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lundi 26 mars 2012

Assez de nous investir dans tout ce qui étouffe notre conscience et notre cerveau.

Dans l’écriture de l’histoire récente de notre pays, on retiendra sans doute 2011 comme une année de tous des périls de toutes les valeurs. L’inculture a suppléé la Culture dans une indifférence totale. On a vu un peuple délaissé et désespéré. Un temps tourmenté où se sont mêlés révoltes, douleur, déshumanité… mais aussi espérance et foi en Demain...

Dans cette période troublée que nous vivons, notre avenir sera déterminant par notre capacité, à lutter et à promouvoir la Culture dans toutes ses dimensions. Parce que si des motifs d’inquiétude et de colère ne manquent pas, ceux d’espoir sont en germe. A chacun de nous de les voir, de les partager pour les faire éclore et les propager.

Parce qu’un peuple inculte est dangereux pour lui-même, mais pour l’avenir aussi. C’est pourquoi, notre engagement pour le Livre doit rester inaltérable. Il doit être impérativement préservé. Parce que rien ne pourra nous sauver si, au cours de notre évolution imposée par la société moderne, nous ne parvenons pas à faire en sorte que l’Amour du Livre y soit exalté...

Parce que l’absence tragique du Livre de notre quotidien est un vrai drame. Oser le dire en 2012 peut paraître paradoxal. A l’heure où les maisons d’éditions ont poussé comme des champignons et où, partout, on détecte des talents d’écriture. Mais loin s’en faut. Car, s’est-on demandé quel avenir est réservé au livre et à l’Art en général dans une société vouée au profit immédiat ? Le nombre inquiétant de livres qui moisissent dans les rayons de librairies ou dans les tréfonds des entrepôts est là pour nous réveiller. N’y a-t-il pas plusieurs façons de « tuer » des livres ? Et la plus insidieuse est de faire en sorte que les gens ne soient plus capables de les lire.

Il est vrai que ce genre de cris d’alarme a trouvé peu d’échos dans notre pays ces dernières années… On a, de tout temps, pensé que « plus le peuple est inculte, plus il est facile à diriger ».

Notre Histoire récente ne nous a pas montré le contraire. Saurions-nous alors en tirer de grandes leçons ?…

Qu’espère notre peuple quand le livre reste désespérément absent de son quotidien ? Vecteur de valeurs, de savoirs, du sens esthétique et de l'imaginaire, le livre est avant tout une oeuvre de l'esprit, de la créativité et de la culture des hommes. Il enrichit, de ce fait, le patrimoine immatériel de l'humanité. Le livre constitue, d'autre part, dans les économies du savoir d'aujourd'hui, un instrument d'apprentissage, de partage et d'actualisation des connaissances essentielles à l'exercice de tous les métiers. Lire, c’est donc grandir en esprit. C’est devenir plus responsable de ses actes. C’est vivre les yeux grands ouverts.

Dans «Les mots», Jean-Paul Sartre raconte : « Je n’ai jamais… quêté des nids, je n’ai pas… lancé des pierres aux oiseaux. Mais, les livres ont été mes oiseaux et mes nids, mes bêtes domestiques… la bibliothèque, c’était le monde pris dans un miroir. Elle en avait l’épaisseur infinie, la variété, l’imprévisibilité ». Parce que le Livre, disons la lecture, nous donne des outils pour que nous devenions acteur de notre propre vie et nous offre des moyens qui nous permettent d'effectuer des choix judicieux pour nous-mêmes et pour notre Nation.

En cette année 2012, que les enfants voient, de temps à autre, papa ou maman lire un livre !... Car par le Livre, on pourrait donner aux enfants les armes essentielles pour comprendre la société dans laquelle nous vivons ; par le Livre aussi on pourra faire disparaître notre ignorance et notre incapacité à comprendre les choses les plus banales du fonctionnement des sociétés humaines.

Aimons les bibliothèques et les librairies, furetons dans leurs étagères, saisissons-y un livre, ouvrons-le en son milieu, parcourons-le au hasard. Et si nous pensons que les enfants de Demain méritent mieux que des gadgets, si nous pensons que l’Homme et le Citoyen ivoirien de Demain ne peuvent être réduits à être de simples consommateurs, si vous pensez qu’il est dangereux de livrer la Côte d’Ivoire aux seuls marchands de profits, semons le Livre afin de récolter la Culture. Qu’en cette année 2012, tous les journaux aient leurs suppléments de «Livre» ainsi que le font déjà Le Nouveau Courrier et Le Temps.

Qu’en 2012, nous osions soumettre nos manuscrits aux éditeurs, que nous nous battons pour que nos textes soient acceptés sans trop de modifications ! Que nous luttions pour que ces mêmes éditeurs fassent correctement leur boulot et qu’ils paient nos droits d’auteurs !

Que 2012 soit « la source d’un nouvel enracinement et d’une soif d’engagement qu’aucune médiocrité ne peut épuiser ». Que l’on rompe d’avec cette excellence nationale de toujours accorder la prime à la médiocrité. Certaines volontés se sont émoussées peu à peu au contact d’un système qui gère la stagnation au mieux de ses intérêts. Alors, il nous faut être nombreux à tirer la sonnette d’alarme car ç’en est assez de dire que les Ivoiriens ne lisent pas. Ç’en est assez d’entendre que le Livre coûte cher et de nous voir, au quotidien, nous investir dans tout ce qui étouffe notre conscience et notre cerveau.

Serge Grah

Paru dans Le Filament N°20

jeudi 19 janvier 2012

Au pays des livres frustrés !

C’est un pays des tropiques, un pays comme tous les autres pays des tropiques. Dans ce pays, mon pays hélas ! les gens se nourrissent de politique et dansent jusqu’au bord de la démence au rythme des « valses de la république ». Dans ce pays mien, le livre n’est pas un bien personnel ni public, encore moins un précieux trésor. Dans ce pays, le livre est une chose encombrante, vague, imprécise, innommable, lointaine. On le retrouve, parfois, aux périphéries des projets sociaux, des programmes de gouvernement ; aux périphéries des rêves et des utopies. Les gouvernants le méprisent, les décideurs l’évitent, les populations l’ignorent.

C’est le pays des livres frustrés.

Dans ce pays, mon pays, malheureusement, on n’investit pas dans la construction des bibliothèques. Les quelques rares bibliothèques qui existent sont des épaves architecturales, pauvres en livres, pauvres en visiteurs, pauvres en rencontres de lectures et de débats littéraires. Ces bibliothèques indigentes ressemblent à des cimetières. Ce sont des bâtisses délabrées, tristes comme des termitières vidées de leur fourmilière. Les bibliothèques sont des caveaux où des livres assassinés sont enterrés. Des casiers profonds comme des tombeaux exhibent des livres squelettiques, chétifs, décharnés. Des livres sans couverture, des livres sans charmes, sans références, à moitié amputés de leurs pages, des livres blessés, des livres en agonie.

Nous sommes au pays des livres frustrés

Dans ce pays mien, il n’existe plus de clubs littéraires dans les lycées, on n’y rencontre plus des amis du livre. Les chefs d’établissement sont empêtrés dans des histoires d’argent à happer, dans des caisses noires à construire, dans des recrutements de tous les cancres refoulés du lycée voisin. Les apprenants apprennent à se faire peur en semant la terreur. Ils préfèrent les téléphones portables aux livres, ils préfèrent les sms paresseux aux phrases policées et succulentes. Les maîtres démotivés sont plus tournés vers leurs « affaires » que leur vocation, abandonnant les livres à leur pauvre sort d’objets sans valeur.

Nous sommes au pays des livres frustrés

C’est ce fameux pays où les enseignants détestent lire. Où les journalisent refusent de se former pour ne pas être obligés de lire. Où le ministère de la culture est l’enfant mal aimé, un enfant famélique, décharné, à qui on tend quelques pièces de monnaie lorsque les autres enfants, les plus dodus, les plus graisseux ont fini de se servir.

A quoi bon lire ? À quoi bon célébrer les écrivains ? À quoi bon divulguer le livre quand les contre-valeurs ont pris le pas sur les valeurs ? Quand tout se mesure en termes de pouvoirs d’achat, de billets de banques, de bolides, de villas… ?

C’est le pays où l’on célèbre les guérilleros, les dozos, les commandants de je ne sais quelle unité militaire…Aux livres, on préfère entretenir une soldatesque aux humeurs dantesques et aux dérives grotesques. Les savants et autres hommes de lettres sont moqués, humiliés. Ici on célèbre les éventreurs, on promeut les égorgeurs, on décore les faussaires et autres menteurs.

C’est le pays des livres frustrés.

Dans ce pays pourtant envié, le livre est méprisé, vilipendé, calomnié, diabolisé blessé, humilié, rejeté. Aux enfants, on ne donne pas de livres ni de bandes dessinées comme cadeaux de Noel. Aux enfants on donne des jeux vidéo, des fusils comme joujoux, des gadgets abêtissants. Aux enfants on ne lit pas des menus textes, aux enfants on ne clame pas des poèmes au coucher. Plutôt, on leur chante des cantiques « yôrôbô, on leur hurle des couplets hautement « coupés » et grandement « décalés », des romances en faveur des possédants illettrés et des nantis crétinisés.

Nous sommes au pays des livres frustrés.

Dans les familles, dans les salons traine toujours pourtant une bibliothèque. Un objet de décoration en fait. Car on n’y trouve aucun livre. Là, on range les assiettes, les cuvettes, les casseroles, les verres…signes visibles d’un stupide embonpoint financier. Un livre dans cette bibliothèque est un signe d’indigence. Jamais la famille ne se réunit autour d’un livre pour échanger des impressions. Ici, on ne se réunit que devant le poste téléviseur pour consommer des films incestueux et concupiscents venus de l’autre côté de l’océan.

Nous sommes au pays des livres frustrés.

Pourtant c’est le pays de Bernard Dadié, c’est le plus grand des démiurges ivoiriens un précieux fétiche. Mais ici, le sacré n’a pas de sens. Et Dadié fut battu, profané comme un sanctuaire désacralisé, par une horde de soldats sortis des profondeurs de l’enfer. Aucun mot de consolation du gouvernement, aucun réconfort de l’Etat. Dadié n’est qu’un écrivain, il n’a ni treillis, ni kalache, ni argent …

Oui nous sommes dans un pays des tropiques, nous sommes dans un pays d’Afrique où le fric sert à alimenter la politique.

Ici les cancres sont galonnés, les illettrés propulsés, les analphabètes nommés et distingués.

C’est le pays des livres frustrés

Dans les librairies, des livres, aux départs, gais et confiants attendent, attendent, attendent d’être invités dans un foyer, dans une chambre, dans une famille, dans une vie, dans un bureau…en vain. Ils sont là sur les étagères, le visage renfrogné, le sourire écrasé, un rictus au coin de page.

Dans ce pays, l’université est fermée, les bibliothèques des universités sont fermées, les livres des étudiants sont fermés, les modules des maîtres sont fermées. Hier on disait que l’intelligence est en danger, aujourd’hui l’intelligence est assassinée à coups de kalaches, et de roquettes. Joli progrès dans ce pays où l’on meurt d’overdose de « politiquinine ». Ah cette guerre ensanglantée contre le temple du savoir ! Ah ce spectacle des guérilleros grisés entrain de « rafaler » les livres, ses objets trop bavards et pourtant muets !

Nous sommes au pays des livres frustrés.

A l’entrée d’un quartier, se dresse une dizaine de bâches où attend la multitude crétine qu’arrivent les politiciens démagogues manipulateurs pour les abreuver de discours politiciens. Au sol, un livre couché, étalé, ouvert, les jambes écartelées. Un livre qu’on piétine, qu’on chute du pied, qu’on broie.

Malgré ses plaintes, le livre a continué de subir les coups de boutoirs de ces chaussures allant écouter le galimatias des politicards. Et le livre est là, couché, piétiné, souillés par la poussière, par la latérite rouge de ce quartier où l’on préfère des hommes en treillis anémiés.

Maintenant, le pauvre livre ne tient plus. Un coup violent l’a éventré. Et voilà ses entrailles dehors, exposées au vent, au soleil, à la pluie, à l’infection. Les mots et les phrases blessés agonisent. Et personne pour porter secours au livre moribond, au livre souffrant.

Soudain un enfant sort des rangs, jette un regard plein de compassion au livre agonisant. Il se baisse et prend le livre. Il dépoussière le livre, il le nettoie avec son mouchoir, il le décrasse et s’en va avec son objet sous le bras. Dieu, le Très Haut l’observe et sourit. L’enfant sent Son Regard sur sa tête ; il s’arrête. Une voix se fait entendre. Il est le seul à percevoir cette voix venue du Ciel : « Tu as sauvé le livre, mon enfant. Fais un vœu pour la nouvelle année et je l’exaucerai ». L’enfant sourit. Le vœu l’habite depuis des semaines. Il n’hésite pas : « Mon vœu est que la Côte d’Ivoire renaisse au livre ». Brusquement un éclair illumine le ciel suivi d’un grondement de tonnerre. Puis la voix retentit : « Si tous les habitants de ton pays étaient habités, comme toi, par le même souci de donner une grande place au livre, il n’aurait jamais connu de guerre. Car la guerre est une conséquence de l’ignorance ». L’enfant poussa un soupir…

Macaire Etty, Critique littéraire

dimanche 13 novembre 2011

L'Europe n'est pas un paradis

Wilfried N'Sondé est un écrivain et musicien congolais. Il a été lauréat 2007 du Prix des cinq continents de la Francophonie. Nous l’avons rencontré. Entretien.

L’Europe n’est pas un paradis

« Le Cœur des enfants léopards » est le titre de votre roman. Que faut-il entendre par un tel titre ?

Wilfried N'Sondé.- Il s’agit d’une introspection, d’un saut dans l’intime. L’idée était de mettre de l’humanité sur l’actualité, celle concernant les populations pauvres vivant en France, issues de l’immigration africaine. Les enfants léopards sont à la base, ceux du Congo, je crée une filiation mystique, au début du livre, entre le peuple des Bakongos et les léopards. En écrivant le livre, je me suis aperçu que les enfants léopards sont tous ceux qui se battent dans la vie, avec les attributs du léopard, la férocité et la noblesse dans les gestes.
Où commence la fiction dans votre œuvre ? Votre roman est-il une autobiographie ?
W N.- Le seul élément biographique du livre, est le fait que, comme moi, le narrateur est né au Congo et émigre vers la France vers 5 ans. Le reste est pure fiction, même si un peu comme en physique, rien ne se perd, rien ne se crée !... C’est plutôt un roman d’amour. Ce livre se veut être une plongée dans l’intime des sentiments humains.

Dans votre roman, les jeunes tiennent une place importante. Que dites-vous généralement à cette jeunesse africaine ?

W N.- Mes quelques voyages sur le continent m’ont confirmé dans l’idée que les diversités y sont grandes. Du peu que j’ai pu voir à Abidjan, je dirai simplement que les jeunes ont besoin d’emplois et d’un meilleur système d’éducation. D’ailleurs, il s’agit là d’un problème mondial. Dans d’autres pays, les jeunes ont besoin que leur pays s’ouvre davantage sur le monde. S’il est peut-être un point commun à tous, c’est le complexe récurant par rapport à l’Europe, il faut arrêter de toujours se définir en fonction des Européens, ne plus constamment attendre leur approbation et exister au-delà de leurs préjugés.

Quelles sont vos influences littéraires ?

W N.- Mes influences littéraires sont multiples. Je suis entré en littérature en lisant les romantiques du XIXe siècle, je suis d’ailleurs resté un inconditionnel de Nerval. J’ai beaucoup lu la philosophie de Nietzsche, j’aime son idée de renversement des valeurs. L’un de mes ouvrages favoris, c’est « Les méduses », de Tchikaya U’Tamsi. J’aime aussi certains auteurs français contemporains, comme Véronique Olmi, Laurent Mauvignier, Virginie Langlois ou encore Carole Martinez.

Parlez-nous de votre vision de l’Afrique, au regard des évènements qui l’a secouée. Je pense par exemple à la Côte d’Ivoire, au Kenya, à l’Afrique du Sud, etc.

W N.- Ces évènements ne sont pas propres à l’Afrique, ils sont, je crois, le fruit d’une pratique mondiale, qui consiste à mettre l’économie avant l’humain, le profit personnel avant le partage, la jouissance de quelques uns avant l’intérêt du plus grand nombre. C’est aussi la conséquence d’une manière d’aborder l’autre, celui qui est différent. Au lieu de se nourrir des différences pour s’enrichir, celles-ci font peur, créent des hiérarchies absurdes entre les êtres humains et amènent violences et chaos. Encore une fois, ces problèmes de fond et leurs manifestations ne sont pas le triste privilège de l’Afrique, mais elles y trouvent leur expression la plus horrible. Je crois que c’est sur le continent africain que les changements essentiels d’une certaine conception de l’humanité vont apparaître.

La plupart des jeunes africains sont prêts à braver toutes sortes de dangers pour se retrouver en Europe. Que pourriez-vous leur donner comme conseil ?

W N.- Dans le cas de guerres ou de pénuries aigus, je ne peux pas me permettre de condamner un tel choix. Maintenant, je pense qu’il existe une vraie propagande mondiale, qui crée l’illusion que l’Europe est un paradis, et l’Afrique un enfer. Nombreuses nations occidentales, notamment la France, se sont bâties sur ce mensonge. De ce fait, c’est très difficile pour eux de tenir un autre discours... Ceci étant, j’aimerais dire aux jeunes que le bonheur est à trouver en soi, l’environnement est une chose qui se transforme par l’action individuelle. Pour près de 90 % des immigrés hors Union Européenne qui arrivent en Europe aujourd’hui, sans papiers, sans argent, sans qualification, la vie est un vrai enfer, qui ne mérite pas que l’on prenne autant de risques. Il faut, je pense, qu’il y ait une prise de conscience de la part des dirigeants politiques, des enseignants, des artistes, de tous le monde, pour que les discours sur l’Afrique changent, mais que surtout, les pratiques des Africains changent aussi, à tous les niveaux. Nous devons être maîtres de notre destin et de celui des plus jeunes d’entre nous.

Pensez-vous que les écrivains africains peuvent contribuer aux changements de mentalités ?

W N.- J’espère que tout le monde devrait contribuer aux changements de mentalités dans le monde.

Vous êtes francophone, vous remportez un prix de la francophonie. Comment se vit ce fait là dans une ville germanique comme Berlin ?

W N.- Ce qui est important à Berlin, c’est le fait que j’ai gagné un prix littéraire, cela donne de la crédibilité. Le reste n’intéresse pas vraiment... Le monde dans son ensemble est devenu un espace de partage de valeurs humaines, malheureusement pas toujours les meilleures.

Interview réalisée par Serge Grah

Paru dans le Le Filament N°15

dimanche 26 décembre 2010

Le roman en Côte d'Ivoire : une écriture "nzassa"

Les recherches romanesques ivoiriennes débouchent sur une nouvelle écriture transculturelle auxquels Jean-Marie Adiaffi avait appliqué le terme agni de " nzassa " qui signifie : assemblage de type patchwork.

À côté de romans de facture classique, on remarque aujourd'hui en Côte d'Ivoire une nette tendance des romanciers à une recherche d'écriture. Comment dire ? Comment mieux dire ce que l'on a à dire ? Ainsi, des auteurs comme Ahmadou Kourouma, Maurice Bandaman, Tanella Boni, Véronique Tadjo ou encore le regretté Jean-Marie Adiaffi ont développé une écriture romanesque mâtinée de poésie et de littérature orale qui ne laisse pas indifférente la critique littéraire.
Cette recherche d'une écriture propre, parmi l'une des plus originales de ces dernières années allie créativité, intertextualité, message qui sont les maîtres mots de ces romans d'un nouveau genre auxquels Adiaffi avait appliqué le terme agni de " nzassa " (assemblage de type patchwork).

Dans Le Fils-de-la-femme-mâle (1993), Maurice Bandaman évoque sur le mode du conte, empruntant aussi à nombre d'autres genres tirés de l'oralité, l'odyssée d'Awlimba-Tankan, hermaphrodite, figure emblématique d'un nouveau monde qui puise aux sources de l'univers culturel akan. Quant à Kourouma, qui a obtenu le Renaudot 2001 avec Allah n'est pas obligé, il a produit, avec En attendant le vote des bêtes sauvages (1999), un texte novateur où les
veillées de chasseurs (les dozos) et leurs textes traditionnels nourrissent la structure et le sens de cette vision renouvelée du tyran africain, en reprenant les formes codifiées de la parole traditionnelle (ancienne).

Dans Les Baigneurs du lac Rose (1995, réédition 2002) Tanella Boni allie poésie et prose dans un entrelacement subtil mais parfois déroutant où Samory et la Reine Pokou trouvent le terreau où fonder la nation ivoirienne. Véronique Tadjo, poétesse comme Tanella Boni, résume le pays au temps du parti unique dans un roman qui lui aussi se cherche entre poésie et prose, et dont le titre est symbolique, Le Royaume aveugle (1990) ; fable qui sera prolongée par un texte plus intimiste mais toujours dans cette même perspective de " recherche d'une écriture ", Champs de bataille et d'amour, qui évoque l'aventure singulière d'un couple mixte vieillissant, à la façon de Milan Kundera. Elle s'était d'ailleurs essayé à une écriture entrecoupée, genre " tranche de vie " dans À vol d'oiseau (1992).

Parmi tous les nouveaux écrivains de cette veine, on remarque un premier roman, celui de Yao N'Guetta qui, dans Dis-moi mon rêve (1999), arpente les mêmes sillons que ses devanciers. Prenant appui sur la défense d'une culture endogène, il tente une composition romanesque qui, là encore, lie tradition et écriture d'avant-garde.

Les ingrédients de cette nouvelle écriture révèlent une intertextualité féconde entre le roman et la littérature orale, mais aussi entre le roman et la poésie, autant au plan des structures empruntées qu'au plan parfois des personnages (les personnages non anthropomorphes, chez M. Bandaman par exemple, sont directement empruntés au conte). Il en est de même pour l'espace (espace mythique, utopie représentée) ou pour le traitement du temps du récit.
Tout cela est associé à une poétisation de l'espace référentiel ivoirien, notamment de la ville d'Abidjan qui accède au statut de ville littéraire (Kourouma en avait déjà tracé les sillons dans Les Soleils des indépendances), ce qui permet d'éviter les espaces ubuesques et anonymes qui peuplent les romans africains. Kourouma, là encore, va jusqu'à citer nommément certains présidents africains, les dictateurs dont parle son personnage d'enfant-soldat dans Allah n'est pas obligé.

Chez Véronique Tadjo et Tanella Boni, on constate une « architextualité » prégnante où le décloisonnement des genres poétique et romanesque laisse augurer que l'un ne peut se dire sans l'autre. La lecture de certains textes en est rendue parfois déroutante voire déconcertante, comme dans Les Baigneurs du lac Rose où la tension entre les deux genres est maintenue tout au long du récit et nous vaut des pages superbes, notamment sur la Reine Pokou. Véronique Tadjo pour sa part, tente de maîtriser le phénomène en isolant quelquefois les " morceaux " de poésie qui tentent de s'infiltrer dans le tissu romanesque au hasard d'un mot plus " têtu " qu'un autre. Tentative aboutie dans À vol d'oiseau et dans une moindre mesure dans Le Royaume aveugle, qui peut aussi se lire comme une longue suite de poèmes en prose. Tous ces éléments indiquent une exigence certaine, attendue du lecteur ; ainsi Dis-moi mon rêve de Yao Nguetta, parfois touffu mais foisonnant du matériau de l'identité ivoirienne plurielle, privilégie une forme circulaire qui fait du détour, caractéristique de la parole africaine, la forme symbolique de son écriture.
Ces romans retrouvent la problématique d'écriture des Soleils des indépendances de Kourouma et, au tout début des années 1980, de La Carte d'identité de J.M. Adiaffi, qui par son titre même, annonce un programme thématique et structurel qui met en scène les ingrédients dont nous avons parlé plus haut.

Et puis, l'intrusion de l'actualité africaine fait plus que des clins d'œil. Présente, lourde de sens, douloureuse toujours, elle s'insinue puis force la porte des textes et s'installe là où on ne l'attend pas forcément. Comme une plaie béante dans une histoire qui voudrait bien se tenir tranquille : le Rwanda, la problématique identitaire, culturelle, font irruption dans des textes qui veulent aussi toucher le lecteur " au cœur ".

Appliquée à l'intertextualité dont il est question ici, cette réflexion d'Alain Ricard sur la problématique des livres et des langues en Afrique noire nous paraît essentielle puisque la fiction est d'abord invention de sa propre langue : " la conscience linguistique est d'abord conscience de la multiplicité des langues, expérience d'une manière d'éclatement du discours, marqué par la
diglossie et le métissage ; l'autre face de la littérature est justement la cohérence que l'écriture impose au monde. Cette tension entre dispersion et cohérence est féconde : elle crée un champ de forces qui est vraiment le lieu de l'écriture en Afrique aujourd'hui. " (Littératures d'Afrique, des langues aux livres, 1995).

Cette cohérence que l'écriture impose au monde est donc celle que tentent de fonder les romanciers ivoiriens d'aujourd'hui.
Le roman de la dernière décennie allie donc une certaine exigence d'écriture et des thèmes chers au roman africain, notamment celui du pouvoir et du mal développement. Mais cette thématique rebattue est servie par une écriture nouvelle qui donne à lire une poétique singulière, signe d'une identité en gestation, en mutation, transculturelle et endogène. Car, comme l'écrivait C. Ndiaye dans Gens de sable dès 1984, « il n'est plus permis (et, en toute honnêteté, il ne l'a jamais été) de condamner celui qui se préoccupe du style… Il serait temps que l'écrivain du tiers monde se comporte en esthète… ». Et, cela n'est pas pure provocation…

Diané Véronique Assi,
(Maître-assistante, UFR Littératures et civilisations, Université d'Abidjan-Cocody)



vendredi 23 juillet 2010

Crétins et fiers de l’être

Il était une fois un royaume… Ainsi commence le conte que je vais vous rapporter. Un conte pas comme celui du lièvre et de l’hyène. Un conte d’affliction et de pitié... Mais, une légende tragique... C’est mon arrière-grand-mère, Bobohi Dahirigbê qui me l’avait conté, cette histoire. Elle a vécu à cheval sur les 19e et 20e Siècles. Elle avait de la mémoire. Et pourtant, elle ne se rappelait plus comment les choses dans ce royaume avaient pu passer de l’endroit à l’envers. Peu importe ! Voici l’histoire.

Il était une fois un royaume où le roi et ses sujets, trouvant n’avoir plus que faire de la Raison, avaient rebaptisé leur pays « Blakorodougou » et les habitants les « Blakoros ». Sans doute par humour et parce que c’était désormais le règne et la gloire des cancres… Un changement extraordinaire qui modifia même les saisons. Eh oui ! Il tombait des cordes pendant la saison sèche et la canicule faisait rage quand arrivait la saison pluvieuse. Et, les Blakoros, plus ils étaient nus comme des vers de terre, mieux pensaient-ils être habillés. L’autorité parentale était détenue par les enfants. Les élèves battaient leurs maîtres, sans que ça n’émeuve personne. Et, bien pire encore, l’insouciance et l’indiscipline étaient la boussole qui orientait désormais l’attitude du peuple Blakoro.
Dans ce royaume-là, tout était mesuré à l'aune de l'argent : « Combien ça me rapporte ? », entendait-on souvent dire. Par ailleurs, à Blakorodougou, on ne pouvait plus se permettre d'être encore drôle. L’humour n’avait plus sa place dans cet effroyable quotidien. Le peuple Blakoro n’avait plus le droit de rire même quand tout paraissait dangereusement ridicule. Chaque jour, des évènements venaient les soustraire de leur bonne humeur. Des drames venaient leur rappeler qu’ils portaient tous le blanc du deuil de l’espérance pour leur cher royaume. Chaque jour, toutes les misères leur sautaient aux yeux et les prenaient à la gorge. Bien sûr qu’ils étaient pauvres. Une pauvreté économique qui poussait quelquefois à un optimisme (niais)... Parce qu’il leur suffisait simplement d’être un peu organisé, discipliné et rigoureux pour que tous, ils puissent jouir du partage équitable de leur richesse nationale. En seraient-ils capables un jour ? D’un autre côté, on reste fondamentalement pessimiste. Car, persuadé que leur misère est d’abord morale, intellectuelle et culturelle. N’avaient-ils pas réussi l’exploit de vider leur Culture de toutes ses valeurs, de toute sa beauté ?

En effet, les Blakoros en étaient arrivés à assimiler la Culture à toutes sortes de sous-valeurs et autres crétineries insensées. Comme ces perroqueries coupantes et décalantes » considérés à tort comme de l’Art, donc comme de la Culture. Des musiques frénétiquement débiles où s’exprimait une sous culture qui marquait leur royaume comme d’une lèpre de l’esprit.
Dans toute la contrée, on se souvenait encore de la grande loufoquerie qu’avait jouée M. Zimdaly, notable chargé de la culture. C’était lors des obsèques du jeune Gadou qu’on présentait comme le leader du groupe de bouffons qui peuplaient les bas-fonds de Blakorodougou. Les assourdissants coassements dans lesquels les bouffons s’étaient spécialisés, on ne sait pas encore pourquoi, étaient supportables à certains notables, et aussi à une frange de la jeunesse qu’on avait réussi à noyer dans la bêtise ambiante érigée en modèle de vie. Ce jour-là, M. Zimdaly avait dressé un arc de triomphe au pauvre « nullarond » qui venait de quitter les rivages de souffrances dans lesquels il s’était emmuré. Le notable s’était débattu, tel un beau diable dans un bénitier, pour pouvoir élever Gadou à la hauteur d’un mythe artistique en gestation. Il avait même osé hisser les logorrhées du mariolle au même niveau – Oh sacrilège ! – que la poésie de Blè Gblokoury et de Madou Dibèrô… On apprit, par la suite, qu’il y avait même un « junior » qui tentait le tout pour être la réplique dudit « nullarond ». Existe-t-il pire misère intérieure ? Ainsi voguait le royaume de Blakorodougou. Au rythme des brouillards paranoïaques de ses nouveaux Seigneurs.
M. Zimdaly, notable en charge de la culture, était, qui l’eût cru, un inculte. Ce qualificatif que le peuple Blakoro crut hyperbolique, s’étala sous leurs yeux médusés dans toute son étendue et dans toute sa profondeur. Tant M. Zimdaly s’évertuait, vaille que vaille, à démontrer l'ampleur du vide qui l’entourait. Comment ce peuple en était-il arrivé à être pris aux pièges de gens qui faisaient de l’ignorance une vertu ? Comment M. Zimdaly et les autres embrumés du cerveau avaient-ils pu en arriver là où ils étaient ? Parce qu’il fut un temps où ce royaume, par la qualité de sa Cour qui rejaillissait sur l’ensemble du peuple, attiraient les populations des royaumes voisins. En ce temps-là, leur richesse s’appuyait sur des savoirs. Le niveau culturel importait beaucoup… Mais, depuis la survenue de la crise, l’intelligence et la culture étaient devenues des handicaps honteux, qui se sont propagés à la façon des chiendents des potagers. Au point que le peuple Blakoro était devenu méfiant vis-à-vis de l’intelligence. A Blakorodougou, être cultivé n’était plus une qualité indispensable pour être notable…
Quelques années plus tard, on était allé chercher M. Blonyi dans son village à Danta pour l’affubler du titre de notable. Il n’en revenait pas, le pauvre berger. En tout cas, M. Blonyi dut abandonner ses vaches pour se retrouver à la Cour. Quant à M. Zimdaly, on le retrouva, aussitôt après, à la tête d’une obscure communauté religieuse où il s’autoproclama « 13e apôtre » de Jésus-Christ.

Le peuple Blakoro, qui en avait vu des vertes et des pas mûres, n’attendait pas grand-chose du nouveau notable chargé de la culture dont la principale qualité était de ne rien connaître à son nouveau travail. Les Blakoros (ceux qui résistaient encore au règne du crétinisme) ne furent donc nullement émus par un Blonyi qui avait du mal à utiliser des mots de plus d’une syllabe, qui alignait des phrases hallucinogènes où se bousculaient toutes sortes d’atrocités faites à la langue. Pour tout vous dire, l’inculture du nouveau notable lui allait comme un agaçant bonnet d'âne… Ignorant et, par-dessus tout, fier de l’être. Il était des nouveaux Seigneurs corrompus par une fausse culture et qui ne sentaient même pas le poids du drame qui les accablait, et qui se complaisaient dans l’étalage, sans vergogne et sans pudeur, de leur inculture, et qui la poussaient, l’ignominie, jusque dans les plus petits incidents de leur vie. Une ignominie dont ils se sont servis aussi, en cette période de crise profonde, comme arme politique. Ainsi, sous des prétextes aussi imbéciles les uns que les autres, des Blakoros furent privés de leur droit de s’instruire pour les empêcher de s’ouvrir aux autres et à eux-mêmes. Ils les maintinrent dans l’ignorance pour qu’ils soient plus vulnérables aux chants des sirènes. Afin de facilement les embarquer dans des aventures tragi-comiques qui ont marqué au fer rouge (et continuent encore de marquer) la vie au royaume de Blakorodougou.
Ah, l’ignominie ! Ce drame dont on ne sort pas facilement. Cette misère-là, on la traîne sur des générations. C’est elle qui fut la source de toutes ces conneries et de toutes ces horreurs. C’est elle qui ruina l’âme de certains d’entre eux… Des tricheurs impénitents. Ils trichaient pour être rois et notables. Ils trichaient pour réussir leurs examens. Ils trichaient même dans des plaisirs aussi personnels que le sexe... Oui, aussi incroyable que vrai, les Blakoro trichaient même dans des actes les plus insignifiants de la vie quotidienne.
On raconte que, un jour, M. Blonyi, le notable en charge à Blakorodougou, dans ses nouveaux habits de notable de la Cour, reçut des acteurs culturels du royaume. Ceux qui se battaient pour ramener le règne de l’Intelligence et du Savoir. Il y avait donc des danseurs, des chanteurs, des comédiens, des peintres, des écrivains… et bien sûr, des faiseurs de livre. Au moment de recevoir les faiseurs de livre, M. Blonyi tout à ses balbutiements leur lança sans sourire : « Moi, je ne peux pas lire un document de plus de trois pages. Ça ne m’intéresse pas. Je ne suis pas un littéraire… » Han ! Stupéfaction générale de dégoût ! Il apparaissait aux yeux ébahis et aux oreilles naïves des faiseurs de livre, que le royaume de Blakorodougou venait enfin de se doter d’un vrai notable de l’acculture. Car, entre traire des vaches et lire un livre, il y a visiblement une grande distance. Mais, en quoi est-il difficile de lire ou d’apprendre à lire ? Ou plutôt qu’est-ce qui rendait cette tâche si difficile à bien d’autres et à M. Blonyi qui, qui plus est, est un notable.
Quand son souffle revint, le porte-parole des faiseurs de livres prit sur lui d’expliquer au pauvre Blonyi les avantages qu’il y avait à lire. Car, lui dit-il, « il y a des avantages à lire. On y gagne à lire. La lecture permet d’acquérir des connaissances, de comprendre et de se comprendre soi-même… La lecture permet de se restructurer et de se construire ou de se reconstruire. Ouvrir un livre, n’est pas simplement « consommer » un bien culturel anodin. C’est s’ouvrir à la durée et à la profondeur. Parce que le livre reste la porte d’entrée dans le monde des privilégiés. »
Je voudrais, pour ménager votre tension artérielle, vous épargner la fin de cette histoire triste et malheureuse. Une histoire où on proclame, sans sourciller, sa fierté d’être un crétin… Et c’est mille fois dommage pour le royaume de Blakorodougou et pour son peuple.

Serge Grah

Paru dans la rubrique le conte du mois du Filament N°6


 

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