sur son bilan et sa gestion politico-économique du pays sous son régime. Il faut reconnaître le service de la dette de 22 milliards de dollars et une dette intérieure presque équivalente. La dévaluation du franc CFA, la baisse des cours mondiaux du café et du cacao, associé à une dégradation des finances publiques et un reflux des investissements privés…
Le taux de croissance, un peu plus de 5% en 1998, brandi comme un trophée, ne rend que très imparfaitement compte  de la crise de confiance qui s’est installée dans le pays, amplifiée par la détérioration des relations avec les institutions financières internationales.

Les scandales financiers

Il faut ajouter à  tout cela les scandales financiers du trésor et surtout le détournement des 18 milliards de francs CFA d’aide budgétaire de l’union européenne octroyés au secteur sanitaire du pays. Ce détournement fut remboursé  par le trésor de l’Etat alors que les coupables se promènent encore librement aujourd’hui.
La Côte d’Ivoire, sur ce plan, ressemble à un pays bizarre où il n’y a pas de sanctions quand on détourne le bien public. La surfacturation des complexes sucriers en amont n’avait jamais fait l’objet de poursuites judiciaires.
La dernière observation économique, concerne le monopole de l’importation du riz aux membres de la famille du président Bédié et à leur présence dans plusieurs conseils d’Administration d’entreprises.
Tous ces éléments avaient fini par convaincre les Ivoiriens que Konan Bédié s’occupait plus de ses intérêts personnels, au lieu de leurs difficultés quotidiennes.
N’évoquons même pas ici les travaux pharaoniques, qu’il avait entrepris dans son village de Daoukro et du château de son épouse à Koukourandoumi, dans la région d’Aboisso, que les Ivoiriens sidérés ont découvert que le carrelage de la salle de bain, était fait avec des pièces de 250 f cfa.

Le coup d’Etat 

Que ceux qui entourent le Président Bédié aujourd’hui, nous donnent une explication cohérente sur les clameurs de joie et l’allégresse générale qui s’étaient emparés des Ivoiriens à l’annonce du coup d’Etat ?
Les Ivoiriens savaient tous qu’une junte militaire n’a jamais fait le bonheur d’un peuple en Afrique.
Pourquoi le coup d’Etat a-t-il été vécu comme une sorte de délivrance ? Pourquoi certains l’ont-il qualifié de « salutaire » ? Pourquoi la gendarmerie ivoirienne dont la haute hiérarchie était proche du président Bédié n’est-elle pas intervenue dès le début de la mutinerie pour rétablir l’ordre avec ses commandos d’élites?
Pourquoi le PDCI-RDA, a-t-il pris aussi rapidement acte du coup d’état ? Et pourquoi beaucoup de ses cadres se sont-ils empressés de rejoindre le général Robert Gueï et sa transition militaire chaotique ?…
Nous pensons que le président Bédié et son parti ne peuvent pas prétendre revenir au pouvoir en faisant l’économie d’un tel débat devant tous les Ivoiriens.
 
Le fameux  conseil national de sécurité
Beaucoup d’officiers supérieurs de l’armée ivoirienne continuent de dire, avec amertume, que l’idée d’un conseil national de sécurité pour coordonner les actions du gouvernement en matière de sécurité intérieure et extérieure, était une bonne chose, souhaitée par tous. Sauf que le président Bédié en avait fait un outil politique, avec des moyens à disposition pour coiffer l’Etat major général des forces armées ivoiriennes.
La création du CNS, rattaché directement à la présidence, avait suscité  la méfiance entre les officiers compétents ayant une parfaite maîtrise des dossiers sécuritaires et leurs collègues, les courtisans du régime. Cela avait balkanisé les services et les hommes, qui ont finalement travaillé en s’ignorant mutuellement. 
C’est ainsi que les renseignements militaires et les renseignements généraux, sont restés sourds et aveugles, sans voir venir le coup d’Etat de Noël 1999, dont toute la sous région ouest africaine savait qu’il était en préparation.
Rentré précipitamment de Daoukro où il était allé boire, manger, fumer son cigare et fêter son accession à la présidence de la république comme un trophée ou une médaille olympique, le président Bédié s’était retrouvé dans une situation lamentable où ni son ministre de la défense, ni ses officiers supérieurs n’étaient capables de lui dire qui étaient les mutins et de quoi il s’agissait.
Certains parlaient de mutinerie, de primes impayés des soldats, bref à un moment aussi important de la vie de la nation, le président était livré  à lui-même et avait fait le choix de sauver sa vie en allant se cacher chez l’ambassadeur de France.

Les pseudo certitudes du président Bédié

En politique, il faut se méfier des laudateurs,  des allégeances d’un jour et surtout de ceux qui vous font croire à longueur de journée que le peuple est avec vous et qu’il vous aime, et qu’il est même prêt  à mourir pour vous. Tout cela n’est que balivernes. Quand on dirige un pays, il faut toujours adopter des positions morales sur les questions relevant du vivre ensemble et de la paix sociale.
L’arrestation des dirigeants politiques du RDR, le mandat d’arrêt international lancé  contre Alassane Ouattara, le refus du PDCI et de son chef à organiser des élections transparentes, avec le bulletin unique,  ainsi que le vote  des électeurs  âgés de 18 ans, le refus des voies de l’apaisement et enfin ce maudit discours du 22 décembre 1999 à  l’assemblée nationale, discours plein de certitudes et qui fut l’illustration d’une vraie myopie politique.
En choisissant la logique de la confrontation au détriment d’un dialogue utile avec le RDR, le président Bédié  avait aggravé le climat de tension dans le pays en faisant de ses propres certitudes un projet politique. C’est certainement ce maudit discours du 22 décembre qui fut l’élément déclencheur du coup d’Etat de Noël 1999. Comme disent souvent nos parents malinkés : « L’arbre que la tempête va renverser ne voit pas l’orage qui se prépare à l’horizon, sa tête altière brave le vent, alors qu’il est près de la fin ».
Ce fut le cas de Soumangourou Kanté,  peu avant la bataille de Kirina, contre les troupes de la coalition que dirigeait, Soundjata Keïta,  en Janvier 1235.  Ce fut aussi l’Etat d’esprit du président Bédié, en cette veille de Noël 1999.

Un mot sur le PDCI-RDA 

Nous voulons rappeler au PDCI-RDA et à ses militants que, que le RDR, est sorti des entrailles de leur parti ainsi que l’UDPCI. Pourquoi sont-ils partis et pourquoi, dès le début, rien n’a été fait pour trouver un terrain d’entente avec eux. Toutes ces divisions ont été  pour beaucoup dans l’affaiblissement général du PDCI et de son président.
Comme nous l’avons dit au début de notre intervention, ce parti avait perdu son unité  dès les premières minutes du décès du Président Félix Houphouët-Boigny, le 7 décembre 1993.
Le regret de tous les Ivoiriens est que le parti qui a conduit notre pays à l’indépendance a été incapable de nous éviter ce fruit très amer qu’est le coup d’Etat. Pourquoi le bureau politique n’a-t-il pas fait bloc autour du successeur constitutionnel dès le décès du Premier président ivoirien ?
Pourquoi le PDCI-RDA, a-t-il cautionné la cabale de l’ivoirité ? Pourquoi les négociations entre les mutins et le président ont-elles si tardé  et échoué aussi facilement ? Si l’affaire Ouattara était un contentieux sur la nationalité, pourquoi n’avoir pas laissé  la justice trancher ? Car cela relève de la justice et non du politique.
Est-ce  vraiment sérieux aujourd’hui pour le PDCI et son chef d’aller encore solliciter les suffrages des Ivoiriens sans un début de réponses, d’explication de toutes ces questions importantes de société ?… 

mardi 31 janvier 2012

De M. Henri Konan Bédié, que retiendront les Ivoiriens ? (2ème partie)

Le président Bédié et la cabale de l’ivoirité

Les conditions de son arrivée au pouvoir, les divisions à l’intérieur de son propre parti, l’ethnisation de la vie politique et son manque de rigueur dans la gestion des affaires d’état, ont été pour beaucoup dans la chute du président Bédié. Ils sont nombreux, ceux de ses compatriotes qui ne lui pardonneront jamais d’avoir inoculé le virus de l’ivoirité dans notre vie politique nationale.

De nombreuses voix se sont élevées à l’intérieur du PDCI-RDA, pour persuader le président Bédié, que ce concept est une dérive contraire à l’unité du pays. Mais, comme Moïse devant le Pharaon, les avertissements de bon sens n’ont servi à rien ; car, l’homme était durablement enfermé dans ses certitudes. On a l’impression, avec le recule du temps, qu’il était écrit, à l’avance dans le livre de son destin, qu’il assistera de ses yeux à sa propre chute.

La mobilisation de tous les médias d’Etat pour développer une campagne nationale d’une ampleur inouïe dans le but de dénier la nationalité ivoirienne à notre frère, M. Alassane Dramane Ouattara, ancien Premier ministre de la Côte d’Ivoire.

Sincèrement, avait-on besoin de déployer l’ensemble des moyens de l’Etat contre une seule personne ? N’y avait-il pas là quelque chose de stupide et d’indigne de la part d’un gouvernement et de son chef ?

L’arrestation de la mère de M. Alassane Ouattara, une femme âgée et son interrogatoire pendant des heures par une police aux ordres du pouvoir, était un comportement digne de la Gestapo allemande pendant l’occupation de la France. Pensez-vous sincèrement que toutes ces méchancetés inutiles sont aujourd’hui oubliées par M. Alassane Ouattara ?

Dans un pays organisé qui se respecte, c’est après la naissance d’un foyer de tension que l’Etat intervient, avec tous ses moyens, pour ramener le calme et favoriser la coexistence pacifique à l’intérieur de la communauté nationale. Chez nous, au contraire, on utilise les moyens de l’Etat pour nuire son propre compatriote. Pour ne pas dire que ce sont les agissements de l’Etat et de ses dirigeants politiques, qui entretiennent et alimentent les antagonismes entre Ivoiriens. Curieux destin pour cette Côte d’Ivoire, qui se voulait la « patrie de la vraie fraternité ».

L’ivoirité, est un concept de redéfinition de la nationalité ivoirienne, sur des bases de relent nationaliste et d’exclusion de ceux qui ne sont pas des Ivoiriens de souche. Comme la préférence nationale dans l’extrême droite française. C’est un concept débile qui a fait beaucoup de mal au corps social de la Côte d’Ivoire. Il a été inventé et introduit en politique par les Houphouétistes du PDCI-RDA, avec en tête, l’ancien président, M. Henri Konan Bédié.

L’un des deux objectifs de ce concept était de barrer la route à M. Alassane Dramane Ouattara, candidat à la magistrature suprême du pays. Le second but de cette manœuvre sordide était de permettre à ces gens qui n’ont aucun sens de l’Etat, ces Houphouétistes du dimanche, dont nous connaissons tous la culture de gestion, d’établir, à travers leurs petits calculs d’alcôve, un droit de propriété sur la Côte d’Ivoire au nom de leur groupe tribal.

C’est le germe nuisible de l’ivoirité qui a détruit le « vivre ensemble » et pousser les Ivoiriens à se dresser les uns contre les autres. Un pays ne peut pas renier une partie de sa propre population sans se renier lui-même. Toutes les tentatives pour aller dans le sens de l’ivoirité fragilisent et exposent le pays à des profonds bouleversements qui seront dommageables pour tous les ivoiriens.

Pour clore ce chapitre, nous disons ici, sans ambiguïté, comme nous avons eu plusieurs fois l’occasion de l’exprimer en public, que la cabale qui a été montée contre l’ancien Premier Ministre de la Côte d’Ivoire, M. Alassane Dramane Ouattara, par les tenants de l’ivoirité, était à la fois indigne et honteux pour la Côte d’Ivoire. (A suivre).

Dr Serge Nicolas Nzi


Prochainement : 3ème partie, La gestion économique du président Bédié

mardi 3 janvier 2012

De M. Henri Konan Bédié, que retiendront les Ivoiriens ?

Tous les ivoiriens sont unanimes pour reconnaître que les malheurs de leur pays ont commencé après de coup d’état militaro fasciste du général Robert Guéi et sa soldatesque, du vendredi 24 décembre 1999.

De nombreux ivoiriens se posent aujourd’hui encore des questions qui sont restés sans réponses, à savoir : Quels sont les responsabilités du président Bédié et de son parti, le PDCI-RDA, dans le succès opérationnel du putsch de Noël 1999 ? Le PDCI-RDA et sont chef, n’ont-t-ils pas par négligence, par manque d’observation et d’humilité politique favorisé le coup d’état ? Le parti et son président ont-ils réellement tiré les leçons de cet épisode tragique de notre histoire commune au cours de laquelle les Ivoiriens ont goûté, eux aussi, à ce fruit amer qu’est l’avènement d’un gouvernement de facto, c’est-à dire qui n’a aucune légitimité, il n’a été élu par personne, même pas par les chiens du pays, qui règne par la force du fusil et l’argument de la force ? En Amérique Latine, Le général Augusto José Ramon Pinochet, et la junte chilienne furent un exemple sanglant dans ce sens en Amérique latine.

Au commencement était la discorde

L’histoire de la vie politique chez nous comme sous d’autres cieux, nous enseigne que les querelles de personnes et de leaderships sont les pires ennemis d’une formation politique. C’est pourquoi diriger un parti, c’est aussi savoir arbitrer la diversité des tendances à l’intérieur du parti, la recherche permanente d’un minimum de consensus sur les grands problèmes de société sans humilier ou ostraciser les minoritaires d’un jour.

C’est aussi pour nous en Côte d’Ivoire, apprendre à se défaire des opinions définitives et des oppositions tranchées ; à faire l’apprentissage de la diversité et de la tolérance, de la nuance et du compromis sur quelques valeurs essentielles entre ivoiriens ; à vivre en respectant les différences, en acceptant les divergences, en recherchant le consensus sur les équilibres du vivre ensemble et en s’accommodant pour le reste de vérités contraires, d’incertitudes partagées, de majorités et de minorités provisoires, de victoire partielles et de défaites surmontables.

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Nous vous donnons ici un exemple concret : après le retour du Général de Gaulle au pouvoir en 1958, il proposa deux ministères au Rassemblement démocratique africain dans le gouvernement français, Houphouët-Boigny le président du RDA devait occuper un ministère, le second devait revenir soit au Guinéen Sékou Touré ou au malien Modibo Keïta.

Houphouët-Boigny, tranchât en son temps pour un seul ministère afin d’éviter l’éclatement du RDA, car le seul ministère restant était convoité par deux tendances, qui s’ils n’avaient pas satisfaction, pouvaient durablement affaiblir ce grand parti émancipateur. C’est cela le réalisme politique et la gestion des hommes pour le triomphe de la cause commune.

La désillusion de tous ceux qui observent la vie politique ivoirienne, fut immense lorsqu’à la mort du président Houphouët-Boigny, officiellement le 7 décembre 1993, le bureau politique du PDCI-RDA, l’instance de direction du parti dans lequel siégeaient des hommes et des femmes de valeur, ne fut pas capable de réunir un consensus minimal autour des dispositions constitutionnelles pour une transition en douceur au sommet de l’Etat. La rupture de l’unité du PDCI fut le constat de tous les Ivoiriens, le jour du décès du premier président de la Côte d’Ivoire indépendante.

Des institutions qui n’ont pas su être au rendez-vous de l’histoire. Les ambitions des uns et des autres, les querelles de préséance, les amertumes, les frustrations des uns et des autres, la tribalisation ou l’ethnicisation du débat politique, une armée divisée, tout cela dans un environnement sous-régional comprenant des pays voisins qui rêvaient, depuis des années, d’être les spectateurs de notre propre noyade.

Voilà ce que Bédié avait choisi comme chemin au sommet de l’Etat ivoirien devenu « ivoiritaire », dont les « clubs CNB », « Cercle national Bédié » et autres en étaient la meilleure illustration.

C’est dans cette ambiance délétère et nauséabonde que le successeur de Félix Houphouët-Boigny est allé s’autoproclamer sur les antennes de télévision comme nouveau chef d’état de la Côte d’Ivoire. Sincèrement, n’y avait-il pas d’autres moyens que cette entrée dans l’histoire par la petite porte pour un parti qui a conduit le pays à l’indépendance ?

Incroyable ironie dont seule la grande hache de l’histoire a le secret, c’est par la télévision qu’Henri Konan Bédié, fut déchu de la fonction présidentielle. Habitué à la vie facile, aux côtelettes d’agneaux, aux vins rouge du bordelais, aux gros cigares et au champagne rosé, la seule réaction naturelle qu’il a eue, fut d’aller se cacher, la queue entre les jambes, comme un chien apeuré, chez l’Ambassadeur de France pour demander aux Ivoiriens de « résister » face aux putschistes.

Incroyable ironie de l’histoire, même les clubs de soutien et les adeptes du « bédiéisme » triomphant, avaient disparu de la circulation. Soyons sérieux, la conduite des affaires d’un pays ne peut se réduire à la revendication d’un héritage. La Côte d’Ivoire n’est pas une république Akan.

Tous ceux qui suivent le président Bédié sur cette base doivent se réveiller et se dire que l’ethnie comme refuge a fait les preuves de son inefficacité et de sa pauvreté à conduire le bonheur commun notamment au Rwanda avec le Hutu Habyarimana, au Zaïre avec le Ngandi Joseph Désiré Mobutu, au Liberia avec le Khran Samuel Kanyon Doe, au Togo avec l’entreprise Kabyè des Gnassingbé Eyadema et fils, etc. Ne pas le comprendre, c’est aller dans la bonne direction pour célébrer un grand mariage avec le fiasco.

Comment un parti qui a conduit la lutte d’indépendance et diriger le pays pendant 32 ans, a-t-il été aussi incohérent et inconséquent à un moment aussi important de la vie nationale ? Telle est la première énigme que le PDCI-RDA doit résoudre, pour comprendre qu’il avait lui-même, de facto, créé de toute pièce les germes du Coup d’état de Noël 1999.
(A suivre)


Dr Serge Nicolas Nzi.

Paru dans Le Filament N°17

mercredi 23 juin 2010

L’impôt de capitation dans les colonies françaises d’Afrique

Après la conquête, l'autorité coloniale élabora un vaste programme d'exploitation et de mise en valeur des colonies. Ce programme suivait, cependant une logique particulière qui plaça, en première ligne, les intérêts économiques, politiques et sociaux des colonisateurs. L'idéal, pour ces derniers, était d'exploiter et accaparer, avec le minimum de charges financières, sinon gratuitement, toutes les ressources des colonies. Rappelons-le, l'assujettissement maintient les colonies dans la subordination étroite à la métropole qui les exploite à son profit, et, sans tenir compte de leurs aspirations, qui leur imposent le régime le plus conforme à ses intérêts. C'est pourquoi les colonies ne devaient rien coûter à la métropole.

Au nom de ce principe, le pouvoir colonial institua l'impôt de capitation – c'est-à-dire par tête- ou l'impôt personnel, qui était une forme de contribution obligatoire que les peuples colonisés devaient verser au colonisateur, pour assurer le financement de leur domination. Etabli au Sénégal pour la première fois par décret impérial du 4 août 1860, promulgué le 5 août 1861, l'impôt personnel constitua un précieux outil devant permettre la réalisation de l'ambitieux programme de mise en valeur que la France avait entrepris dans son empire colonial. L’établissement de l'impôt de capitation rejoignait l'axiome fondamental de la doctrine coloniale française en matière financière : « dominer, exploiter, mais à moindre coût ».
Cette conception des rapports économiques de la France avec ses colonies africaines fut dévoilée au grand jour, à partir de 1892, avec la mise en place des budgets locaux des colonies qui furent alimentés par le produit des redevances, impôts ou contributions que les conventions passées avec les chefs permettaient de percevoir. Par ces mesures, les colonies devaient assurer tous les moyens financiers, matériels et humains pour la mise en place de l'infrastructure coloniale.
Cette vision des finances coloniales atteint son paroxysme avec la loi de finances du 13 avril 1900, au terme de laquelle les colonies devaient désormais assurer par leurs propres moyens et leurs revenus intrinsèques, le financement total de leur outillage économique et infrastructurel, que l'exploitation de leurs ressources et leur mise en valeur allaient inéluctablement entraîner. Cette loi, intéressante pour notre étude, surtout en son article 33, consacra le principe de l'autonomie financière des colonies. Chaque région devait ainsi mobiliser ses ressources pour participer aux objectifs du colonisateur. Ce dernier supprima les subventions jusque-là accordées aux colonies dans leur budget. Dans cette logique, la colonie apparaît comme une entité devant répondre, au mieux et en tout temps, à sa vocation de support financier de la métropole, quel qu'en soit le coût social pour les indigènes.
Ainsi donc, l'impôt, qu'il soit sous forme de capitation ou de taxes indirectes ou de prestations, dont le travail forcé, constituait un précieux instrument d'exploitation et de domination au service de la cause coloniale.

Cheikh DIOUF (Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Extrait de « Fiscalité et Domination Coloniale: l'exemple du Sine: 1859-1940 ». Source : Mémoire Online).

Paru dans la rubrique Droit de savoir, devoir de mémoire du Filament N°5



jeudi 1 avril 2010

Les travaux forcés, une autre forme de l’esclavage

A l’époque coloniale, les Français installés en Côte d’Ivoire (cf. Le Filament 001) exploitaient, au profit de la France, les ressources naturelles du pays : bois, caoutchouc, noix de palme, banane, café, cacao, coton, objets d’art, or, diamant, etc. Pour transporter ces produits, de l’arrière-pays vers les côtes et les ports, les Français construisirent des routes, des ponts, des wharfs et certaines lignes de chemin de fer. Et, pour réaliser ces « grands travaux », sans que cela ne leur coûte cher, du moins pour les faire faire gratuitement, les Français imposèrent une nouvelle forme d’esclavage appelée le travail forcé ou les « travaux forcés » en Côte d’Ivoire, comme dans les autres colonies.

Le principe des travaux forcés

Les « travaux forcés » consistaient à faire travailler obligatoirement et gratuitement les Africains, dits indigènes, pour les pays colonisateurs. D ans son principe, les travaux forcés ont été justifiés par la troisième République française de deux façons : d’abord, par le passage de l’impôt en argent à l’impôt en travail ; ensuite, par la nécessité publique des grands travaux qui nécessitaient une main d’œuvre en grand nombre. Partout, dans les colonies françaises, les méthodes étaient les mêmes : réquisitions, assignations des « improductifs », rafles, etc.


La pratique des travaux forcés

Le recrutement des travailleurs (dits « manœuvres ») se faisait par l'usage de la force et était effectué par le commandant de cercle. Celui-ci exigeait de chaque chef de canton et de chaque village un certain nombre de travailleurs qui étaient sommés d’être soumis et respectueux. Des gardes-cercle ou gardes-chiourmes ou « gardes-floko » veillaient, à l’exécution stricte des ordres du commandant de cercle. Tout travailleur, du moins tout indigène, valide était astreint à travailler de force. Sans être payé. Il devait participer à la construction et à l’entretien des routes, des lignes télégraphiques, des chemins de fer, des ponts, des bâtiments administratifs. Il devait travailler chez les planteurs privés ou pour le compte des chefs de canton et des coupeurs de bois. Seuls les vieux, les invalides, les jeunes âgés de moins de 18 ans, les chefs de cantons et de villages, les élèves, les commerçants et les domestiques (« boys »)* étaient exemptés des travaux forcés. Les travailleurs étaient généralement conduits loin, parfois très loin de leur famille, dans d’autres régions, souvent pour plusieurs mois.
Nombre d’entre eux mourraient parce qu’ils travaillaient dans des conditions pénibles, voire inhumaines : ils recevaient de rudes châtiments corporels (à la chicotte), étaient mal nourris, mal logés..., comme nous l’indique le Professeur et historien Elikia M’Bokolo, Directeur d’études à l’EHESS :
« Les prestations des travailleurs étaient effectuées le plus souvent dans des conditions effroyables : déplacement de populations entières, travail forcené et démesuré, discipline de fer et usage intempestif de la chicote, hygiène et nourriture plus que défaillantes, salaires de misère... Si la Grande-Bretagne eut peu recours au travail forcé, la France, la Belgique et le Portugal en firent un très large usage, institutionnalisant le procédé : dans leurs colonies, celui-ci concernait des millions d’Africains »** .
On peut également lire dans le Rapport à l’Assemblée nationale constituante de Félix Houphouët-Boigny, en 1946 que
« ... les manœuvres sont obligés, quand ils ont dépensé le peu d’argent qu’ils ont emporté et qu’ils ne
peuvent plus en recevoir de leur famille, de travailler le dimanche à forfait chez des planteurs africains voisins ou de fournir du bois sec au marché le plus proche. Certains, en bandes armées, se répandent dans les plantations indigènes où, poussés par la faim, ils s’emparent de force de quoi vivre. D’autres, obligés de terminer le dimanche la tâche qu’ils n’ont pu achever la veille, n’ont même pas le loisir de marauder. Parlerons-nous des retenues de salaires pour cause de maladie, retard dans le service ou non-accomplissement du travail assigné et bien au-dessus des forces de ces faméliques ».
Ecoutons plutôt ce témoignage de Zirignon, un travailleur forcé.

« J’ai travaillé sur la route Daloa-Gagnoa, avant la guerre. Nous travaillions avec nos machettes.Nous devions emporter notre nourriture que, bien souvent, nous arrachaient les gardes-cercle et les chefs d’équipe. Nous n’étions pas payés. Pendant nos journées de repos, nous devions travailler pour les chefs d’équipe, organiser pour eux des parties de chasse et de pêche. Beaucoup de travailleurs mouraient de faim et d’autres de maladies, mais surtout des suites de morsures de serpent. Les morsures de serpent causaient de
nombreux décès, parce que celui qui essayait de les soigner était considéré comme sorcier, donc dangereux... ».
Le travail forcé, différent de l’esclavage ? Le professeur Elikia M’Bokolo répond :
« Juridiquement, les statuts sont différents. L’esclave est le bien de son maître. Le travailleur forcé, lui, reste libre en droit. Cela dit, dans les faits, les travailleurs forcés sont réquisitionnés et maintenus au travail sous la contrainte. Ils ne touchent aucun salaire et doivent être nourris par les populations des villages qu’ils traversent. Il existe certes des formes de compensation : on donne par exemple au travailleur du sel ou du tissu. Mais, ces rétributions restent tellement en dessous de la valeur du travail fourni qu’on ne peut appeler cela un salaire. Et, bien sûr, les travailleurs forcés, comme les esclaves, sont encadrés par des forces de l’ordre, des milices africaines recrutées sur le territoire même, et commandées par des Européens. On comprend que, pour les Africains, esclavage ou travail forcé, cela n’ait pas fait de différence."

Léandre Sahiri

* Lire: “Une vie de Boy” de Ferdinand Oyono. Editions Pocket, Paris, 1970.

** Elikia M’Bokolo.- Afrique Noire, Histoire et civilisations Tome 2. Ed Hatier, Coll. Universités francophones.1992)


Un article paru dans la rubrique Droit de savoir, devoir de mémoire du Filament N°2




 

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