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samedi 31 mars 2012

De l’implication de Tiken Jah Fakoly dans la rébellion

Dans une interview accordée au journaliste Yacouba Gbané, et publiée le 13 Août 2010, Abdoulaye Traoré alias AB, ex-chef de guerre de Man, a déclaré, en ce qui concerne le rapport de l’artiste Tiken Jah avec la rébellion : « Notre arrestation au Mali a été menée par Tiken Jah. Nous étions en Libye lorsque Tiken Jah nous a demandé de venir le rejoindre au Mali pour parler affaire. Nous n’avons pas trouvé de problème à cela. Puisque, avant l’attaque du 19 septembre 2002, c’est lui qui était notre tuteur au Mali. Quelques jours après notre arrivée, nous avons été mis aux arrêts. Pendant notre incarcération, Tiken Jah n’a pas mis les pieds dans notre lieu de détention. C’est après que nous avons été informés que c’est lui qui a été actionné par les services de Guillaume Soro et les services secrets du Mali pour nous conduire dans ce traquenard. C’est l’un des pions essentiels de la rébellion. Il a joué un rôle très important. C’était un pion essentiel. Il était chargé d’héberger tous les éléments à Bamako. C’est lui le tuteur. Il nous a mis dans toutes les conditions. Il organisait des concerts. Les fonds recueillis étaient mis à notre disposition. Il s’est enrichi dans la rébellion. Il faisait du trafic du coton. C’est son petit frère qui était chargé de convoyer les camions vers le Mali. Il était dans un deal avec Kouakou Fofié… Tout ce que je vous dis, c’est la vérité. Il le sait. Il ne peut pas le nier. C’est lui qui était chargé de galvaniser les troupes à travers des chansons. Il nous encourageait à réussir notre mission. Lui et toutes les autres connexions ne veulent pas de la fin de la guerre. Ils mangent tous dedans. C’est pourquoi, cela nous fait sourire quand on parle de désarmement ».

Après de tels forfaits, du moins après avoir ainsi « mis son art au service de la rébellion » et s’être enrichi par le commerce de tout genre, dans la zone de non droit au nord, si l’on en croit Abdoulaye Traoré alias AB, Tiken Jah Fakoly, chantre autoproclamé de la lutte contre la Françafrique, se donne désormais pour credo la « réconciliation nationale ».

Dans ce cadre, Alassane Ouattara l’a reçu le 11 mai 2011 au Golf Hôtel. Au sortir de l’audience, Tiken Jah a déclaré : «Nous avons évoqué le rôle des artistes dans le processus de réconciliation nationale. Dans les jours à venir, nous allons organiser une tournée nationale de réconciliation qui va parcourir certaines villes de l’intérieur avec l’apothéose ici à Abidjan » .

Dans son nouveau rôle, Tiken Jah Fakoly organise des concerts, anime des conférences de presse, réhabilite l’hôpital Félix Houphouët-Boigny, offre des matelas et des moustiquaires imprégnées. Ne nous laissons pas distraire par de tels actes. Nous savons qu’il joue là au pompier, après avoir joué au pyromane. Nous l’avons entendu claironner : « C’est une manière pour nous d’amener les populations à oublier, un tant soit peu, les affres et les meurtrissures de la guerre, et à s’inscrire dans la réconciliation, car il est dans l’intérêt de toutes les filles et fils de la Côte d’Ivoire de se réconcilier » .

Que Tiken Jah Fakoly se détrompe ! Ce ne sont pas ses tintamarres et autres fadaises qui feront oublier…, qui feront se réconcilier les Ivoiriens. Car, se réconcilier, c’est dialoguer ; et dialoguer signifie qu’on communique. Mais alors, peut-on communiquer sans être sur la même longueur d’ondes? Peut-on aller à la réconciliation quand le peuple n’a pas fini d’enterrer ses morts, n’a pas fini de les pleurer, encore moins de faire le deuil ?... Même si on peut obliger une personne à applaudir, saurait-on l’obliger à être contente ?…

Que Tiken Jah Fakoly se détrompe ! Les Ivoiriens ont compris son double jeu, comme le confirme le texte intitulé « Le double “je” de Tiken Jah » que nous vous proposerons à lire ou relire dans notre prochaine parution.

Léandre Sahiri et Julius Blawa Gueye.

(Extrait de « Côte-d’Ivoire : Mettre fin à la tyrannie et restaurer la démocratie »).

mardi 27 mars 2012

A propos du « Carton rouge » de M. Aly Touré aux communicateurs d'Alassane Ouattara

Il y a quelques jours, j’ai pu lire avec attention un article de M. Aly Touré publié dans le quotidien Le Banco.net du mardi 20 décembre 2011. Comme à mon habitude, je permettrai d’émettre quelques réflexions que m’ont inspirées les propos de M. Aly Touré dans cet article intitulé : « Dénigrement de Ouattara par des Camerounais : Carton rouge aux communicateurs d'ADO ! »

Dans son article, M. Aly Touré fait remarquer que « Sur le bouquet Canal+, il y a une chaîne de télévision appelée "Vox Africa" qui s'illustre par des émissions farouchement hostiles au président Alassane Ouattara et à son régime. Selon M. Aly Touré, cette chaîne ne rate aucune occasion pour ouvrir son plateau, ainsi que ses ondes, aux détracteurs du Président ivoirien : « Des balivernes y sont distillées régulièrement », écrit-il, tout en déplorant qu’il n’y ait jamais eu aucune réaction contre cette chaîne de télévision visiblement hostile au régime, ni de la part, des membres de l’entourage du président, ni de son Cabinet, ni des agents de son service de communication, ni du RDR d'Amadou Soumahoro. Ces gens-là sont tous disqualifiés (« carton rouge »). Et ceci donne à réfléchir…

Et la réflexion, affirme-t-il, conduit à une interpellation directe du régime Ouattara, c'est-à-dire le chef de l'État lui-même et le Rassemblement Des Républicains (RDR) : « il serait temps qu'ils se réveillent et en prennent de la graine. S'ils restent là à ne couver que leurs égoïstes intérêts personnels, comme une poule couvant ses œufs, demain ils risquent d'être surpris et de n'avoir que leurs yeux pour pleurer », écrit M. Aly Touré

De tels propos nous interpellent et appellent les observations suivantes :

1°/ contrairement à ce que pense M. Aly Touré, les personnes qui participent aux émissions de "Vox Africa" ont le droit d’agir, de parler, d’écrire, de manifester librement, et en toutes circonstances, en tous lieux, leurs idées et leurs opinons. Cette libre communication des pensées et des opinions, constitue ce qu’on appelle la liberté d’expression. C’est la liberté d’expression qui autorise toute personne à s’exprimer librement, lui donne le droit de juger les paroles et les actions d’Alassane Ouattara (comme de tout autre gouvernant), du moins de porter des objections sur ses discours et les actes qu’il pose, de tenir un discours sur ses discours . En effet, c’est au nom de la liberté d’expression qu’un journaliste, en informant le public, a le droit de s’élever contre un gouvernant, de dénoncer ou mettre à nu les tares au plan social et politique. Cela ne signifie pas qu’Alassane Ouattara est attaqué, ni que l’ordre est troublé. Bien au contraire. M. Aly Touré doit s’instruire humblement de ces principes fondamentaux de la démocratie, et doit ne pas perdre de vue que la liberté d’expression est, en démocratie, l’un des droits essentiels et inaliénables et l’un des garants de l’état de droits.

2°/ M. Aly Touré, au cas où il l’ignorerait, doit simplement apprendre que, au nom de la liberté d’expression, un gouvernant est censé étouffer la démocratie et abuser de son pouvoir, dès lors qu’il s’identifie à l’ordre, aux lois et au gouvernement, dès lors qu’il censure ou interdit les libres opinions, dès lors qu’il sanctionne, condamne les journalistes, les artistes, les écrivains, les intellectuels... Agir ainsi est une absurdité qui annihile la démocratie et qui avilit. Parce qu’un tel gouvernant, empêche l’échange des idées, la diffusion des vérités nouvelles ; il rejette l’enseignement des théories contraires à sa politique personnelle ; il bannit toute action et activité susceptible d’aider au progrès de la société.

3°/ contrairement à ce que pense M. Aly Touré, les personnes qui participent aux émissions de "Vox Africa" ont le choix d’être favorables ou hostiles au régime, au nom de la liberté d'opinion qui est affirmée solennellement dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789, article 10. Rappelons que la liberté d'opinion signifie que toute personne est libre de penser comme elle l'entend, libre d’être d’accord ou en désaccord avec autrui, libre d'avoir des opinions contraires à celle de la majorité ou des autorités. La Déclaration de 1789 précise d'ailleurs que cette liberté d'opinion s'étend à la liberté religieuse, chacun étant libre d'adopter le culte de son choix, ou de n'en adopter aucun.

4°/ contrairement à ce que pense M. Aly Touré, la critique ne procède pas forcément d’une intention malveillante. La critique et les observations sur un individu, sur une idée, sur une décision sur un régime ne procèdent pas toujours d’un esprit chagrin, mais aussi et souvent du souci d’en révéler les failles, les défauts, les faiblesses, les errements, les insuffisances, en vue d’en améliorer les pratiques, les rouages, les structures, l’organisation, etc. Pouvoir critiquer librement témoigne de l’existence et de la réalité des droits et libertés des citoyens dans un pays, surtout lorsqu’il s’agit de république démocratique. S’en prendre aux défauts d’un être humain garantit son existence et témoigne de l’intérêt qu’on lui porte et, parfois participe de la volonté de voir les choses changer, évoluer différemment.

5°/ L’objectif de M. Aly Touré est clair et nous l’avons bien compris : il s’agit de tirer sur la sonnette d’alarme. Pour M. Aly Touré, il est temps, et même grand temps, que les membres de l’entourage de Ouattara et de son Cabinet, les agents de son service de communication, les militants du RDR « se réveillent et en prennent de la graine », passent à la vitesse supérieure dans la violence et la criminalité. Autrement dit, il vise à inciter les militants, véritable horde de chiens à visage humain, à aboyer et à surtout à mordre à belles dents. Et, pour que la mayonnaise prenne, M. Aly Touré dénature tout : pour lui les débats télévisés sont des « balivernes », les critiques relèvent du « Dénigrement de Ouattara » ou participent d'« une savante entreprise de dé-légitimation à terme du Président Alassane Ouattara », etc.

6°/ Par sa soi-disant « interpellation directe du régime Ouattara », M. Aly Touré voudrait-il, diantre ! nous faire revenir à vingt ans, trente ans, cinquante ans… en arrière?... Peut-il, un seul instant, se rendre compte que c’est très mal conseiller son mentor, et que c’est même indiquer à celui-ci une issue fatale, de la même façon que hier, quelques demeurés lui ont conseillé, idiotement, d'envoyer Laurent Gbagbo à la CPI. En tout cas, tout cela, comme qui dirait, est cocasse, ridicule ! On devrait en rire si ce n'était pas si triste, si nous n’entrevoyions pas le lourd tribut à payer…

7°/ Par sa soi-disant« interpellation directe du régime Ouattara », M. Aly Touré sait-il qu’il a ainsi signé le certificat de décès de la « réconciliation nationale » ? Alors, aux calendes grecques la commission de Banny ! M. Aly Touré sait-il qu’il a ainsi ouvert les vannes pour plonger notre pays dans un état permanent de guerre ? Car, ce qu’il ignore peut-être, c’est que nous n’accepterons plus d’être nargués, menacés, tués. Trop c’est trop ! Nous n’avons pas d’autres choix que de nous défendre, de nous battre, de combattre jusqu’à sa mort ce régime dont nous sommes les victimes et qui est en mission de déconstruction de la Côte d’Ivoire.

8°/ M. Aly Touré sait, ainsi que les autres, que nous avons toujours suggéré des moyens sûrs, y compris le dialogue, pour aller à un « vivre ensemble » fiable, mais cette voie est d’emblée rejetée. Par conséquent, seule reste la riposte la plus appropriée aux actes qu’ils vont être désormais posés. Nous avons mis en place une batterie de moyens pour réagir, pour nous libérer du joug d’Alassane Ouattara, pour gérer les rapports entre les pro-Ouattara et nous. La fin de la peur est déclarée et puis, le RDR n’a pas le monopole de la violence.

9°/ M. Aly Touré et les partisans d’Alassane Ouattara doivent savoir que le pouvoir de leur mentor les conduit à l’abattoir. La sagesse populaire nous instruit qu’on peut être fort le matin, puis être faible à midi ou le soir. De même Alassane Ouattara partira tôt ou tard. C’est la loi de la nature que toute chose ait une fin. Alors, M. Aly Touré et les partisans d’Alassane Ouattara doivent se poser la question de savoir quel avenir cet homme leur propose dans la désunion, pour eux-mêmes, mais aussi et surtout quel avenir pour leurs enfants ? Alors, M. Aly Touré et les partisans d’Alassane Ouattara devraient plutôt penser à l’après ADO, dès aujourd’hui même, et devraient s’abstenir de poser tous actes susceptibles d’obscurcir leur avenir.

Quoiqu'il m’en coûte, c’est ce que je pense... 

 Léandre Sahiri 

lundi 5 mars 2012

La tête ne sert pas seulement à porter les cheveux, mais aussi et surtout à réfléchir…

Tout le monde le sait, le meeting du Front Populaire Ivoirien (FPI) qui a eu lieu, le samedi 21 janvier 2012, à la place Ficgayo, à Yopougon a été  perturbé et n’a pu aller à son terme. L’interruption brusque est le fait de violentes attaques perpétrées contre les militants du FPI qui entendaient marquer, en fanfare, leur retour dans la vie politique ivoirienne, en tant que leader de l'opposition.
En effet, la fête avait à peine commencé que des jets de pierres mêlés  à des gaz lacrymogènes sont venus perturber le meeting. Selon toute vraisemblance, il s’agissait précisément de gros cailloux lancés par de jeunes militants du RDR, le parti du président Alassane Ouattara, venus intimider ceux qui soutiennent Laurent Gbagbo. Ces agresseurs, des individus se réclamant d’Alassane Ouattara et du Rassemblement des républicains (RDR), sont parvenus à faire fuir la foule, affolée par ces pierres qui s'écrasaient jusque sur le podium.
Cette attaque qui a fait des morts et des blessés soulève une multitude de questions que beaucoup de personnes se posent. C’est pourquoi, comme à mon habitude, je vais me permettre de poser ces questions et dire ce que je pense.
La première interrogation porte sur l’opportunité et le bien-fondé de cette manifestation : sachant que le pays vit dans l’insécurité totale, vu que beaucoup de jeunes ont déjà été tués précédemment dans de telles manifestations, y compris dans le bouclier humain, était-il vraiment nécessaire et utile d’organiser ce meeting ?
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La deuxième interrogation porte sur les conditions d’organisation : étant donné que M. Ahmadou Soumahoro, secrétaire général du RDR, au lendemain du premier meeting du FPI à Koumassi le 4 septembre 2011, avait déclaré publiquement son désir d`empêcher par tous les moyens les meetings de l`opposition qu`il a qualifiés d`insurrectionnels et d`arrogants, étant donné que le RDR reproche au FPI d’avoir refusé de "saisir la main tendue par le pouvoir", étant donné que le ministre de l'Intérieur, M. Hamed Bakayoko n’avait donné son accord pour la tenue de ce meeting que, après plusieurs négociations et tergiversations, avait-on pris toutes les mesures et toutes les dispositions utiles pour parer à toutes éventualités, du moins pour ne pas tomber dans le piège du pouvoir ?
La troisième question concerne le cadre choisi pour ce meeting : Comment, pour une rencontre d’une telle envergure et d’un tel enjeu, s’est-on limité à un espace ouvert à tous les dangers, au lieu d’un stade ou autre terrain clôturé ? La place Ficgayo est un espace grandement ouvert où l’on célèbre généralement des funérailles et des bals populaires ; c’est un espace qui, au contraire d’un stade ou d’une salle de cinéma, n’offre aucune garantie de sécurité. A-t-on eu idée et conscience de livrer les militants et sympathisants du FPI, en bétail, pieds et poings liés, à la hargne et à la folie meurtrière des forcenés du RDR ? S’est-on imaginé un seul instant que le pire aurait pu survenir, comme par exemple l’élimination physique des dirigeants du FPI ? Et là, nous n’aurions eu que nos yeux pour pleurer.   Là -dessus, il faut saluer l’attitude responsable du PDCI qui, cette fois-ci, ne s’est pas allié au RDR dans cette manœuvre diabolique mettant en mal les principes démocratiques et confirmant, une fois de plus, la nature tyrannique du régime d’Alassane Ouattara. Cette attitude de retrait du PDCI montre-t-elle que les dirigeants de ce parti ont compris qu’il est irraisonné et dangereux d’accompagner le diable qui prend le parti de détruire nos propres parents et de brader nos ressources et la terre de nos ancêtres ?  Les dirigeants du PDCI ont-il enfin jeté le voile qui couvrait leurs yeux, en ce qui concerne les motifs et les mobiles  qui sous-tendent leur accointance avec le RDR, dans le cadre du RHDP mis en place par M. Alassane Ouattara pour parvenir à ses fins...
De tout ce qui précède, il ressort que, désormais, nous devons savoir raison garder, dépassionner le débat. Nous devons éviter les positions de courte vue. Nous devons nous comporter en êtres intelligents et pensants.  Nous devons éviter de traiter les militants en « bêtes à visage humain » et les mener à l'abattoir inutilement, je veux dire : pour rien. A quoi a servi et devait servir le meeting de Yopougon, très franchement? A-t-on imaginé ce qu’aurait pu arriver si les militants du FPI étaient déterminés et suffisamment armés  pour la riposte à cette agression?
Dieu nous a  donné  notre tête, pas seulement pour porter les cheveux, mais aussi pour réfléchir. Or, nous utilisons très peu notre tête pour cette deuxième fonction, hélas! C'est le malheur de l'Afrique. Comment organiser un meeting sur un terrain à ciel ouvert alors tout le monde sait qu'il y a l'insécurité? Comment les dirigeants du FPI peuvent-ils nous convaincre qu’on ne pouvait pas se passer de ce meeting? Et qu’avons-nous obtenu de ce meeting, si ce n’est des morts et des familles endeuillées, des handicapés à vie et que sais-je encore. C’est tout simplement malheureux !
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Avant d'accuser le RDR, accusons-nous nous-mêmes d'abord, ayons le courage de faire notre auto-critique et notre mea culpa, reconnaissons nos égarements et dérèglements de cette espèce, lesquels nous ont menés là où nous sommes aujourd'hui, y compris avec des milliers de morts, des leaders en exil et en prison, un régime anti-démocratique, etc.  C'est là  que je suis d'accord avec Mme Danièle Claverie : changeons de manière d'être et de faire la politique.
Quoiqu'il m’en coûte, c’est ce que je pense...

Léandre Sahiri

Paru dans Le Filament N°19

mercredi 18 janvier 2012

De l’amnistie de Soro Guillaume

En visite aux Etats-Unis, le Premier ministre ivoirien, M. Soro Guillaume, a accordé une interview à la Voix de l’Amérique (VOA). J’ai pu lire avec attention cette interview dans le quotidien Nord-Sud du mardi 20 décembre 2011 et je me permets, comme à mon habitude, d’émettre ici quelques réflexions que m’ont inspirées les propos du Premier ministre ivoirien.

Par exemple, répondant à la question « Que feriez-vous, Monsieur le Premier ministre, si votre nom est sur la liste d’Ocampo ? », M. Soro Guillaume a déclaré ceci : «Ne vous inquiétez pas, je ne suis pas inquiet ! ». Entendez par là : je suis tranquille, je n’ai aucune crainte. Autrement dit, M. Soro Guillaume affirme qu’il n’a pas de souci à se faire, car il n’a rien à se reprocher et nul n’a rien à lui reprocher.

En lisant cela, je me suis posé mille et une questions. En voici une : Comment M. Soro Guillaume peut-il crier si haut et si fort qu’il ne se fait aucun souci, quand on sait qu’il est le chef, pour ne pas dire le 1er responsable, devant Dieu et devant les hommes, des exactions, des tueries perpétrées depuis 2002 par les rebelles, rebaptisés « Forces nouvelles » (FN), puis Forces Républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI). Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, M. Soro Guillaume a, pour en témoigner, écrit et publié aux Editions Hachette, à Paris, un livre dont M. Ocampo détient une copie et qui est intitulé « Pourquoi je suis devenu rebelle » et sous-titré «La Côte d'Ivoire au bord du gouffre ».

Nul n’ignore que, avec cette rébellion sous la direction « éclairée » de M. Soro Guillaume, il a été donné aux Ivoiriens de vivre et de subir des terreurs et des horreurs les plus immondes, des violences les plus ahurissantes «administrées» par un groupe d’individus en armes de toutes sortes, pour la plupart analphabètes ou demi lettrés, sans légitimité aucune, sans foi, manquant de bon sens et d'esprit.

En termes de bilan, on a noté, dans la nuit du mercredi 18 au jeudi 19 septembre 2002, l'assassinat notamment de l'ex-président Robert Guéi, du ministre de l'intérieur Boga Doudou et plusieurs officiers des forces de l’ordre. Le comble est que les rebelles, véritables hors-la-loi, ont imposé aux citoyens ivoiriens leur volonté et leurs caprices et, depuis lors, règnent par la force de leurs fusils. Tout est dit, tout est révélé dans le livre de M. Soro Guillaume. Il y a donc de quoi être inquiet que, avec ce «pavé dans la marre», M. Soro Guillaume affirme ne pas être « inquiet » et que sa conscience ne le gronde pas, alors qu’il a lui-même fourni des preuves de sa culpabilité, alors qu’il a lui-même affirmé au cours de ce même entretien : « En 2002, il y a eu des tueries ». Ces « tueries » sans doute compteront pour beaucoup dans la balance de la CPI, si celle-ci se veut véritablement une organisation crédible et de justice.

Dans ce même entretien exclusif, M. Soro Guillaume a aussi affirmé ceci : « on ne peut pas être un dirigeant politique sans nuire quelques fois. Celui qui dit qu’il a été dirigeant politique et qu’il n’a jamais nui, il ment ! ». Non, Monsieur Soro ! C’est perfide de dire cela. Car, sur cette terre, des hommes et des femmes ont été ou sont des modèles de vie. Nous avons, par exemple, des gens comme Mandela, Gandhi, Lionel Jospin, entre autres, qui ont été de très grands dirigeants politiques : ils ont œuvré en permanence et de toutes leurs énergies pour la justice, la liberté, les droits humains ; ils n’ont nui à personne, du moins à ce que je sache ; ils nous ont appris la dignité pour agir de telle sorte à ne pas avoir honte de nos actes ; ils nous ont instruit que la plus grande force dont puisse disposer et jouir l’humanité est la non-violence qui nous éloigne de la bestialité et qui est, certes, plus puissante que les armes, fussent celles-ci de destruction massive. A l’inverse, ceux des dirigeants politiques qui ont cultivé la nuisance et la violence ont chèrement payé, tôt ou tard, leurs vices et crimes. Ils ne se doutaient pas, comme Joseph Savimbi et autres rebelles, de porter, inéluctablement et avec insouciance, le vêtement de la mort. Cela, le saviez-vous avant de prendre la direction de la rébellion et l’avez-vous aujourd’hui compris, M. le Premier ministre ?

Dans ce même entretien exclusif, M. Soro Guillaume, sur l’arrestation et le transfert de Laurent Gbagbo à La Haye, a affirmé : « l’ancien président, Laurent Gbagbo a été traité avec dignité et transféré à la CPI, là où il aura un procès juste et équitable ». Que M. Soro Guillaume nous permette de lui offrir à méditer cette toute petite phrase de Marivaux, extraite de son livre « L’Île des esclaves » écrit en 1725 : « Eh bien ! Iphicrate, on va te faire esclave à ton tour ; on te dira aussi que cela est juste ; et nous verrons ce que tu penseras de cette justice… Quand tu auras souffert, tu sauras mieux ce qu’il est permis de faire souffrir aux autres… ». Sans commentaire !

Pour terminer, je voudrais m’arrêter sur la question de l’amnistie qu’il a évoquée. Dans ce même entretien exclusif, M. Soro Guillaume a affirmé : « C’est vrai que, en 2002, il y a eu des tueries, avec une rébellion, mais on a eu une loi d’amnistie et un accord politique qui a absout les faits ». Ceci signifie, en d’autres termes, que les rebelles ont été, selon M. Soro Guillaume, acquittés ou innocentés et que leurs crimes sont pardonnés et effacés. Ceci est faux ! Archi-faux ! Non, M. le Premier ministre ! L’amnistie (du grec ancien amnêstia = pardon, oubli) signifie qu’un individu est, d’abord et avant tout, reconnu coupable, et qu’il est puni ou punissable, et que par la suite, le pouvoir en place, aux fins d'apaisement social ou pour des considérations d'ordre politique ou social, intervient pour arrêter les poursuites contre cet individu, voire pour annuler sa condamnation.

Autrement dit, l’amnistie suppose comme préalable la reconnaissance de la culpabilité d’un individu pour délinquance, crime ou autre forfait de sang ou de viol, destructions des biens du pays, etc. Mais, l’amnistie n’efface pas le crime, ne gomme pas de la mémoire des gens le crime commis. Entendons-nous bien ! Avec l’amnistie, c’est seule la condamnation qui disparaît. L’amnistie ne blanchit pas un criminel, ne change pas l’image que la société a de l’amnistié. Ne nous faisons pas d’illusion !

Par ailleurs, l’amnistie, en tant décision de l’autorité ou loi spéciale d’un état donné n’est pas opposable à la Cour Pénale Internationale. Il faut aussi savoir qu’un crime, dès lors qu’il relève de la compétence de la Cour Pénale internationale devient imprescriptible, c’est-à-dire que, quel que soit le temps écoulé, on peut poursuivre le criminel.

C’est d’ailleurs pourquoi M. Maurice Papon, homme politique et haut-fonctionnaire français, a été condamné en 1998 pour complicité de crimes contre l'humanité pour des actes commis lorsqu'il était secrétaire général de la préfecture de Gironde entre 1942 et 1944, sous l'occupation allemande. Cette affaire judiciaire a commencé en 1981, après que Maurice Papon a été ministre du budget dans le gouvernement Barre. Préfet de police en mars 1958, Maurice Papon a également été impliqué dans la répression sanglante de la manifestation du 17 octobre 1961 organisée par le FLN, et dans celle du 8 février 1962, organisée pour protester contre l'OAS, connue sous le nom de « l'affaire de la station de métro Charonne ».

Enfin, il faut noter que l’amnistie n’entraîne pas automatiquement le pardon, ni la réconciliation.

Ainsi donc, même si, en 2007, M. Soro a demandé publiquement pardon à la nation ivoirienne pour tous les torts qui ont été causés par son fait ou par le fait d’autres personnes sous sa conduite « éclairée », les Ivoiriens et les observateurs de la scène politique africaine gardent en mémoire les crimes commis, tels qu’ils sont consignés dans les journaux et les livres d’histoire. Les Ivoiriens attendent que finisse cette longue nuit pour que vienne enfin le jour où la vérité éclatera.

Quoiqu'il m’en coûte, c’est ce que je pense... 

Léandre Sahiri 

mercredi 4 janvier 2012

De la discipline du parti et de l’exclusion

Dans le cadre des campagnes pour les élections législatives du 11 décembre 2011, les Ivoiriens ont pu lire, dans le journal L'intelligent d'Abidjan de ce mercredi 7 décembre 2011, ceci : 
« A Ferké où le Premier ministre Guillaume Soro brigue un poste de député, les clivages politiques ont fait place à l'union autour du fils de la région. En témoigne la présence de presque toutes les forces politiques, y compris le Front populaire ivoirien (FPI), aux côtés du candidat Soro Guillaume à l'ouverture officielle de sa campagne le 3 décembre dernier. De fait, le Secrétaire général de la Fédération FPI de Ferkessédougou, Koné N'Klo Nasser, s'adressant à l'assistance à cette cérémonie de lancement, a tenu à remercier Guillaume Soro d'avoir associé son parti, le FPI, à cette campagne. Pour lui, en répondant à l'appel du candidat Soro, le FPI démontre qu'au-delà des antagonismes et des contradictions nées des idéologies politiques, les filles et fils de cette région sont condamnés à vivre ensemble. Le Secrétaire général FPI de Ferké a rassuré Guillaume Soro de ce que son parti fera tout ce qui est en son pouvoir pour lui accorder le maximum de suffrages. Il a également souhaité que cette campagne soit placée sous le signe de la réconciliation ».

Après avoir lu cette déclaration de M. Koné N'Klo Nasser, je me suis demandé si, au fond, les responsables du FPI étaient préalablement informés de cette mission et si M. Koné N'Klo Nasser a été mandaté par le FPI pour tenir de tels propos et pour apporter un soutien à M. Soro Guillaume, contrairement aux mots d’ordre du boycott préconisé en ces termes par M. Sylvain Miaka Ouréto, le jeudi 8 décembre 2011, au siège du CNRD: « Le FPI a donc décidé de suspendre sa participation au processus électoral, avec pour effet immédiat sa non participation aux élections législatives du 11 décembre prochain. Le FPI ne présente aucun candidat... ».

Si donc M. Koné N'Klo Nasser n’a pas été mandaté par le FPI, il n’a donc pas respecté le mot d’ordre, ni observé la discipline, ni suivi la ligne du parti.

L'expression « suivre la ligne du parti » est un élément historique de la Chambre des communes britannique. Cette expression est employée généralement dans le contexte de systèmes parlementaires de style britannique, comme ceux du Canada et du Québec et fait référence à l'obligation qu'ont les membres d'un parti de respecter la discipline de parti. Celle-ci, notamment la discipline de parti, ou la ligne du parti, en ce qui concerne un mouvement social ou un parti politique, désigne la règle morale ou ligne de conduite officielle à suivre par les militants de cette organisation, sur la base idéologique spécifique à cette organisation, ou dans le cadre de ses prises de position face à certains événements.

C’est au nom de la discipline de parti que, au Front National, M. Christian Bouchet, soutien de Marine Le Pen, a été démis de ses fonctions de secrétaire départemental adjoint de Loire-Atlantique et que Yvan Benedetti et Thierry Maillard entre autres ont été convoqué en commission de discipline le 16 juin.

C’est au nom de la discipline de parti que, en Afrique du Sud, Julius Malema, président de la Ligue des jeunes, a été auditionné en novembre dernier, par un comité de discipline de son parti, l’ANC, au motif d’avoir « semé la discorde dans les rangs du parti ».

C’est au nom de la discipline de parti que, en Algérie, M. Negazi Belkacem, maire de Boukhara, avait été exclu de son parti, le Parti des travailleurs (PT) pour avoir « enfreint le code de discipline ».

C’est également au nom de la discipline de parti que, en France, le Parti Socialiste avait prononcé l’exclusion de Bernard Kouchner : son entrée dans le gouvernement de Nicolas Sarkozy avait été présentée comme une « trahison » et « une violation manifeste et faisant fi des statuts et des règles du PS ». Toujours au PS, le Conseil fédéral du Puy-de-Dôme avait voté une résolution demandant l'exclusion de l'ancien ministre Michel Charasse et du président du Conseil général Jean-Yves Gouttebel, etc. De telles sanctions ou dispositions visent à instruire les uns et les autres qu’il ne faut pas s’engager au hasard, et qu’il faut exécuter et respecter les engagements qu’on a pris et les lois qu’on a faites.

Eu égard à ces définitions et ces cas de figure, il faut, par une annonce officielle, démissionner ou exclure M. Koné N'Klo Nasser, d'office, du parti, ainsi que d'autres « militants » de la même espèce, pour servir d’exemple fort et assainir le militantisme dans notre pays et ailleurs en Afrique. Ou bien M. Koné N'Klo Nasser s'est trompé de parti ou bien il a jeté le masque. Quoiqu’'il en soit, M. Koné N'Klo Nasser doit arrêter de raconter n'importe quoi au nom du parti. Et, libre à lui d'aller militer au RDR, si telle est son aspiration profonde et au nom de la liberté d’opinion...

Mais, que M. Koné N'Klo Nasser sache qu’il est bien souvent déplorable, voire fatal, de prendre le raccourci de se soumettre ou de s’aliéner au régime au pouvoir pour « manger aussi ». On perd ainsi sa dignité et le respect des autres. Et, en ces temps où les hommes sont trop sollicités pour se haïr et se trahir les uns les autres, la seule valeur qui élève l’homme, c’est de savoir, coûte que coûte, ou malgré ce qu'il nous en coûte, garder toute sa dignité.

Que M. Koné N'Klo Nasser sache également que ceux qui se servent des autres savent, comme nous, qu'il est déraisonné de faire confiance à quelqu’un qui n’est pas en possession de sa propre dignité et qui règle sa conduite sur ses nécessités immédiates et ses intérêts du moment. Un tel individu est une bête humaine qui est indigne de confiance, mais digne de mépris. Un tel individu va vers l'avenir comme un aveugle qui marche sans bâton ou un marin sans boussole. C’est pourquoi, après sa bonne et basse besogne, il est généralement délaissé, purement et simplement délaissé, à moins que l’on n’envisage de le commettre à d’autres forfaitures. Quoiqu'il m’en coûte, c’est ce que je pense... 

Léandre Sahiri

lundi 21 novembre 2011

s’inspirer du « siecle des lumieres »

Je vous invite à effectuer ensemble un voyage dans le passé, dans l’histoire de l’humanité pour visiter ou revisiter une époque qui, de toutes celles ayant précédé la troisième millénaire, pourrait inspirer, restaurer, revivifier notre existence. Il s’agit du dix-huitième siècle. Parce que ce siècle fut, une période d’idées nouvelles, de fermentation intellectuelle et sociale qui prépara la Révolution française de 1789. Parce que ce siècle incarna l’idée de progrès, c’est à dire de « mouvement en avant » (Littré), grâce aux « lumières » par lesquelles l’on entendait éclairer le monde entier. En conséquence ; le dix-huitième siècle fut appelé « siècle des lumières ».
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Condorcet précise qu’il s’agit de « lumières de la raison qui, brillent désormais pour permettre aux hommes de réaliser une avancée considérable dans tous les domaines de l’activité humaine »1. Kant spécifie que «les lumières sont la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité à se servir de son entendement sans la conduite d’un autre ». Il résume en ces termes la devise des lumières : « Aie le courage de te servir de ton propre entendement »
Employé au pluriel, le mot « lumière » signifie : intelligence, savoir, capacité intellectuelle. Les lumières sont caractérisés par l’usage de la raison et par le fait pour un individu de penser de manière autonome. Et le 18ème siècle est caractérisé par l’épanouissement de ces qualités.
La philosophie des lumières commande de remettre en cause la tradition souvent source d’immobilisme, de faire fi des idées reçues et des arguments d’autorité de combattre les préjugés et les superstitions qui demeurent des obstacles à tout changement, d’avoir une haute estime de la liberté et la capacité de trouver des solutions rationnelles à toutes les questions, d’avoir foi sans faille dans le progrès.
Fontenelle, Bayle, voltaire, Diderot, Buffon, Montesquieu, Rousseau, Prévost, Bernardin de Saint-Pierre, Laclos, Sade, Marivaux, Beaumarchais, entre autres, sont les écrivains de cette époque. Ils étaient appelés « philosophes », parce qu’ils réfléchissaient sur l’homme, la société, les gouvernements et les lois, les mœurs, et donnent les résultats dans des discours, traités, articles, lettres, poèmes, contes, etc. Pour eux, toute œuvre littéraire n’était plus seulement un art, mais elle devait être désormais tournée vers la réflexion et la compréhension de la vie et demeurer surtout une arme de combat au service de la vérité et de la justice.
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Dans cette optique, les philosophes se sont donnés pour tâche de ‘’préconiser la raison qui fait que les choses sont ainsi plutôt que d’une autre façon’’. Ils se sont également donnés pour tâche d’éveiller l’esprit critique et la croissance de concitoyens, de développer l’enthousiasme de ceux-ci pour les sciences d’utiliser la raison pour combattre les superstitions, les croyances traditionnelles, les idées préconçues, de rechercher les voies du bonheur de l’homme sur terre.
Les écrits de ces philosophes dont certains sont célèbres, et d’autres peu connus, demeurent à l’origine des idéaux et des valeurs qui servent de fondement à toutes les institutions républicaines, à la démocratie, et qui finalement modèlent, régulent notre vie quotidienne actuelle.
En effet, les philosophes des lumières ont affirmé les droits de l’individu à travers une nouvelle formulation du droit naturel et des droits de l’homme. De là, s’en sont suivies les théories du « Contrat social », de la « souveraineté du peuple », de la « séparation des pouvoirs » (ou répartition démocratique des pouvoirs), ainsi que de l’idéal politique fondé sur le principe du gouvernement démocratique. C’est de cet idéal politique, qui fit son chemin tout au long du dix-huitième siècle, notamment sous l’influence de l’œuvre du philosophe anglais John Locke et des encyclopédistes, pour enfin aboutir à Révolution française de 1789, qu’est issue la Déclaration des Droits de l’homme dont découle la « Déclaration universelle » proclamée par l’O.N.U en 1948 et dont se sont inspirés la plupart des Constitutions du monde.

Par ailleurs, ce serait inadéquat de ne pas reconnaître que la « Déclaration des Droits de l’homme » a donné une place privilégiée à l’instruction publique, plaçant l’ignorance2 en tête des « causes des malheurs publics », en posant, au fond, la question de l’instruction, donc de l’école à laquelle beaucoup de grands noms du siècle des lumières se retrouvent attachés : Condorcet, Mirabeau, Talleyrand, Daunou, Robespierre, Lakanal, et bien entendu Danton qui affirma : « Après le pain, l’éducation est le premier du peuple ». Ce qui signifie que l’éducation et primordiale, sans doute parce qu’elle conditionne non seulement l’individu, mais aussi et surtout le fonctionnement de la société.
Dans tous les pays du monde, l’école d’aujourd’hui, notamment l’ensemble des systèmes et des contenus de l’enseignement du primaire au supérieur est redevable de nombre d’entre ces philosophes pour autant qu’elle est liée, dans son principe même, à la naissance de la république et aux valeurs de progrès, d’égalité et de liberté.
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En France, c’est au siècle des lumières qu’a été mis en place le premier système d’enseignement secondaire public et que de nombreuses et prestigieuses institutions ont vu le jour : le Muséum d’histoire naturelle, l’Ecole centrale de travaux publics (devenues Ecole polytechnique), l’Ecole Normale Supérieure, les premiers cours de Langues orientales (qui donnèrent naissance à l’Institut des Langues orientales), etc.
Conscients du rôle des sciences, comme fer de lance du progrès, les philosophes des lumières ont systématiquement utilisé les mathématiques et les méthodes d’observation des sciences : la méthode expérimentale, découverte depuis longtemps, remise au goût de l’époque, devint le critère essentiel de toute pensée juste. C’est l’époque où prirent leur essor la chimie, les sciences naturelles et la psychologie.
Tandis que le philosophe traditionnel est un spécialiste de la théorie et de l’abstraction, le philosophe du dix-huitième siècle est, d’abord, un homme pratique et soucieux de la réalité quotidienne, guidé par trois principes essentiels :
1° « être utile » : Il faut être utile en exerçant des activités qui contribuent au maintien et au progrès de la civilisation : littérature, économie, politique, agriculture, commerce… ;
2° « être sociable » : Il faut être sociable en vivant dans la cité des hommes et non dans la solitude, en adoptant la vie mondaine, la conversation et l’écriture comme moyen d’action pour influencer l’opinion. Les philosophes ne fréquentent plus guère la cour, mais de nouveaux foyers de vie intellectuelle où ils se sentent plus libres et ont d’influence : des clubs comme le club de l’entre sol ; des cafés publics ou privés ; des salons, comme la salon de la duchesse du Maine à Sceaux, le salon de la marquise de Lambert, le salon de Mme de Tencin, premier salon « philosophiques », où l’on encourageait les propos brillants ou piquants et où l’on discutait des idées nouvelles ;
3° « être cosmopolite » : Il faut aller outre les frontières qui sont des tracés artificiels, constituer, par-dessus les pays, uns sorte d’« internationale des esprits » (Delille). Le cosmopolitisme aide à conduire les idées, les réflexions et les enquêtes sur les systèmes politiques, sociaux, économiques des autres pays et implique également des voyages ou des séjours à l’étranger.
Les philosophes avaient des opinions variées, mais ils étaient d’accord sur les objectifs de combat commun :
- Combat pour le respect de la personne humaine : l’être humain a droit à être reconnu au-delà des frontières superficielles de pays et de race ; droit de s’exprimer librement, droit à la tolérance…
- Combat contre toute action inutile et destructrice du genre humain, en particulier la guerre et la torture qui constituent des actes de barbarie, parce que c’est un défi à la raison, et donc une négation de la civilité, du moins du savoir vivre.
Sous l’égide de la raison qui inspire l’esprit critique, les philosophes étendent leur droit de regard et leurs analyses désormais à tous les domaines ou sur tous les plans, notamment politique, social, religieux.

Au plan politique, les philosophes hostiles au respect inconditionnel de la tradition, s’interrogent sur les fondements de la monarchie ou de l’absolutisme royal et sur sa légitimité : d’où le roi tient-il son pouvoir ? Ce pouvoir est-il justifié, mérité ? Le roi lui-même est-il responsable et crédible ?
Répondant à ces questions, les philosophes condamnent l’absolutisme appuyé sur ‘’le droit divin’’, parce qu’il est le refus d’une explication rationnelle de l’autorité, parce qu’il « consiste en un pouvoir qui n’est pas partagé et réside tout entier dans la personne du roi »3. En montrant que la notion d’autorité n’est pas naturelle et qu’en gros, l’homme n’a pas reçu de la nature le droit de commander », Diderot assimile le pouvoir royal ou la royauté à une « usurpation » : Ce pouvoir ne provient pas d’un accord entre gouvernant et gouvernés ; se maintient grâce à un rapport de force générateur de troubles et de déséquilibre : c’est « la loi du plus fort ».
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Au plan social, les philosophes dénoncent la guerre comme « fruit de la dépravation des hommes », basée sur le souci personnel des gouvernants d’accéder au pouvoir, d’accroître leur autorité, d’«étendre les bornes de leurs Etats », etc. L’utilisation qu’ils font de la guerre à des fins de conquête personnelle entraîne la mort inutile de milliers d’êtres humains. La guerre cause aussi la ruine du pays. Le rôle des souverains est donc présenté comme dévié : au lieu de bâtir, ils détruisent ; au lieu de contribuer au bonheur des peuples, ils les sacrifient à leurs « caprices ».
Les philosophes mettent en évidence inégalités sociales, reposant en général sur la possession de privilège : ceux de la naissance, et de l’argent.
Toujours, au plan social, les philosophes s’interrogent aussi sur les raisons et les origines des disparités sociales4, et appellent à la prise de conscience des inégalités et des injustices, des abus : ils mettent en exergue les privilèges de la naissance et de l’argent donnant à ceux qui les possèdent la possibilité de dominer les autres et de les exploits. Les philosophes dénoncent l’esclavage et la torture, mettent en cause le système judiciaire en stigmatisant l’institutionnalisation de l’arbitraire, en particulier, les relations entre l’argent et la justice, en condamnant la vénalité des charges5, en soulignant les incompétences de juges, leurs comportements intéressés, leur partialité… On peut citer les cas de Sirven et de Calas, protestants injustement condamnés, et du jeune chevalier de la Barre, exécuté pour avoir chanté des chansons impies sur le passage d’une procession. La réhabilitation de Sirven et Calas, la suppression de la tortue juste avant la Révolution, l’abolition de l’esclavage en 1794 montrent que le combat mené par les philosophes ne fut pas inutile.

En 1715, au début du siècle, les nobles représentaient à peine un demi million sur 24 millions d’habitants, mais ils possédaient pratiquement tout ; le simple fait d’être issu d’une famille aristocratique confiait d’innombrables avantages : pouvoir, places, richesse, respectabilité. Parmi ces privilégiés, il faut compter également les riches bourgeois remarquables par leurs comportements hautains et insolents et que l’argent mettait à l’abri des soucis. Alors que, beaucoup plus nombreux étaient les représentants des classes besogneuses que l’absence totale de protection sociale et les innombrables problèmes financiers faisaient vivre dans la hantise de la maladie, de l’accident, de la mort. Leur vie était entièrement consacrée au labeur, sans loisirs, sans repos, souvent dans des conditions inhumaines. Sur le plan professionnel, l’absence d’organisations syndicales laissait les artisans, les ouvriers, les paysans sans défense. Le combat des philosophes a permis les droits et acquis sociaux dont nous jouissons de nos jours.

Au plan de la religion, pour comprendre les raisons et les formes de la critique de la religion au dix-huitième siècle, il convient de préciser les points suivants :
1) la religion était étroitement liée au pouvoir et à la vie sociale : le roi (monarque du droit divin) tient son pouvoir de Dieu ; le catholicisme est la religion d’Etat ; toute croyance qui suit pas les dogmes, c’est-à-dire les enseignements du catholicisme est assimilée à l’hérésie6
2) Le jansénisme, doctrine religieuse considérée comme une déviation du catholicisme traditionnel était condamnée. Par exemple, la condamnation des jansénistes par le pape, en 1713, apparut comme une brutale manifestation de l’intolérance.
3) Les jésuites luttaient contre l’«Encyclopédie»7, Dictionnaire général de connaissances humaines renfermant l’ensemble des idées nouvelles et contribuant à l’esprit critique ou révolutionnaire en combattant toute forme d’intolérance et de superstition, en remettant en question toutes les vérités jusque-là admises, singulièrement dans les domaines politique et religieux. 

On comprend, dans ces conditions, pourquoi les philosophes ont orienté leurs démarches critiques dans le sens d’une dénonciation de l’intolérance religieuse et ont considéré que l’ennemi le plus dangereux et le plus détestable, c’est le fanatisme, en ce sens que le fanatique, par suite d’une confiance aveugle dans ses propres croyances, prétend faire adopter, par tous les moyens, ses convictions particulières à l’ensemble de la communauté. Le fanatisme, voltaire l’appelle « le monstre » ou « l’infâme », parce qu’il n’engendre que crimes inutiles et violences insensées, discrimination, exclusion, exécution, etc.
Au fanatisme et à l’intolérance religieuse, s’oppose la tolérance. En fait, la tolérance consiste à respecter l’opinion d’autrui et lui laisser la liberté d’exprimer son opinion, même si on ne la partage pas.
Au total, le dix-huitième siècle est le siècle de la réflexion philosophique ; réflexion conçue pour l’éveil de l’esprit critique et le libre exercice de la raison pour sortir de la nuit noire de l’ignorance, de l’irresponsabilité, de l’inconscience.
Les mots et les livres des écrivains de cette époque ont sans doute vieilli. Mais, les pensées demeurent toujours actuelles, ne serait-ce que par l’appel lucide à la réflexion et à l’action ; par la mobilisation constante des forces vives contre les abus, les injustices, l’arbitraire, les restrictions des libertés et toutes autres puissances du mal.
C’est en tout cela que ce siècle mérite de retenir notre attention et qu’il s’avère nécessaire de lire ou relire les livres de cette époque. C’est ce que je pense.
Léandre Sahiri

lundi 7 novembre 2011

De l'exemple du peuple roumain

Le 24 décembre 1989, le président roumain, Nicolae Ceausescu, debout sur le balcon de son palais, à Bucarest, haranguait la foule conviée à participer, une fois de plus, sur la place de l’Université, à le célébrer : une gigantesque manifestation de soutien et de louanges.
Moins de 24 heures plus tard, suite à un soulèvement populaire pour mettre un terme à son régime tyrannique et pour en finir avec l’insécurité, la terreur et l’injustice, aggravées par des conditions économiques et sociales désastreuses, Nicolae Ceausescu a été chassé du pouvoir, et un nouveau gouvernement a été immédiatement mis en place.

Il faut souligner que, au cours de ce soulèvement, du 16 au 25 décembre 1989, on a vu les forces armées se joindre aux manifestants et fraterniser spontanément : le chef de la Securitate (c-à-dire : les services de police politique secrète) a demandé à ses hommes de ne pas tirer sur les manifestants. Face à cette situation plus ou moins confuse, Ceausescu et sa femme Elena Petrescu ont tenté de s’enfuir en hélicoptère.

En effet, les époux Ceausescu ont rejoint un hélicoptère sur le toit de leur résidence pour s'enfuir avec deux conseillers et trois hommes d'équipage dans le but de rejoindre un de leurs palais privés de province et reconstituer les forces encore fidèles à son régime. Les manifestants se sont attaqués ensuite à la chaîne de télévision publique devenue un media de propagande et de désinformation et, aux environs de 13 heures, ils sont parvenus à en prendre le contrôle.
Le 25 décembre 1989, à la suite d'un procès expéditif de 55 minutes, rendu par un tribunal auto-proclamé, réuni en secret dans une école de Targoviste, à 50 km de Bucarest, Nicolae Ceausescu et Elena Petrescu, ont été condamnés à mort et aussitôt fusillés dans la base militaire de Targoviste, payant ainsi au peuple roumain la facture de tant de crimes et de tant de mal qu’ils lui ont fait.
Le soir même, les images des corps exécutés du couple Ceausescu ont été diffusées à la télévision, en Roumanie et dans le monde entier. Leurs cadavres ont été enterrés dans le cimetière civil de Ghencea, à Bucarest, dans une tombe sans nom.
Il faut ici signaler et souligner la détermination et les actes de bravoure de la population roumaine dont la manifestation, diffusée en direct à la télévision, se transforma, le 21 décembre 1989, en une démonstration massive de protestation, les mains nues, contre le régime de Ceausescu.

Il faut aussi rendre hommage à la diaspora roumaine, dont le rôle a été déterminant, en particulier les intellectuels roumains en exil en France et en Angleterre, qui se sont mobilisés, organisés, pour recueillir des fonds et diffuser largement des analyses critiques, des informations même confidentielles, prenant ainsi une grande part à l’éveil des consciences du peuple roumain pour une participation active, individuelle et collective, dans la chute de Ceausescu.

Il faut aussi rendre un hommage mérité à certains citoyens roumains, dont entre autres, le lieutenant-général Ion Mihai Pacepa, vétéran de la Securitate (les services de police politique secrète). En 1978, le lieutenant-général Pacepa fit défection et se réfugia aux États-Unis, portant un coup sévère au régime, contraignant Ceausescu à revoir toute l'« architecture » de la Securitate. Le lieutenant-général Pacepa a énormément contribué à la prise de conscience des Roumains, en ce qui concerne la nature et les exactions du régime de Ceausescu, et ce, grâce à la publication courageuse et à la large diffusion de son livre « Red Horizons : Chronicles of a Communist Spy Chief ».
Dans ce livre, le lieutenant-général Pacepa a révélé divers détails sur le régime de Ceausescu, tels ses abus de pouvoir, sa collaboration avec des terroristes, ses entreprises d'espionnage industriel aux États-Unis, ses tractations pour obtenir le soutien des pays occidentaux et pérenniser son règne, ses efforts constants et élaborés pour faire croire que tout va bien alors que la population roumaine souffre énormément, etc.
Suite à la chute de ce tyran, Nicolae Ceausescu, la Roumanie est rentrée dans l’ère démocratique, avec en 1990, la victoire de M. Ion Iliescu à la première élection présidentielle libre et véritablement démocratique du pays.

Ce qui s’est passé en Roumanie n’est certes pas un fait nouveau dans l’Histoire des Hommes. Ce n’est pas, non plus, l’apanage des pays de l’Est, même si, à une certaine époque, la Pologne, la Bulgarie, la Tchécoslovaquie, entre autres, ont occupé les premiers paliers de l’actualité politique en la matière. En effet, en Asie, en Amérique, en Afrique aussi, on a déjà connu des chutes non moins spectaculaires de dictateurs, de tyrans et d’empereurs dont Nimeiry, Bokassa, Bourguiba, Marcos, Duvalier, Mao, Noriega, Moussa Traoré, Idi Amin Dada, pour ne citer que ceux-là.

De tous ces faits et de la révolution roumaine, on retiendra que, pour se libérer, l’on n’a pas, forcément, besoin de bombes, ni de tanks, ni de blindés, ni d’artilleries lourdes, ni de coup d’Etat militaire, ni d’aide extérieure, ni d’attendre tranquillement le décès du chef, ni de compter sur des élections dont on sait d’avance l’issue...
Il suffit, nous enseigne le peuple roumain, d’oublier ou du moins de vaincre, un tant soit peu, la peur qui nous lie les membres et l’esprit, pour, avec bravoure, défier le pouvoir jusqu’à son dernier retranchement et à sa fin et tourner, de manière décisive, les pages les plus sordides de son histoire.
C’est la conduite à tenir par toute communauté qui subit un régime véritablement contraire à son essor. C’est la voie idéale pour tout peuple faisant face à un pouvoir tyrannique qui agit contre le droit et la raison, et qui se révèle, comme celui de Ceausescu, injuste, violent, pervers.
En vérité, la révolution roumaine constitue un bon exemple à… suivre. C’est ce que je pense.


Léandre Sahiri

Publié dans le Filament N°15

samedi 26 février 2011

La titrologie est un poison

La lecture qui se limite, simplement et uniquement, aux pages de garde des quotidiens est une pratique courante et prisée qui ne laisse personne indifférent, tant à Abidjan que dans les autres villes ivoiriennes. Les personnes qui pratiquent cette forme de lecture se retrouvent dans toutes les couches socioprofessionnelles ivoiriennes et sont connues, en Côte d’Ivoire, sous le nom de « titrologues » et l’on parle du phénomène de la « titrologie ».




En effet, la titrologie est, vous le savez sans doute, un néologisme issu du français populaire d’Abidjan et fréquemment utilisé en Côte d’Ivoire, pour désigner le comportement des individus qui se contentent de lire les titres et non les contenus des journaux. En d’autres termes, on parle de « titrologues » à propos des personnes qui, chaque matin, s’attroupent devant les kiosques à journaux et « s’informent » en parcourant les différentes unes, c'est-à-dire les titres, rien que les titres, sans lire les articles des journaux.

On explique a priori qu’il s’agit de personnes désargentées. Mais, l’expérience montre que les titrologues sont, plus généralement, des gens plus ou moins instruits qui savent que les titres n’ont souvent pas de rapport réel avec le contenu des articles, sinon qui sont convaincus de ne pas trouver des informations fiables dans les publications locales et qui, par conséquent, préfèrent ne pas jeter leur argent par la fenêtre, ni perdre leur temps et leur énergie à lire le contenu des journaux.

Cette attitude se justifie par le fait que les publications locales ont habitué les Ivoiriens, très malheureusement d’ailleurs, aux titres ronflants et mais au contenu zéro, faisant fi de toute déontologie et non sans faillir à leur mission première qui est d’informer et d’éduquer la population.

Le mal dans cette situation est que nos journalistes ne s’imaginent pas qu’ils ne rendent nullement service ni aux dirigeants, ni aux populations, ni à eux-mêmes. C’est à se demander si nos journalistes ont conscience que, ce faisant, ils violent les principes de vérité et de justice qui sont les piliers d’une société pacifique. C’est aussi à se demander si nos journalistes se rendent compte que, du fait de leur légèreté et de leur démission, les « titrologues » alimentent régulièrement un vaste réseau national et international de rumeurs par des informations souvent erronées qu’ils tirent des seules unes et qu’ils propagent comme des faits établis, comme des vérités, en les agrémentant par des commentaires et des interprétations de toutes sortes.

Les résultats de nos enquêtes ont montré que, du fait de la titrologie, plus de 37% des Ivoiriens ne font plus d’effort intellectuel pour une compréhension maximale, mais s’arrêtent au premier niveau de lecture des quotidiens : les Ivoiriens se contentent désormais de la compréhension minimale. Autrement dit, on se fatigue moins, on ne cherche plus, on ne réfléchit plus, on s’arrête à ce qui attire le plus l’œil : les titres, les illustrations (particulièrement les photos), le sommaire, la signature (d’un journaliste que l’on aime lire ou qui est de son bord ethnique ou politique)….

Tout cela, bien évidemment, développe l’analphabétisme ou l’illettrisme qui se traduisent par la paresse de lire et d’écrire et par le goût prononcé pour le divertissement (au sens pascalien de ce terme), ainsi que pour la Télévision, les CD et les DVD, qui nous gavent d’images négatives et qui ne nous cultivent pas. En effet, selon les statistiques, on évalue à environ 65,7 % le nombre d’analphabètes en Côte d’Ivoire. Et donc, il y a un danger réel. Et donc, nous nous devons, tous et toutes, de réagir au plus vite, à commencer par les journalistes.

Certes, les journalistes ont un rôle très important à jouer. Ils doivent écrire dans les journaux en sorte que les populations se sentent, d’abord et avant tout, concernées par leurs écrits et leurs propos, pour pouvoir combattre l’ignorance et la violence, pour éradiquer la titrologie. Dans cette perspective, les journalistes doivent donner à leurs journaux une grande mission d’information, de formation et d’éducation des masses. Les journalistes doivent faire du journal un bon repas quotidien, qui nourrit l’esprit, qui apporte à l’opinion publique des « vitamines intellectuelles » et des « calories culturelles ».

Cela exige, sans nul doute, que les contenus des articles soient en rapport avec les titres et puissent être compris par ceux à qui ils sont destinés. Cela exige aussi que les journalistes soient inspirés par des idées nobles et saines, seules capables d’émouvoir le lecteur et d’aider celui-ci à s’élever, à connaître son environnement, à comprendre les autres et à les aimer.

Dans cet ordre d’idées, le rôle du journaliste ne doit pas consister à ressasser des vieux clichés dépassés, ni à servir des « scoops » dénués de tout fondement, dictés par des commanditaires ou fabriqués de toutes pièces pour plaire à un certain public constitué en général de lecteurs captifs ou de militants inconditionnels qui ne sont pas toujours portés vers l’effort intellectuel et qui absorbent, sans peine et à leurs dépens, des idées qui les induisent dans l’erreur et dans l’horreur.

Le rôle le journaliste ne doit pas consister à dénigrer d’honnêtes citoyens et citoyennes, à étaler, à cœur joie et en toute méprise des règles de bienséance et d’éthique, des scandales familiaux ou politiques, des indiscrétions, des affabulations, sous prétexte que : « c’est ça qui marche » ou bien « c’est ce que nos lecteurs désirent ». Or, ceux-ci, les lecteurs, comme nous l’avons déjà dit, ne sont pas, pour la plupart, naturellement portés vers l’effort intellectuel ou le discernement : ils préfèrent absorber une presse qu’ils n’ont aucune peine à assimiler, même si cette presse ne les instruit pas...

Franchement, nous n’avons pas besoin de cette presse de poubelle, qui abrutit, qui favorise ou alimente un des plus grands poisons de notre société, à savoir la titrologie.

C’est ce que je pense,


Léandre Sahiri,

Directeur de Publication

dimanche 26 décembre 2010

A quoi servent les observateurs internationaux lors des scrutins en Afrique ?


Depuis l’avènement du multipartisme en Afrique, les élections présidentielles mettent désormais aux prises plusieurs candidats issus généralement de partis politiques différents.
Avant chaque scrutin, des observateurs internationaux sont envoyés par des organisations internationales. Il s’agit principalement des personnalités très expérimentées, réputées être crédibles et impartiales qui viennent en mission dans les pays organisant des élections.
Leur mission : assurer la fiabilité des processus de vote
La mission de ces observateurs internationaux consiste à garantir, ne serait-ce que par leur présence, la fiabilité et la transparence des opérations de vote. Ils font désormais partie du rituel de toutes les élections africaines.
La plupart de ces observateurs internationaux sont des ex-chefs d’Etat, des anciens ministres, des juristes, des parlementaires, des responsables d’ONG ou des intellectuels célèbres. Leur présence vise, dit-on, à contribuer à ce que les élections soient propres, « free and fair », (libres et équitables), transparentes, et partant fiables. En d’autres termes, les observateurs internationaux sont là et censées contribuer à
enrayer les velléités et pratiques de manipulations illégales et de manœuvres frauduleuses par les candidats qui seraient tentés d’accéder ou de se maintenir au pouvoir, vaille que vaille. Ainsi donc, l’observation internationale est supposée jouer un rôle important dans la protection de « l’intégrité électorale » et l’exercice du droit citoyen.

Afin d’assurer la légitimité et la crédibilité de leur tâche, les observateurs internationaux sont censés accomplir un travail de fourmi qui dure souvent plusieurs semaines, et qui consiste notamment à tout ausculter depuis l’établissement des listes électorales jusqu'à la proclamation des résultats. Ils sont aussi tenus de se soumettre à des normes de conduite internationalement reconnues. Dans ce sens, plusieurs organisations spécialisées dans l’observation internationale ont élaboré des codes de conduite visant à guider le comportement des observateurs durant leur mission.
Une présence incontournable, mais…
La force de ces observateurs internationaux réside en ceci que, une fois le scrutin terminé et leur mission accomplie, leur rapport a un poids évident, surtout dans la logique des relations internationales et leur avis est pris strictement en compte, du moins très au sérieux, notamment en matière de coopération. Cet état de fait est confirmé et souligné par M. Chris Fomunyoh, Directeur de National Democratic Institute for International Affairs (NDI) de Washington pour l’Afrique qui a la charge de superviser les processus de démocratisation dans le monde entier. Selon M. Chris Fomunyoh, « le gouvernement américain veut travailler avec tel ou tel Etat. Ainsi, les rapports des observateurs lui servent largement à fonder son jugement en
ce qui concerne le degré de démocratisation ». C’est sans doute cela qui rend la présence des observateurs quasi incontournable lors des scrutins en Afrique, certes.
Mais, là où le bât blesse, c’est qu’on observe que le nombre des observateurs internationaux est souvent restreint à quelques dizaines de personnes, même lorsque le pays observé est très peuple ou très vaste comme le Nigeria ou la RD Congo. Dans cet état de fait, les observateurs internationaux, même malgré de bonnes intentions et des expertises avérées, n’ont ni le temps, ni les moyens de visiter tous les bureaux de vote, ne peuvent assister à tous les dépouillements et décomptes, sortent très rarement de la capitale où ils sont reçus dans des conditions exceptionnelles durant leur séjour : hôtels et voitures de luxe, garde de corps, etc. D’où, les rapports et avis des observateurs internationaux ne peuvent être que partiels ou partiaux, alors que l’observation doit être objective, efficace, vigilante et non partisane. Par ailleurs, on s’aperçoit très vite que leurs rapports sont souvent non équilibrés ou non concordants, et cachent mal leurs préférences pour un parti ou un candidat quelconque, en lieu et place de l’objectivité requise pour produire des rapports impartiaux. Cela enlève toute crédibilité à leur mission et n’aide pas à garantir l’intégrité ou la fiabilité du processus électoral.
On observe souvent que les observateurs internationaux sont souvent otages des politiques qui, par la force des choses, organisent et contrôlent le processus électoral et sont leurs premiers interlocuteurs, dans le sens du respect des règles d’accréditation pendant leur mission d’observation. Rien d’étonnant à ce qu’ils soient si souvent accusés de partialité ou de complicité en faveur de tel ou tel candidat qu’ils reconnaissent "légitimement élus", après bourrage des urnes et tripatouillage des listes, c'est-à-dire en dépit, des votes contestés. Des irrégularités et des manipulations frauduleuses qui n’échappent pourtant à personne, y compris les observateurs eux-mêmes. Par exemple, en 2007, la Commission européenne a déployé de gros moyens pour les législatives et la présidentielle au Nigeria : cent cinquante observateurs. Dans leurs rapports ceux-ci ont relevé des "preuves évidentes de fraude : assassinats, électeurs empêchés de voter, urnes ostensiblement
bourrées. Leur chef, Max Van den Berg, n’a pas mâché ses mots : « ces élections ne peuvent être considérées comme crédibles" et sont "loin des critères démocratiques internationaux de base", a-t-il dit deux jours après le vote. Un mois plus tard, Umaru Yar’Adua, le vainqueur de la parodie électorale, était investi en grande pompe à Abuja.
On observe souvent qu’une lacune constatée parmi tant d’autres concerne la défaillance dans le contrôle au niveau des listes électorales. En effet, les observateurs internationaux se trouvent généralement dans l'impossibilité quasi-totale de vérifier si un électeur n'a pas déjà voté dans une autre circonscription, de faire respecter strictement les principes du vote secret, ainsi que d’imposer la présence dans tous les bureaux de vote des délégués ou des représentants de la société civile, etc.
Légitimer des mascarades et des crimes de sang ?

On dit que le mandat des observateurs internationaux n’est pas de superviser, ni de corriger les erreurs, ni de résoudre les conflits locaux, ni de s’ingérer dans le processus électoral, mais d’observer et à la limite de dénoncer des
irrégularités, sinon de « saluer le calme qui a entouré le processus ». En effet, souveraineté nationale et non-ingérence obligeant, les observateurs internationaux se contentent naturellement d’observer. A ce propos, M. Patrice Lenormand, chef du département de l’observation électorale à la Commission européenne déclare : « Nous n’avons qu’un rôle de dénonciation… Notre code de conduite précise que « les observateurs ne doivent entraver aucun élément du processus électoral. […] Ils doivent porter les irrégularités, les fraudes ou tout autre problème important à l’attention des fonctionnaires électoraux sur place ». C’est ainsi que, en mai 2005, en Éthiopie, les élections ont été chaotiques. La contestation des résultats par l’opposition a été réprimée dans le sang. Près de 30 personnes sont mortes, 100 ont été blessées. Des faits dénoncés par la mission d’observation européenne, mais les résultats ont été validés, comme l’atteste l’un des observateurs : « Nous étions 200 observateurs. Nous avons eu les résultats durant la nuit, mais ceux annoncés le lendemain par le gouvernement n’étaient pas du tout les mêmes. Il y a eu vingt jours de répression contre l’opposition. Et, alors que nous n’avions pas encore rendu nos conclusions, Javier Solana [haut représentant de l’UE pour la politique étrangère, NDLR] félicitait Mélès Zenawi [le Premier ministre éthiopien]. Trois semaines plus tard, il était invité à Londres et à Bruxelles ». A noter aussi que, aux dernières élections à Madagascar, suite à une étude faite auprès d'une cinquantaine de bureaux de vote sur les 18 173 existant dans tout Madagascar, ces observateurs étrangers se disent satisfaits de leur mission d'observation, malgré de graves lacunes observées.
Utiles ou inutiles?
Cet état de fait a amené un observateur critique à dire, non sans humour noir, que « le travail des observateurs internationaux, c’est d’arriver le samedi soir, de faire la fête et de repartir le dimanche". On a aussi entendu dire que « dans l’attitude des observateurs, il y a un côté tourisme électoral ». Un autre observateur tirant subsistance de ses juteuses missions d’observateur international, a déclaré en sourdine : « les observateurs sont payés cher pour ce qu’ils font et surtout pour ce qu’ils ne font pas ». Ce dernier faisait sans doute allusion au coût des observations, dont on ne sait jamais exactement
qui paye. Parlant de coût, faut-il rappeler que, par exemple, au Togo, en février 2010, 110 observateurs (dont 30 de long terme) ont été envoyés par Bruxelles. Ils percevaient, par tète de pipe et par jour, un per diem de 195 euros, soit 128.000F CFA par jour, (hormis les dépenses d’hôtel et de restauration) ce qui équivaut à peu près à 24 euros par heure, soit 16.000F CFA ; les transports sont par ailleurs pris en charge). Toujours au chapitre des coûts, il faut savoir que, depuis 2000, la Commission européenne a dépensé au moins 300 millions d’euros en missions d’assistance électorale, dans 40 pays. Beaucoup d’argent, beaucoup de temps et beaucoup d’énergie, pour venir « observer » et être témoins de morts d’hommes, sans assistance á des personnes en dangers et pour finalement accréditer des mascarades consacrant la mort de la démocratie dans certains pays. Dans ces cas, l’observation prend le sens d’une quête de preuves récentes et d’images nouvelles de barbaries exotiques pour mettre à jour les préjugés et les thèses racistes.
On peut conclure que la plupart des rapports des élections, dans bien de pays observés, ne sont pas crédibles, malgré la présence des observateurs internationaux. Sur ce, je suis tenté de dire que les élections pourraient avoir lieu en leur absence, ou si l’on préfère, sans leur présence. C’est que je pense.

Léandre Sahiri,
Directeur de Publication



samedi 20 novembre 2010

A propos de « Deuxième épitre à Laurent Gbagbo » de Tiburce Koffi

Contradictions et dérives.

« Deuxième épitre à Laurent Gbagbo ». Tel est le titre du « courrier offert à la curiosité du public », du moins de la lettre ouverte publiée par M. Tiburce Koffi dans le Nouveau réveil du samedi 30 octobre dernier, notamment à la veille de l’élection présidentielle. Cette lettre ouverte, je l’ai fait suivre à d’autres compatriotes et amis. Je l’ai lue avec un intérêt certain et avec une juste et bienveillante attention. Et, comme à mon habitude, je vais ici saisir l’occasion pour l’analyser, du moins pour dire ce que j’en pense. J’ai pu recevoir cette lettre ouverte grâce à la bienveillance d’un ami résidant en Côte d’Ivoire, que je remercie, et dont je voudrais, d’abord et avant tout, vous faire partager le point de vue.

Des propos à la limite de l'injure

« Je voudrais faire une petite remarque et cela n'engage que moi… Les mots utilisés par Tiburce Koffi sont à la limite de l'injure proférée à l'égard de M. Laurent Gbagbo. Or, il se trouve que, jusqu'à ce jour, celui-ci est encore le président de la république, grâce au bon vouloir des Ivoiriens qui l'ont élu en octobre 2000. A ce titre, nous lui devons un minimum de respect pour la fonction qu'il occupe, même si nous sommes déçus de l'homme ou même si nous ne l'aimons pas. De la même manière que nous devrons du respect au prochain président... Mais, Tiburce Koffi, c'est aussi ça. Et, c'est pour ça que, soit nous l'aimons, soit nous ne l’aimons pas. C'est un jusqu'au-boutiste qui parle avec son cœur et qui met au grand jour ses émotions. Mais, ce n'est pas parce que M. Laurent Gbagbo se vautre dans la fange que nous devons faire pareil. Nous devons nous montrer plus éduqués que M. Laurent Gbagbo et plus respectueux que lui de sa propre fonction. Si un président ne connaît pas sa place, nous devons le lui faire savoir, tout en pesant nos mots... ».

Ainsi donc, M. Tiburce Koffi « parle avec son cœur et met au grand jour ses émotions », comme le dit si bien notre ami. C’est de ce point de vue que cette lettre ouverte qui est, selon Tiburce Koffi lui-même, un « appel, tyrannique, lancinant et tragique comme l'étreinte dernière que se donnent ceux qui partent pour ne plus se revoir ni plus revenir » nous intéresse. Je veux dire que je vais en parler du point de vue psychocritique ou psychanalytique, laissant place aux autres d’user des autres méthodes, notamment stylistique, thématique, linguistique, ethnosociologique…, pour éclairer les autres points, comme l’a fait, à juste titre et à bon escient, cet ami.

Pourquoi la psychocritique ?

La psychocritique est la méthode d’analyse inspirée par la psychanalyse et illustrée par Charles Mauron, à partir des thèses de Roger Fry. C’est une méthode d’analyse qui consiste à étudier une œuvre ou un texte pour relever des faits et des relations issus de la personnalité inconsciente de l'écrivain ou du personnage. En d’autres termes, la psychocritique a pour but de découvrir les motivations psychologiques inconscientes d’un individu, à travers ses écrits ou ses propos.

La psychocritique se veut une critique littéraire, scientifique, partielle, non réductrice. Littéraire, car ses recherches sont fondées essentiellement sur les textes ; scientifique, de par son point de départ (les théories de Freud et de ses disciples) et de par sa méthode empirique (Mauron se réclame de la méthode expérimentale de Claude Bernard) ; partielle, puisqu’elle se limite à chercher la structure du phantasme inconscient ; non-réductrice, car Mauron attribue au mythe personnel une valeur architecturale, il le compare à une crypte cachée sous une église romane. Mauron a, par ailleurs, esquissé une théorie sur la liberté créatrice de l’homme et la valeur de l’art… D’où, l’intérêt, pour moi, de recourir à cette méthode qui permet d’aller au-delà des autres méthodes traditionnelles d’analyse et d’en révéler plus, tant sur le texte que sur l'auteur, puisque c'est, bien entendu, le rôle du critique que d'en savoir davantage et d’en dire plus. Sur ce point, toute la nouvelle critique s'accorde.

De ce fait, la méthode psychanalytique ou la psychocritique nous fera comprendre la personnalité inconsciente de M. Tiburce Koffi et les fondements, ou les mobiles de l’obsession de certains thèmes et concepts récurrents, à savoir : le scandale, la provocation, à la limite de l’offense ou de l’insulte, la révolte, la rupture… Pourquoi procède-t-il ainsi ? Que recherche-t-il ?... La psychocritique nous fournira également les clefs pour expliquer pourquoi il est attiré et séduit par M. Houphouët Boigny, et pourquoi M. Henri Konan Bédié ne saurait l’intégrer dans son cercle politique. La psychocritique nous révélera également le fondement des « relations pleines de sous-entendus, de malentendus, de non attendus et d'énigmes » entre Tiburce Koffi et Laurent Gbagbo. La psychocritique nous dira aussi pourquoi Tiburce Koffi ne ménage pas Laurent Gbagbo, alors que tout le monde sait qu’il a énormément bénéficié des largesses de celui-ci qu’il traite, à tort ou à raison, de sanguinaire devant répondre de « ses 10 années de règne anarchique et criminel devant le TPI (Tribunal Pénal International) ou la potence de l'Histoire »…

En tout cas, il semble évident que c’est par l’explication psychanalytique que l’on peut comprendre les contradictions, du moins l’attitude « dialectique » de Tiburce Koffi vis-à-vis de MM. Henri Konan Bédié, Houphouët Boigny et Laurent Gbagbo. Cette attitude « dialectique » est, d’ailleurs, identique et constante face à tous ses choix et toutes les « fatalités » dont il cherche à s’évader et pour lesquelles il éprouve ces sentiments tout à fait confus et contradictoires ou opposés.

Des sentiments contradictoires

Dans cette « deuxième épitre », Tiburce Koffi tutoie cordialement Laurent Gbagbo et l’appelle très affectueusement « Laurent », sans doute en référence à leur relation antérieure emprunte d’amitié et d’échanges chaleureux. Et, pourtant, contradictoirement, Tiburce Koffi décrit Laurent Gbagbo comme un personnage immonde et détestable, à la fois traître et couard. En effet, Tiburce Koffi écrit à l’endroit de Laurent Gbagbo : « On cherchait donc un chef, Laurent ; tu n'auras été pour nous qu'un guerrier, un personnage belliqueux, un apôtre de la violence, de l'affrontement ; un farouche adepte de la guerre, pour nourrir tes fantasmes puérils d'homme courageux, de combattant et de résistant... ».

Dans le même ordre d’idées, Tiburce Koffi parle de «résister au pouvoir d'Houphouët », de se mettre « hors de portée de la colère d'Houphouët » et, contradictoirement, il trouve anormal qu’on l’on puisse fuir, alors que normalement, dans un pays où l’injustice et l’arbitraire sont l’arme privilégiée du pouvoir, il est plus salutaire de fuir que de subir, d’abord par pur instinct animal de conservation de la vie, ensuite par sagesse. Normalement, en d’autres termes, lorsqu'on se trouve face à un tigre, inutile de raisonner trop longtemps, il faut vite choisir la fuite », nous nous enseigne le sage Lao She. En ce cas, « fuir, dit Alexandre Breffort, c’est prendre son courage à deux pieds ».

Une autre contradiction concerne le personnage d’Houphouët Boigny. M. Tiburce Koffi pose à M. Laurent Gbagbo la question suivante : « Houphouët nous a-t-il tués, nous ses opposants ? Nous qui avons écrit mille et une proses infectes sur lui, sa famille, son parti politique le PDCI-RDA ? ». Autrement dit, M. Tiburce Koffi s’autoproclame « opposant » à Houphouët Boigny et aurait, en tant que tel, écrit des textes « infectes » sur celui-ci. Mais, contradictoirement, il dit très affectueusement « Houphouët », parce que, pour lui, vaille que vaille, Houphouët Boigny demeure et demeurera à jamais, dans sa tête et surtout dans son cœur, « cet homme prestigieux, intelligent, sérieux, travailleur, inspiré, respecté, sage, instruit. Oui, INSTRUIT, car Houphouët était un homme cultivé et instruit. Rien qu'à écouter des discours (non écrits) d'Houphouët, et à écouter les tiens (le langage de l'universitaire que tu es), on mesure le fossé d'élégance, de savoir et de culture qui vous sépare. Et tu devrais même avoir honte qu'Houphouët sache s'exprimer mieux que toi, l'universitaire, au langage encombré de fautes aussi insolites que ridicules... ». Est-ce là une prose infecte ?

En fait d’opposition, on sait que les Amadou Koné, Anaky Paul, Victor Capri Djédjé, Joachim Bony, Dignan Bailly, Jean Baptiste Mokey, Camille Gris, Jean Konan Banny, pour ne citer que ceux-là, ont crucialement payé le prix de leur opposition à Houphouët Boigny, dans la prison d’Assabou, à Yamoussoukro ; cette prison ayant édulcoré l’image de “sage d’Afrique” qu’il était censé incarner, Houphouët Boigny l’avait fait dynamiter et avait pris l’habitude d’envoyer les opposants dans les camps militaires, quitte à montrer à l’opinion internationale qu’il n’y a pas de prisonniers politiques. C’est ainsi que Laurent Gbagbo arrêté en 1971, pour des raisons politiques, a passé 2 ans au camp de Bouaké, avec d’autres enseignants dont Djény Kobenan. De même, les camps de Séguéla et d’Akouédo ont accueilli plusieurs générations d’étudiants, d’enseignants et de journalistes (dont Eugène Kacou) connus pour leur anticonformisme ou taxés de « trublions » de « mégalomanes » ou d’« apprentis sorciers qui tentent de troubler le climat de paix et de prospérité auquel nous veillons comme sur la prunelle de nos yeux » (dixit H B).

Ainsi, c’est au camp militaire de Séguéla que Laurent Akoun, Kouadio Améa Jean, Tiburce Koffi, Dablé Tata, Guéi Lucien, Gonzreu Kloueu, Ndri Voltaire, Ganin Bertin et leurs camarades du SYNESCI, ont “refait leur éducation”, pour avoir refusé d’affilier leur syndicat à 1’UGTCI (organe du PDCI), pour s’être élevé contre la pratique éhontée du « recrutement parallèle », pour avoir imposé la suppression de l’enseignement télévisuel qui a abruti des générations d’Ivoiriens et hélas ! assassiné des milliers de Mozart chez nous, et pour avoir, Tiburce Koffi le sait, exigé des établissements scolaires en quantité suffisante, ainsi que de meilleures conditions de travail en vue d’un « enseignement de qualité favorable à la réussite de tous les enfants de Côte d’Ivoire » (archive SYNESCI)…

Au regard de nos conditions actuelles de vie, nous avons, comme je l’ai déjà dit, des griefs contre Laurent Gbagbo et son entourage, certes. Mais, ayons, tous et toutes, le courage et l’honnêteté d’affirmer, sans jouer à l’avocat du diable et sans risque aucun de nous tromper, que, aujourd’hui, Tiburce Koffi peut tenir, publiquement, librement, de tels propos « à la limite de l'injure proférée à l'égard de M. Laurent Gbagbo », du reste sans représailles aucunes, tout simplement au nom de la liberté que nous n’avions pas hier, quarante années durant, et dont nous jouissons pleinement en Côte d’Ivoire en ce moment, dans cette deuxième république. Pouvait-il, du temps et du vivant d’Houphouët Boigny tenir le même discours sur Houphouët Boigny et…? Au moins, reconnaissons cela à Laurent Gbagbo, même si, comme le dit si bien Tiburce Koffi, « on mesure (en effet) le fossé d'élégance, de savoir et de culture qui le sépare d’Houphouët Boigny ». En vérité, un gouffre sépare les deux hommes, à tous points de vue.

Qui plus est, M. Tiburce Koffi blanchit, comme qui dirait à l’aveuglette, Houphouët Boigny de tous ses crimes de sang. Or, l'histoire de notre pays n'est pas si vieille, au point d’ignorer tous les événements, hélas ! bien souvent sanglants, qui l'ont marquée durant le règne du « sage », pour ne pas dire sous la dictature d’Houphouët Boigny et dont ce dernier porte l’entière responsabilité : les événements d’octobre 1958 ; le prétendu suicide ou la mort sans explication d’Ernest Boka qui alors président de la Cour suprême, avait démissionné pour protester contre les multiples arrestations ; le mystérieux accident de Jean Baptiste Mokey ; la mort jusqu’à ce jours inexpliquée de Victor Biaka Boda ; la prison d’Assabou ; l’affaire dite, « des faux complots » d’Houphouët-Boigny ; les événements du Sanwi ; la création d’une milice du parti de près de 6.000 hommes pour la plupart baoulés ; le massacre des Guébié qui avait fait plus de 4.000 morts ; la disparition de Kragbé Gnagbé ; la féroce répression de la grève des Agents de la Fonction publique suivie de l’arrestation illico et l’expulsion militari de Yao Ngo Blaise en Guinée ; l’arrestation en 1959 des dirigeants de l’UGECI dont Harris Memel Fôté ; le vote (sous la terreur) de la loi du 17 janvier 1963 autorisant Houphouët Boigny à prendre des mesures d’internement et d’assignation à résidence contre toute personne qui pourrait être suspectée de s’opposer à son pouvoir ; les « complots du chat noir » ; les mesures d'épuration prises à la suite de deux présumés complots contre le pouvoir ; la prison spéciale d'Assabou créée à Yamoussoukro (village natal d'Houphouët-Boigny) pour accueillir les "comploteurs" et qui a fait le plein jusqu'en 1967 et n’a été détruite qu'en 1969 et remplacée par une école primaire ; le congrès du PDCI, en 1963 où le jeune Konan Bédié a été présenté comme un « modèle » à l'opposé des militants et autres intellectuels du JRDA-CI qui remplissaient la prison d'Assabou ; le vote au début janvier 1963, par l'Assemblée d’une loi portant création d 'une cour de sûreté de l'Etat ; la révocation des trois ministres (Joachim Bony, Charles Donwahi et Amadou Koné fondateur des JRDA-CI) de leurs fonctions et qui ont rejoindront quelques jours plus tard, plus de cent personnes dont cinq députés, à la prison d’Assabou de Yamoussoukro ; la reconnaissance et le soutien du régime sécessionniste biafrais, lors de la guerre civile au Nigeria et l’accueil du Général Ojukwu, ancien chef rebelle du Biafra...

... On épuiserait des pages à citer tous les crimes de sang garnissant « la Mémoire du Grand homme », lequel, insinue Tiburce Koffi, « fut pourtant loin d'être un chef criminel », même s’il disait, sans blague, sans pudeur, sans honte, être un adepte forcené de l’injustice, même si pour réprimer ou tuer, il prenait comme prétexte ou alibi le « désordre », c'est-à-dire toute contestation, toute agitation, toute protestation, tout remise en question de l’hégémonie et de la divine sagesse du « Bélier », puisque nous étions présumés être les moutons.

Eu égard à ces faits, on peut affirmer que ce qui explique l’admiration pour le moins béate de Tiburce Koffi, c’est, d’une part, sa fibre ethnique ; c’est, d’autre part, le fait qu’il ne sait rien de tout cela , en dépit des archives et des documents qui existent pour l’éclairer (Patrick Grainville.- Le Tyran éternel, Seuil ; Pascal Koffi Téya.- Côte d'Ivoire, le roi est nu, L'Harmattan ; Samba Diarra.- Les Faux Complots d'Houphouët-Boigny, Karthala ; Jacques Baulin.- La Succession d'Houphouët-Boigny, Karthala ; Jacques Baulin.- La Politique intérieure d'Houphouët-Boigny, Eurafor ; Laurent Gbagbo.- Côte-d'Ivoire, pour une alternative démocratique, L'Harmattan ; Marcel Amondji.-Côte-d'Ivoire. Le P.D.C.I. et la vie politique de 1945 à 1985, L'Harmattan ; Marcel Amondji.- Félix Houphouët et la Côte-d'Ivoire l'envers d'une légende, Karthala ; Frédéric Grah Mel.- Félix Houphouët-Boigny. Biographie, édition Maisonneuve & Larose ; Ellenbogen Alice.- La Succession d'Houphouët-Boigny entre tribalisme et démocratie, L'Harmattan, etc.). Sinon, c’est, consciemment ou inconsciemment, du moins par « honnêteté par rapport à sa propre inconscience et à son ignorance» ou par pur « enjeu politique », qu’il passe sous silence ou dénie tout ceci, comme il l’a si souvent fait dans ses écrits. Alors, question : M. Tiburce Koffi est-il révisionniste, amnésique ou simplement malhonnête ?

Un héros cornélien ?

Par ailleurs, nous savons que, depuis 1999, M. Tiburce Koffi n’est pas en odeur de sainteté avec M. Henri Konan Bédié. Mais, le fait est que M. Tiburce Koffi est, malgré tout et par concession, Directeur de la maison d’édition du « Nouveau Réveil » appartenant à M. Henri Konan Bédié. Il est aussi un collaborateur privilégié de M. Charles Konan Banny. Un simple syllogisme permet de comprendre ce qui se passe : M. Tiburce Koffi est le Conseiller de M. Jean Konan Banny. Or, M. Charles Konan Banny, soupçonné, à tort ou à raison, par les partisans de Bédié d’être le commanditaire d’une tentative de sabordage du PDCI, a fait allégeance à M. Henri Konan Bédié. Donc, M. Tiburce Koffi se doit de faire allégeance à M. Henri Konan Bédié. Et, pour cela, M. Tiburce Koffi avait besoin d’un signal fort pour tourner la page, pour effacer l’opprobre, sauver l’honneur ; il fallait, à M. Tiburce Koffi, poser un acte cornélien, à l’image du Cid (Corneille), ou jouer à Antigone face à Créon (Anouilh)... Telle est la motivation profonde ou le mobile de ce prophétique « courrier offert à la curiosité du public » que, M. Tiburce Koffi a fait publier, précisément à la veille du scrutin, augurant de la fin inéluctable de Laurent Gbagbo, au soir du 31 octobre dernier, « comme l'étreinte dernière que se donnent ceux qui partent pour ne plus se revoir ni plus revenir… ». D’ailleurs, il le dit très explicitement et énergiquement dans son épitre : « A l'approche de ce jour fatidique, je te souhaite d'avoir le temps (après le ballet des flagorneurs de la cour), de repasser rapidement dans ta mémoire le film de tes 10 années de règne anarchique et criminel pour comprendre ceci : aucun peuple sérieux ne peut se permettre de reconduire un dirigeant improductif et dangereux comme toi. Un conseil donc : accepte de partir du palais présidentiel dans l'élégance du grand perdant. Accepte la défaite évidente qui t'attend. C'est la dernière porte que l'Histoire t'ouvre pour te permettre une possible réhabilitation après la tourmente que nous a servie ton régime nocif. Fin de règne donc pour toi, Gbagbo Laurent, fils de Mama ! La Côte d'Ivoire est en route pour la IIIème République ». Sans commentaire !

Que recherche Tiburce Koffi ?...

Cette déclaration à caractère divinatoire montre que M. Tiburce Koffi avait cru ne plus jamais rien attendre de Laurent Gbagbo. Il pensait, en astrologue, en « devin » ou en mage politique, dire l’oracle (épitre est un terme biblique) et en même temps, en sacristain, sonner le glas, et en même temps, être des tout premiers à crier : « Vive le Roi ! », bien entendu le nouveau, c'est-à-dire M. Henri Konan Bédié. Voilà pourquoi, à quelques heures du scrutin, il prophétise, sur un ton fort pathétique : « Fin de règne donc pour toi, Gbagbo Laurent, fils de Mama ! La Côte d'Ivoire est en route pour la 3ème République. Ce sera, inévitablement, l'œuvre des vrais héritiers d'Houphouët. Ceux du RHDP. Le grand jour est donc proche pour la réhabilitation de la Mémoire du Grand homme que tu as salie. Et ce sera ainsi, pour que soit rétablie la légalité républicaine rompue imprudemment un mauvais jour du 24 décembre 1999, sous tes soins ».

Malheureusement, M. Tiburce Koffi a tout faux, lui qui entendait, de cette façon, en fanfare, redorer son blason, autrement dit, convaincre solennellement M. Bédié et s’installer définitivement dans ses grâces et dans son estime. Mauvais calculs ! M. Tiburce Koffi perd de vue qu’il faut toujours et beaucoup réfléchir avant de poser certains actes, et que M. Henri Konan Bédié ne lui pardonnera jamais ce gros coup de massue fatal sur sa nuque, je veux parler de l’opprobre de la « Lettre Ouverte » publiée par M. Tiburce Koffi dans le journal Le Jour n° 1270 du 30 avril 1999, où il témoigne publiquement de l’incapacité notoire et irréfutable de cet homme à gérer intelligemment notre pays… Pour ceux qui ignoreraient l’existence et la teneur de cette autre « épitre offerte, (en 1999), à la curiosité du public, comme l'étreinte dernière que se donnent ceux qui partent pour ne plus se revoir ni plus revenir», en voici un extrait : « … Monsieur le Président (Henri Konan Bédié), vous et vos amis et partenaires du pouvoir politique, seuls élus au banquet de l’abondance et de la jouissance, n’avez pas le sens du sacrifice. Vos préoccupations essentielles semblent être les suivantes : continuer dans la culture du gaspillage et du clinquant, sacrifier le peuple, bloquer les salaires, hausse sans cesse et fantaisiste des prix, absence d’une politique sociale réelle du logement… Ici, en Côte d’Ivoire, on ne pense plus, on mange et on cherche à manger, car le savoir ne donne plus accès ni au respect ni au travail… ».

Pourquoi M. Tiburce Koffi procède-t-il toujours ainsi ?

Dans ma quête de réponse à cette interrogation et au regard de ses sentiments contradictoires, parfois inconvenants, je me suis intéressé, au-delà des mots, à l’état de santé moral et psychologique de M. Tiburce Koffi. Je ne reviens plus sur cette affaire de « dépendance » qui, comme je l’avais dit hier, est la raison fondamentale de son « dérèglement ». Ce dérèglement, qu’on nomme, en psychologie, paranoïa, appartient au groupe des psychoses et se caractérise, entre autres, par un délire systématisé sans affaiblissement des capacités intellectuelles, par un orgueil démesuré ou une hypertrophie du MOI mêlée de susceptibilité, d’angoisse de persécution, de jugement faux ou mensonge, de rigidité du psychisme, d’agressivité, de désir de vengeance, etc. De ce point de vue, on note ici que le langage de M. Tiburce Koffi est caractérisé par une réelle surestimation de lui-même, une auto-proclamation, un orgueil anormalement développé et associé à l’agressivité, un raisonnement apparemment logique mais reposant sur des illusions, des erreurs, des postulats faux et parfois grossiers, comme par exemple sur Houphouët Boigny ou sur Laurent Gbagbo, selon qu’il veut présenter une image méliorative de l’un et une image péjorative de l’autre, selon qu’il veut diaboliser ou louanger.

Il faut savoir que le dérèglement naît, bien souvent, soit d'un conflit psychologique et affectif, soit d’une affectivité anormale ou manquante ; ce qui suppose que, pour comprendre les propos et les agissements de l’individu concerné, il faut faire une investigation dans son enfance et dans sa jeunesse, c'est-à-dire interroger son milieu familial et ethnique, ses relations avec ses parents et ses collègues ; il faut détecter ses frustrations, ses ambitions inassouvies, ses désirs insatisfaits, etc., lesquels, il faut le savoir, génèrent de la souffrance et influencent l’élaboration du sens de la réalité et de la vérité.

M. Tiburce Koffi souffre énormément de ce mal qu’il reconnaît lui-même, en ces termes : « Je continuerai à écrire pour dire mon mal ». Malheureusement, trop souvent, ce mal le dessert. Il lui fait faire de mauvais choix et des dérives, comme cela a, à juste titre, été relevé et souligné ci-dessus par notre ami.

Un exemple parmi tant d’autres, c’est sa vision de la fuite, voire de l'exil, révéré par André Breton et autres surréalistes comme étant « l'acte surréaliste par excellence lié aux turbulences politiques et sociales défavorables à la quiétude, à l'action politique, à la création artistique, à la production littéraire… ». L’exil ou la fuite dans une situation de menace se mue, aux yeux de Tiburce Koffi, en fait de traîtrise, de trahison et de couardise : « Le courage, ton fameux courage, parlons-en, Laurent. Dis-moi un peu : pourquoi as-tu fui, en 1982, pour aller te cacher en France pendant près de sept ans ? ''Pour des raisons sécuritaires, car ma vie était en danger'', as-tu dit. Moi, je te réponds : pendant que tu te terrais en France, hors de portée de la colère d'Houphouët, n'y avait-il pas d'opposant ici, en Côte d'Ivoire ? Oui, Laurent, oui, il y en avait. Tu sais leurs noms (j'en fais partie), et j'épuiserais mes pages à les citer, tous. Si toi, le fuyard, se qualifie aujourd'hui de courageux, de quels qualificatifs désignera-t-on ceux d'entre nous (dont moi) qui sommes restés ici, sur place, pour résister au pouvoir d'Houphouët ? Lequel d'entre nous a-t-il été tué par le régime d'Houphouët ? Aucun. Vois-tu donc Laurent, quand on a fui une colère aussi terrible que soit celle d'un Houphouët (qui fut pourtant loin d'être un chef criminel), quand on a abandonné le champ de combat et qu'on s'est tenu loin, très loin de la répression, pendant sept ans, pour écrire quelques livres au ton dénonciateur, on ne se targue pas d'être un homme courageux ! Le courage, ce fameux courage ! Voyons, Laurent : où t'a-t-on capturé, en février 1992 ? Dans l'entrepôt d'un immeuble, au Plateau, dit-on. Que faisais-tu en cet endroit, toi le preux, le courageux, le brave ? Tu fuyais la répression policière suite aux actes posés par tes militants hystériques que tu avais gonflés à bloc pour cette marche insurrectionnelle. Tu avais donc abandonné l'armée de tes militants ; et, après avoir détalé comme un forban pourchassé, tu es allé te cacher en cet endroit…».

C'est à croire qu'il faut clouer au pilori nos compatriotes Francis Wodié, Ahmadou Kourouma, Yao Ngo Blaise, Sokoury Marcel, Pascal Kokora, Marcel Amondji, Pascal Koffi Téya, Nicolas Agbohou, Bernard Doza, Sylvain de Bogou, Paulin Djité et bien d'autres (dont un certain Léandre Katouho Sahiri) qui, sachant d’Esope que « face à plus fort que soi, rivalité ou résistance ne sont pas de mise » et mettant en avant ou observant que " « dans un pays où le bon sens ne protège plus, la sagesse enseigne et commande de fuir », ont pris, courageusement, de gré ou de force, le chemin de l'exil et ont, dans leurs pays d’accueil, réalisé de grandes choses (études, publications, diplomatie, etc.) qui font honneur à la Côte d’Ivoire...

C'est aussi à se demander si André Breton n'aurait pas eu tort de lancer, en 1922, cet appel célèbre : « Lâchez tout…/ Lâchez votre femme…/ Lâchez vos espérances et vos craintes / Semez vos enfants au coin d'un bois / Lâchez la proie pour l'ombre…/ Lâchez au besoin une vie aisée, ce qu'on vous donne/ Pour une situation d'avenir… » ?... C'est à s'arracher les cheveux que de croire que les Mongo Béti, Wole Soyinka, Voltaire, Emile Zola, Samuel Beckett, Luis Mizon, André Siniavski, Mario Goloboff, Salman Rushdie, Fernando Arrabal et tant d'autres sont des lâches, des couards pour avoir, à un moment donné de leur vie, opté pour l'exil en vue d’éviter d'être emportés par le tourbillon des turbulences politiques et sociales de leurs pays. Et, l'on sait que, en général, en leurs terres d'exil, les exilés ne perdent en rien leur dignité (sauf s'ils se comportent mal), et souvent posent des actes déterminants qui font honneur à leurs pays d'origine. D’ailleurs, l’on sait que la révolution roumaine qui a emporté la dictature de Ceausescu est, d'abord et avant tout, l'œuvre des exilés roumains en France. Alors !…

Et, je suis fort aise d'en parler, parce que c'est ce que j'ai dû, moi aussi faire, en 1987, c'est-à-dire, n’en déplaise à Tiburce Koffi, fuir mon pays qui puait l'injustice et l'arbitraire et où, au mépris des Droits de l'Homme, M. Houphouët Boigny se disait avoir la paix comme religion et, contradictoirement, chérissait l'injustice et le clamait, en se frappant la poitrine, comme s'il ne s'agissait pas d'un vice, comme s’il ne faisait pas ainsi mal à des êtres humains... En effet, Houphouët Boigny claironnait « Je préfère l'injustice au désordre », contrairement à Paul Claudel qui affirme que « le désordre est le délice de l’imagination et de la création », contrairement à Colette Becker qui soutient que « L'injustice et le mal viennent de l'ignorance ». Et moi, en accord avec Claudel et Becker, j'avais fui l'ordre et l'injustice d'Houphouët Boigny, quoique les soi-disant Houphouétistes, toute honte bue, l’en vénèrent et l’en encensent et revendiquent la « réhabilitation de la Mémoire du Grand homme » dont ils se réclament pompeusement.

Laurent Gbagbo n’est pas Créon

M. Tiburce Koffi, au risque de finir un jour dans un asile et de peur d’écourter inutilement son espérance de vie, se devrait, comme je le lui avais déjà conseillé, très amicalement, de sortir des sentiers battus de la dépendance, prendre réellement conscience de son dérèglement et chercher à en guérir, pour pouvoir mettre sa plume, sa belle plume, sa très belle plume, (et ce serait malhonnête et indécent de ma part de ne pas le lui reconnaître) désormais au service de causes plus nobles que celles qui le desservent inopportunément. Ne serait-ce, d’abord et avant tout, que pour lui-même. Car, certes, Laurent Gbagbo n’est pas Créon et ne lui fera pas subir le sort d’Antigone. Mais, attention ! Tout le monde n’est pas Laurent Gbagbo...

C’est ce que je pense.

Léandre Sahiri, Directeur de publication.

Paru dans La rubrique ce que je pense du Filament N°10



 

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