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samedi 5 mai 2012

Au nom de la vérité


Faut-il enfin briser la glace qui, jusque-là recouvrait l’histoire de la reine Pokou d’un pudique et protecteur manteau de Noé ? Et cela, au nom de la vérité devant l’histoire. Pendant deux siècles environs un pan de l’histoire de la reine Pokou a été volontairement ou involontairement coupé. Pourquoi ? En tout cas, beaucoup d’Ivoiriens aujourd’hui se posent la question et, se la posant, montrent indirectement du doigt ces intellectuels qui suscitent et développent dans l’esprit de la population, des allergies face à la vérité.

Il y a comme une espèce de complicité nationale sur les limites de ce qu’il faut dire et de ce qu’il ne faut pas dire sur l'histoire de la reine Pokou. Des scientifiques et non des moindres ont déjà donné leur version de l’histoire de la reine Pokou. Mais avec les « pièces » que Brou Jean-Paul verse au dossier, force ne serait-il à ces historiens et anthropologues de (re)poser, sur cette histoire de notre héritage culturel national, un nouveau regard ? Sans clichés politiques. Sans catalogue.

Des faits historiques dont l’authenticité a été mise en doute, ont fait l’objet de polémiques pendant longtemps. Notamment « Les manuscrits de la mer morte », « Le suaire du Christ ». Mais, la vérité a fini par éclater un jour. Sans qu’il n’y ait aucun cataclysme.

Quel est donc alors ce pacte secret sur l’histoire d’Abla Pokou ? Il est temps. Il est même grand temps que les intellectuels Ivoiriens rompent ce long et lourd silence suspect pour dire à la face du monde où la reine Abla Pokou a vécu jusqu’à sa mort. Où a-t-elle été inhumée ? Où se trouve son sépulcre ? Ceci dans un seul objectif : l’éclatement de la vérité. Et la restitution des faits de l'histoire. De notre histoire. Rien d’autre. 

Serge Grah

Paru dans Le Filament N° 21

lundi 26 mars 2012

Assez de nous investir dans tout ce qui étouffe notre conscience et notre cerveau.

Dans l’écriture de l’histoire récente de notre pays, on retiendra sans doute 2011 comme une année de tous des périls de toutes les valeurs. L’inculture a suppléé la Culture dans une indifférence totale. On a vu un peuple délaissé et désespéré. Un temps tourmenté où se sont mêlés révoltes, douleur, déshumanité… mais aussi espérance et foi en Demain...

Dans cette période troublée que nous vivons, notre avenir sera déterminant par notre capacité, à lutter et à promouvoir la Culture dans toutes ses dimensions. Parce que si des motifs d’inquiétude et de colère ne manquent pas, ceux d’espoir sont en germe. A chacun de nous de les voir, de les partager pour les faire éclore et les propager.

Parce qu’un peuple inculte est dangereux pour lui-même, mais pour l’avenir aussi. C’est pourquoi, notre engagement pour le Livre doit rester inaltérable. Il doit être impérativement préservé. Parce que rien ne pourra nous sauver si, au cours de notre évolution imposée par la société moderne, nous ne parvenons pas à faire en sorte que l’Amour du Livre y soit exalté...

Parce que l’absence tragique du Livre de notre quotidien est un vrai drame. Oser le dire en 2012 peut paraître paradoxal. A l’heure où les maisons d’éditions ont poussé comme des champignons et où, partout, on détecte des talents d’écriture. Mais loin s’en faut. Car, s’est-on demandé quel avenir est réservé au livre et à l’Art en général dans une société vouée au profit immédiat ? Le nombre inquiétant de livres qui moisissent dans les rayons de librairies ou dans les tréfonds des entrepôts est là pour nous réveiller. N’y a-t-il pas plusieurs façons de « tuer » des livres ? Et la plus insidieuse est de faire en sorte que les gens ne soient plus capables de les lire.

Il est vrai que ce genre de cris d’alarme a trouvé peu d’échos dans notre pays ces dernières années… On a, de tout temps, pensé que « plus le peuple est inculte, plus il est facile à diriger ».

Notre Histoire récente ne nous a pas montré le contraire. Saurions-nous alors en tirer de grandes leçons ?…

Qu’espère notre peuple quand le livre reste désespérément absent de son quotidien ? Vecteur de valeurs, de savoirs, du sens esthétique et de l'imaginaire, le livre est avant tout une oeuvre de l'esprit, de la créativité et de la culture des hommes. Il enrichit, de ce fait, le patrimoine immatériel de l'humanité. Le livre constitue, d'autre part, dans les économies du savoir d'aujourd'hui, un instrument d'apprentissage, de partage et d'actualisation des connaissances essentielles à l'exercice de tous les métiers. Lire, c’est donc grandir en esprit. C’est devenir plus responsable de ses actes. C’est vivre les yeux grands ouverts.

Dans «Les mots», Jean-Paul Sartre raconte : « Je n’ai jamais… quêté des nids, je n’ai pas… lancé des pierres aux oiseaux. Mais, les livres ont été mes oiseaux et mes nids, mes bêtes domestiques… la bibliothèque, c’était le monde pris dans un miroir. Elle en avait l’épaisseur infinie, la variété, l’imprévisibilité ». Parce que le Livre, disons la lecture, nous donne des outils pour que nous devenions acteur de notre propre vie et nous offre des moyens qui nous permettent d'effectuer des choix judicieux pour nous-mêmes et pour notre Nation.

En cette année 2012, que les enfants voient, de temps à autre, papa ou maman lire un livre !... Car par le Livre, on pourrait donner aux enfants les armes essentielles pour comprendre la société dans laquelle nous vivons ; par le Livre aussi on pourra faire disparaître notre ignorance et notre incapacité à comprendre les choses les plus banales du fonctionnement des sociétés humaines.

Aimons les bibliothèques et les librairies, furetons dans leurs étagères, saisissons-y un livre, ouvrons-le en son milieu, parcourons-le au hasard. Et si nous pensons que les enfants de Demain méritent mieux que des gadgets, si nous pensons que l’Homme et le Citoyen ivoirien de Demain ne peuvent être réduits à être de simples consommateurs, si vous pensez qu’il est dangereux de livrer la Côte d’Ivoire aux seuls marchands de profits, semons le Livre afin de récolter la Culture. Qu’en cette année 2012, tous les journaux aient leurs suppléments de «Livre» ainsi que le font déjà Le Nouveau Courrier et Le Temps.

Qu’en 2012, nous osions soumettre nos manuscrits aux éditeurs, que nous nous battons pour que nos textes soient acceptés sans trop de modifications ! Que nous luttions pour que ces mêmes éditeurs fassent correctement leur boulot et qu’ils paient nos droits d’auteurs !

Que 2012 soit « la source d’un nouvel enracinement et d’une soif d’engagement qu’aucune médiocrité ne peut épuiser ». Que l’on rompe d’avec cette excellence nationale de toujours accorder la prime à la médiocrité. Certaines volontés se sont émoussées peu à peu au contact d’un système qui gère la stagnation au mieux de ses intérêts. Alors, il nous faut être nombreux à tirer la sonnette d’alarme car ç’en est assez de dire que les Ivoiriens ne lisent pas. Ç’en est assez d’entendre que le Livre coûte cher et de nous voir, au quotidien, nous investir dans tout ce qui étouffe notre conscience et notre cerveau.

Serge Grah

Paru dans Le Filament N°20

mercredi 7 mars 2012

« Les faux complots d’Houphouët-Boigny », de Samba Diarra

Une satire politico-sociale qui dépeint les intrigues politiques du Président Houphouët-Boigny

Professeur de gynécologie-obstétrique et membre de l`Académie des Sciences des Cultures africaines et de la Diaspora (Ascad), Samba Diarra, né  le 31 avril 1931 à Adjamé, est décédé le 26 juillet 2010, des suites d’une longue maladie, à Abidjan. Figure emblématique de l’élite ivoirienne, ses prises de position rompaient avec l’unanimisme au PDCI, alors parti unique.

On se souvient, à ce propos, de son livre « Les faux complots de Houphouët-Boigny », préfacé par Bernard Dadié et publié en 1997, aux éditions Karthala. C’est une satire politico-sociale qui dépeint sans fard, ni gang, les intrigues politiques du règne du Président Houphouët-Boigny, comme si Samba Diarra était décidé à en découdre avec ses opposants, réels ou imaginaires. Samba Diarra démontre que, pour sécuriser son pouvoir politique qui a fait de lui, l‘interlocuteur incontournable sur la scène politique africaine en général et dans la sous-région ouest africaine en particulier, le Président Houphouët-Boigny a imaginé une série de complots partout dont la répression n’a souffert d’aucune faiblesse. Dans le même ordre d’idées, Amondji écrit dans son livre : « … »

Samba Diarra a levé, à travers ce livre, le voile opaque qui a couvert pendant longtemps les complots imaginaires de l‘ancien Président du PDCI ; un président qui avait décidé de régner sans partage sur la Côte d’Ivoire. Ce qui du reste, a montré le contraste effrayant entre cet Houphouët-Boigny là qui préférait l’injustice au désordre, qui régnait en maître absolu et l’autre Houphouët-Boigny, plus connu surtout à l’extérieur comme le « sage » qui voue un culte sacro-saint à l’humanisme, au dialogue, à la paix et la foi religieuse. 

A travers ce livre, que Samba Diarra  lui même qualifie de « voyage dans un enfer tropical », le lecteur constate qu’il y a une volonté  d’écrire pour éclairer la nuit qui couvre la Côte d’Ivoire d’hier et dire le dur calvaire vécu par l’auteur et ses compagnons dans les années 63. L’auteur en bon enseignant, tente de tirer sur la sonnette d’alarme pour que les faits dénoncés ne se reproduisent plus jamais : c’est cela la valeur pédagogique de l’œuvre. C’est un livre satirique qui peut déranger, ébranler des cercles, des clans, des tribus, voire même troubler certains hommes qui ne sauraient comprendre que la belle image du Président Houphouët – Boigny présente des dessous aussi sales et lugubres.

Ce livre reconstitue ces trois complots évoqués et rappeler par la même occasion les répressions dont le Sanwi (Aboisso) et le Guébié  ( Gagnoa) ont été le théâtre. Le livre est le témoignage de l’ancien pensionnaire de la prison d’Etat d’Assabou à Yamoussoukro que fut l’auteur sur les évènements de 1963. L’auteur a été  arrêté le 14 janvier 1963, condamné aux travaux forcés  à perpétuité le 9 avril 1963 et libéré le 4 Août 1966 par grâce présidentielle.
Au total, ce livre lève le voile opaque qui a couvert jusque là  les faux complots imaginaires d’un Président décidé à  régner sans partage sur la Côte d’Ivoire et montre un contraste effrayant entre cet Houphouët-Boigny là et l’autre Houphouët-Boigny, plus connu surtout à l’extérieur, vouant un culte sacro-saint à l’humanisme, la paix et la foi. Les faux complots d’Houphouët-Boigny, un livre à livre absolument!

Serge Grah 

lundi 30 janvier 2012

En toute hypocrisie…

Ne manque surtout pas de protester contre cette généralisation. Prétends que je suis seul à l'être et toi, tu ne l’es pas du tout. Ce n’est pas grave… Je t’aime bien quand même, je puis l'affirmer en toute hypocrisie. Je te pratique et t’observe depuis des années. On se rencontre dans des manifestations hypocrites, en éclusant la boisson de gens dont on ira dire beaucoup de mal.

On se côtoie dans des mariages et enterrements, c'est-à-dire dans ces circonstances où la bonne éducation nous oblige à feindre une joie ou une peine qu’aucun de nous n'éprouve. Je t’ai vu dormir au cinéma pendant la projection d’un film, quitte à crier au chef-d'œuvre et au génie lorsque tu te retrouves, les paupières encore lourdes, devant des gens. Je t’ai vu aussi acheter des livres que, dans le meilleur des cas, tu n’as fait que feuilleter. Tu n’es pas d'accord ? Eh bien, laisse-moi te dire que tu es encore plus hypocrite que je ne le pensais !...

En ce qui me concerne, c'est au sortir de mon enfance, cet état privilégié qui permet de dire n'importe quoi — c'est-à-dire la vérité — sans que cela tire à conséquence, que je suis devenu un hypocrite. Par la suite et avec l’alibi de la nécessité, des convenances, de l'habitude, de la facilité et de la lâcheté, j'ai connu et pratiqué toutes les hypocrisies. Moyennant quoi, nous avons noué ensemble des relations hypocrites, une amitié ou des amours pleines d'arrière-pensées. Et depuis, côte à côte, mon frère, nous parcourons ce long chemin social jalonné de tapes dans le dos sans cordialité, de sourires sans gaieté, d'embrassades sans affection et de croc-en-jambe machinaux.

Aujourd’hui, mon frère, ma sœur, formons une vraie famille. Puisque nous sommes surtout liés les uns aux autres par des intérêts et le souci du qu'en-dira-t-on. Puisque nous avons encore de beaux jours devant nous !

Serge Grah 

Paru dans Le Filament N°18

mardi 24 janvier 2012

Au tableau d'honneur : Josué Guebo

Au tableau d'honneur de ce mois, nous vous présentons une autre grande figure africaine de notre temps. Il s’agit du nouveau président l’Association des Ecrivains de Côte d’Ivoire, élu le 17 décembre 2011, en la personne de Josué Guébo.

C’est un universitaire que ses pairs présentent comme l'une des grandes figures de l’intelligentsia ivoirienne. Critique littéraire, écrivain à plusieurs facettes : poète, nouvelliste, etc. Un écrivain à la fois engagé et sensible, dont certaines œuvres ne sont pas «un recueil de tranquillité poétique, mais bien plus un vibrant appel à revisiter l’histoire africaine pour mieux se projeter vers de nouveaux temps de soleil».

Docteur en Histoire et philosophie des Sciences, Josué Guébo est enseignant-chercheur et, à ce titre, auteur de plusieurs travaux relatifs aux théories des épistémologues Karl Popper, Paul Feyerabend et Gaston Bachelard. Il s’est, dans cette même dynamique, intéressé au phénoméniste Auguste Comte et aux implications philosophiques de l’intelligence artificielle. Membre actif de la Société ivoirienne de Bioéthique d’Epistémologie et de Logique (SIBEL), il s’intéresse à présent aux implications de l’«indicamétrie» sur le développement individuel et collectif.

Josué Guébo a été animateur du programme national de redéploiement de l’administration. A ce titre, il a œuvré en qualité de responsable d’administration centrale, Chef de la cellule « Communication » du CNPRA à l’élaboration de la politique de sensibilisation et de communication.

Par ailleurs, ce jeune écrivain, représentant, pour la Côte d’Ivoire, du Mouvement mondial pour la Poésie, est l’initiateur du Livre collectif « Des paroles de Côte-d’Ivoire pour Haïti », ouvrage auquel ont participé, à ses côtés, une quarantaine de figures emblématiques des lettres ivoiriennes, dont Charles Nokan, Séry Bailly, Tanella Boni, Véronique Tadjo, Paul Ahizi, Serge Grah, Joseph Anouma, Maurice Bandaman, Foua Ernest de Saint-sauveur, Josette Abondio, Gina Dick, Flore Hazoumé, Inès Hampaté Ba et bien d’autres plumes décisives de notre espace littéraire.

En tant qu’écrivain, Josué Guébo est l’auteur de six livres d’excellente facture parus à Abidjan, Dakar et Paris. Ce sont : « La paix par l’écriture », Abidjan, Vallesse, 2007, (Collectif) ; « L’or n’a jamais été un métal », Abidjan, Vallesse, 2009 ; « D’un mâle quelconque », Paris, Apopsix, 2010 ; « Des paroles de Côte-d’Ivoire pour Haïti, notre devoir de mémoire », Abidjan, Ceda/Nei, 2010 (Collectif) ; « Carnet de doute », Dakar, Panafrika, Silex, Nouvelles du Sud, 2011 ; « Mon pays, ce soir », Dakar, Panafrika, Silex, Nouvelles du Sud, 2011.

C’est donc à juste titre qu’il est salué par le poète Paul Dakeyo et le Pr Marie-Josée Hourantier comme une voix décisive de la littérature francophone. C’est aussi à juste titre qu’il est par le milieu des Lettres et du Livre. En effet, Josué Guébo a été primé, dès 1998, par RFI et le Réseau mondial des Centres Culturels Français au concours d’Ecriture intitulé «3 heures pour écrire» ; en 2000, l’Association des Ecrivains de Côte-d’Ivoire (AECI) lui a décerné le Premier Prix national de poésie, à l’unanimité du Jury, pour son recueil, « Noël un fusil nous est né » ; en 2007, fidèle à sa logique d’excellence, il a été doublement sacré Premier manuscrit d’Or : Il a remporté, coup sur coup, deux tiers des prix en lice, notamment le manuscrit d’Or de poésie et le manuscrit d’Or de nouvelle, laissant, de fait, la part du seul laurier, celui du théâtre, à ses concurrents. Ses œuvres « Confidences d’une pièce de 25 Francs » (Nouvelle) et « C’était hier » (Poésie) sont éditées, la même année, dans l’ouvrage collectif « La paix par l’écriture ».

Quand on lui demande quelle lecture il fait de la crise post-électorale en Côte d’Ivoire et quelle solution il proposerait pour en, voici ce qu’il répond : « Il n’y a pas de crise post électorale en Côte-d’Ivoire. Ce qui se déroule sous nos yeux est une suite logique d’un harcèlement séculaire. Nous avons cette chance unique et historique d’être contemporains de Bernard Dadié et nous n’avons pas le droit d’ignorer que ce qui se joue là a trait à la question de notre autodétermination. Je ne nie pas le fait que, en interne, la Côte-d’Ivoire soit en proie à quelques contradictions, mais je dis que quelques questions mineures ici sont surdéterminées, pour occulter la problématique essentielle. Or, tous les pays africains devront un jour revisiter le problème de leur rapport à l’occident. Nous avons, comme dit le poète Henri N’Koumo, « un devoir d’horizon » et cette obligation exige que nous transcendions toute posture de vassalisation. Ce n’est pas seulement un devoir historique, c’est même une exigence élémentaire de survie. Il n’y a malheureusement pas de panacée pour ce type de question. Par contre, une telle situation décuple, en chacun, un certain sens du questionnement. Et, parmi les questions que nous nous posons aujourd’hui, il y a celle de l’opportunité de demeurer au sein d’une union monétaire qui semble s’être donnée pour mission de nous asphyxier… Plus fondamentalement, nous pensons que le respect des institutions républicaines reste le seul rempart contre la barbarie et la régression. Quand Monsieur Obama dit, au Ghana, que l’Afrique a plus besoin d’institutions fortes que d’hommes forts, il dit juste. Sauf qu’il faut savoir mettre en musique, soi-même, ses plus beaux couplets romantiques ».

C’est sans doute pour ses mérites et titres que ce jeune écrivain universitaire au statut littéraire honorable, pour sa dimension scientifique reconnue avec un arrière-plan managérial indubitable que les Ecrivains de Côte d’Ivoire l’ont choisi pour présider aux destinées de leur Association. C’est également pour ces raisons qu’il mérite de figurer au tableau d’honneur du « Filament », afin de servir de « modèle » et afin de contribuer à enlever de la tête de notre jeunesse, le doute et toutes sortes de complexes du fait qu’on est noir ou originaire d’Afrique.

Serge Grah

jeudi 24 novembre 2011

Savez-vous combien nous sommes en Afrique ?

 La population africaine a franchi le cap du milliard d’âmes au cours du dernier trimestre 2009, si l’on sent tient aux dires des démographes les plus avisés de la planète. Presque dans l’anonymat le plus complet. Une donne avec laquelle devront dorénavant composer les théoriciens du développement de l’Afrique, ainsi que ses habitants. 

La sinistrose qui s’est emparée de la mentalité des Africains, depuis plusieurs décennies, du fait de l’immobilisme des politiques de développement de leurs terres natales respectives, amènera à coup sûr beaucoup d’Africains à pousser des jurons à la lecture de l’information selon laquelle « la population d’Afrique a franchi le cap symbolique du milliard d’âmes en 2009 ». D’autant plus que la majorité de ce milliard “d’hommes noirs” croupit dans la misère et n’est pas près de sortir de l’auberge. Cette majorité pauvre du plus vieux continent du monde constitue d’ailleurs une portion non négligeable du milliard d’êtres humains qui ont faim sur la planète, à l’heure actuelle ; un autre cap symbolique et inique qui a été franchi en cette année 2009. 

En réalité, le milliard d’habitants est un atout considérable sur lequel doit commencer à jouer les gouvernants africains pour davantage prendre date avec le développement de leur continent dans une, deux, trois, quatre ou cinq décennies et, implicitement, réduire le fossé de développement qui sépare l’Afrique de l’Asie (moins le Japon, la Chine et les dragons asiatiques) et de l’Amérique latine, tous trois catégorisés sur la liste des zones du monde où la pauvreté sévit le plus, autrement dit, « le Sud », pour reprendre des propos des experts du développement sur la Terre. 

En matière de démographie mondiale, une donne essentielle plaide en faveur du continent noir : sur les cinq continents que renferme la Terre, l’Afrique est le seul dont non seulement la majeure partie de ses habitants est jeune, mais aussi la seule zone géographique dont la population n’est pas vieillissante. Contrairement au monde occidental. 

Imaginez, par exemple, l’Afrique (avec son milliard d’habitants) placée dans le contexte du développement des Etats-Unis d’Amérique (qui ne disposent que de 300 millions d’hommes) ! Une raison massue pour ne pas transformer ce gisement humain en Afrique en une continuelle bombe à retardement qui, lorsqu’elle va exploser avec plus de violence, va d’une part éclabousser ceux qui l’ont confectionnée, et d’autre part sa principale composante : la jeunesse africaine ! Mais ne donne pas à la jeunesse de son pays une place particulière parmi les priorités nationales, tout dirigeant qui veut. Un débat qui repose implicitement la question de la légitimité des hommes et femmes à la conduite des affaires publiques sur le continent le plus pauvre de la planète... 

Hélas ! Ils sont encore nombreux en Afrique, ces politiques aux commandes des Etats qui méritent le surnom « d’aventuriers en politique », tant leurs faits et gestes dénotent qu’ils ont abordé la sphère politique sans aucune idéologie. Mais, ce bilan triste de l’Afrique doit être pour nous une incitation à mieux penser notre pierre à apporter à son édification pour sa résurrection véritable. 

Serge Grah 

dimanche 13 novembre 2011

L'Europe n'est pas un paradis

Wilfried N'Sondé est un écrivain et musicien congolais. Il a été lauréat 2007 du Prix des cinq continents de la Francophonie. Nous l’avons rencontré. Entretien.

L’Europe n’est pas un paradis

« Le Cœur des enfants léopards » est le titre de votre roman. Que faut-il entendre par un tel titre ?

Wilfried N'Sondé.- Il s’agit d’une introspection, d’un saut dans l’intime. L’idée était de mettre de l’humanité sur l’actualité, celle concernant les populations pauvres vivant en France, issues de l’immigration africaine. Les enfants léopards sont à la base, ceux du Congo, je crée une filiation mystique, au début du livre, entre le peuple des Bakongos et les léopards. En écrivant le livre, je me suis aperçu que les enfants léopards sont tous ceux qui se battent dans la vie, avec les attributs du léopard, la férocité et la noblesse dans les gestes.
Où commence la fiction dans votre œuvre ? Votre roman est-il une autobiographie ?
W N.- Le seul élément biographique du livre, est le fait que, comme moi, le narrateur est né au Congo et émigre vers la France vers 5 ans. Le reste est pure fiction, même si un peu comme en physique, rien ne se perd, rien ne se crée !... C’est plutôt un roman d’amour. Ce livre se veut être une plongée dans l’intime des sentiments humains.

Dans votre roman, les jeunes tiennent une place importante. Que dites-vous généralement à cette jeunesse africaine ?

W N.- Mes quelques voyages sur le continent m’ont confirmé dans l’idée que les diversités y sont grandes. Du peu que j’ai pu voir à Abidjan, je dirai simplement que les jeunes ont besoin d’emplois et d’un meilleur système d’éducation. D’ailleurs, il s’agit là d’un problème mondial. Dans d’autres pays, les jeunes ont besoin que leur pays s’ouvre davantage sur le monde. S’il est peut-être un point commun à tous, c’est le complexe récurant par rapport à l’Europe, il faut arrêter de toujours se définir en fonction des Européens, ne plus constamment attendre leur approbation et exister au-delà de leurs préjugés.

Quelles sont vos influences littéraires ?

W N.- Mes influences littéraires sont multiples. Je suis entré en littérature en lisant les romantiques du XIXe siècle, je suis d’ailleurs resté un inconditionnel de Nerval. J’ai beaucoup lu la philosophie de Nietzsche, j’aime son idée de renversement des valeurs. L’un de mes ouvrages favoris, c’est « Les méduses », de Tchikaya U’Tamsi. J’aime aussi certains auteurs français contemporains, comme Véronique Olmi, Laurent Mauvignier, Virginie Langlois ou encore Carole Martinez.

Parlez-nous de votre vision de l’Afrique, au regard des évènements qui l’a secouée. Je pense par exemple à la Côte d’Ivoire, au Kenya, à l’Afrique du Sud, etc.

W N.- Ces évènements ne sont pas propres à l’Afrique, ils sont, je crois, le fruit d’une pratique mondiale, qui consiste à mettre l’économie avant l’humain, le profit personnel avant le partage, la jouissance de quelques uns avant l’intérêt du plus grand nombre. C’est aussi la conséquence d’une manière d’aborder l’autre, celui qui est différent. Au lieu de se nourrir des différences pour s’enrichir, celles-ci font peur, créent des hiérarchies absurdes entre les êtres humains et amènent violences et chaos. Encore une fois, ces problèmes de fond et leurs manifestations ne sont pas le triste privilège de l’Afrique, mais elles y trouvent leur expression la plus horrible. Je crois que c’est sur le continent africain que les changements essentiels d’une certaine conception de l’humanité vont apparaître.

La plupart des jeunes africains sont prêts à braver toutes sortes de dangers pour se retrouver en Europe. Que pourriez-vous leur donner comme conseil ?

W N.- Dans le cas de guerres ou de pénuries aigus, je ne peux pas me permettre de condamner un tel choix. Maintenant, je pense qu’il existe une vraie propagande mondiale, qui crée l’illusion que l’Europe est un paradis, et l’Afrique un enfer. Nombreuses nations occidentales, notamment la France, se sont bâties sur ce mensonge. De ce fait, c’est très difficile pour eux de tenir un autre discours... Ceci étant, j’aimerais dire aux jeunes que le bonheur est à trouver en soi, l’environnement est une chose qui se transforme par l’action individuelle. Pour près de 90 % des immigrés hors Union Européenne qui arrivent en Europe aujourd’hui, sans papiers, sans argent, sans qualification, la vie est un vrai enfer, qui ne mérite pas que l’on prenne autant de risques. Il faut, je pense, qu’il y ait une prise de conscience de la part des dirigeants politiques, des enseignants, des artistes, de tous le monde, pour que les discours sur l’Afrique changent, mais que surtout, les pratiques des Africains changent aussi, à tous les niveaux. Nous devons être maîtres de notre destin et de celui des plus jeunes d’entre nous.

Pensez-vous que les écrivains africains peuvent contribuer aux changements de mentalités ?

W N.- J’espère que tout le monde devrait contribuer aux changements de mentalités dans le monde.

Vous êtes francophone, vous remportez un prix de la francophonie. Comment se vit ce fait là dans une ville germanique comme Berlin ?

W N.- Ce qui est important à Berlin, c’est le fait que j’ai gagné un prix littéraire, cela donne de la crédibilité. Le reste n’intéresse pas vraiment... Le monde dans son ensemble est devenu un espace de partage de valeurs humaines, malheureusement pas toujours les meilleures.

Interview réalisée par Serge Grah

Paru dans le Le Filament N°15

lundi 24 janvier 2011

Tombouctou, la mystérieuse cité


En 200 avant Jésus-Christ, Philon avait désigné les 7 merveilles du monde. Depuis l’an 2000, la fondation «7NM» (7 Nouvelles Merveilles du Monde) a entrepris de faire élire 7 autres merveilles du monde moderne. Serge Grah, éditeur ivoirien en visite au Mali rapporte ici des clichés de la seule ville africaine au sud du Sahara candidate.


A l'origine du projet des sept nouvelles merveilles, une idée du journaliste et réalisateur Suisse Bernard Weber. Il s'est rendu compte qu'une seule merveille existe encore : la grande pyramide d'Égypte. Sur la base donc des 7 merveilles de l’antiquité, ledit projet doit toucher toutes les aires géoculturelles du monde. Parmi les nombreux monuments et sites existants actuellement sur la planète, il faudra donc désigner ceux qui méritent l’appellation de « nouvelles merveilles ».

Après une première phase de présélection, 21 finalistes dont 8 sont d’Europe, 6 d’Asie, 4 d’Amérique Latine, 2 dans les Etats Arabes et 1 d’Afrique sont en lice…

Unique représentante de l’Afrique parmi ces finalistes dont la Tour Eiffel de Paris, Tombouctou la cité des « 333 Saints » a des atouts qui peuvent indéniablement peser lourd dans la balance.

En effet, située à 1200 kilomètres au nord du Mali, Tombouctou a été fondée au 12e siècle, au bord du fleuve Niger à l'est de Gao, centre névralgique des affaires avec l'Orient. A son côté ouest, se trouve Walata, la porte menant aux mines de sel qui, à cette époque, pouvait valoir jusqu'à deux fois son pesant d'or. Au Nord, il y a le Maghreb et la mer Méditerranée. Et enfin, au sud des royaumes qui s'étendaient jusqu'à l'océan atlantique.

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Dans cette ville multiséculaire, des quartiers comme la fameuse cité de Djingareiber, un vestige du passé, respire aujourd’hui encore la grande forme. Tombouctou est réputée comme cité de l'or, du commerce, de la science et de la culture. Mais surtout, ville touristique par excellence. Elle avait suscité l’engouement d’illustres explorateurs dont le français René Caillé. Sa maison, sise au quartier Djingareiber, même si elle se trouve dans un état de détérioration avancée, n’en demeure pas moins un site historique à visiter.

Actuellement Tombouctou continue d’exercer encore un pouvoir magique sur ses visiteurs, par les vestiges de son université, son patrimoine architectural, ses hauts lieux historiques et culturels, son artisanat original et sa tolérance religieuse. Les chrétiens (baptistes, catholiques et protestants) et mêmes juifs y ont toujours vécu dans une parfaite harmonie et une grande solidarité avec les musulmans. Ses mosquées de Djingareiber, Sankoré et de Sidi Yahia qui datent toutes du 14e siècle, sont inscrites sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Le centre Iheri-Ahmed Bada qui est un centre de documentation et de recherches, est chargé de collecter et d’exploiter les manuscrits africains pour une réécriture de l’histoire africaine. Depuis sa date de création en 1973 jusqu’à ce jour, le centre a pu collecter 20.000 manuscrits traitant de sujets divers. A Arabadjou, au nord de la ville, se dresse fièrement le monument de la paix qui a consacré la fin de la rébellion dans le nord du Mali. Construit après la « Flamme de la Paix de Tombouctou » organisée le 27 mars 1996, ce monument comprend trois parties que sont les murs de l’histoire, le bûché symbolisant la flamme qui a permis d’éteindre le feu et une silhouette de quatre personnes tenant le flambeau de la paix. Pour que cette paix règne en Afrique et à travers le monde.


Tous les Africains, où qu’ils soient, doivent apporter leurs suffrages à Tombouctou pour faire de cette « cité mystérieuse » l’une des 7 nouvelles merveilles du monde. Car, son mérite et sa contribution à la civilisation de l’universelle doivent être reconnus à leur juste valeur à Lisbonne le 7 juillet prochain. Toutefois, il faut rappeler que le mode d’élection se fait par un vote sur internet. Et tout Africain doit le faire. Pour mémoire il est bon de savoir que sur la liste des sept merveilles du monde de l’antiquité, il y avait le temple d’Artémis à Ephèse, les Pyramides d’Egypte, les jardins suspendus de Babylone, le mausolée d’Halicamesse, le phare d’Alexandrie, le colosse de Rhodes et la statue de Zeus à Olympie.

Serge Grah

(Journaliste, Ambassadeur Universel pour la Paix)

Paru dans le Filament N°12

dimanche 26 décembre 2010

Le livre et la paix, quel rapport

Le Livre procède comme d’un lieu vide qui lui a été aménagé pour réaliser ses prouesses. Celles-ci sont variées. Elles ont toutes les dimensions, toutes les formes, toutes les couleurs. L'impact peut être minuscule et mal discernable ou bien brutal. Le livre peut tracer les chemins d'une vocation ou modifier un engagement. Certaines personnes ont ainsi trouvé le courage de persévérer dans leur vie rien qu'en puisant des leçons d'énergie dans le Livre…
Comme on le voit, le Livre que nous lisons n’est pas à proprement parler un livre, mais une personne avec qui nous discutons et, qui nous apportent toujours quelque chose de fabuleux. Ainsi, le Livre nous éduque, nous façonne, nous modèle. Quelquefois, beaucoup plus que l’éducation familiale que nous avons reçue. Pour ainsi dire, Le livre est un ami qui nous prête une oreille attentive quand nous en avons besoin. A quelque moment que ce soit.

L’exemple de l’ouvrage « La Paix par l’écriture »

Oui, trouver la Paix à travers l'écriture
Puisque les larmes n’ont pas suffit à calmer ma peine, j’écris
Ecrire pour évacuer les maux par les mots
Ecrire pour ne pas me laisser empoisonner par ma douleur
Ecrire pour ne pas transmettre ma haine
Ecrire pour canaliser la colère que je sens monter en moi
Ecrire pour réaliser qu'au fond c’était une vilaine parenthèse
Ecrire pour Pardonner
Ecrire pour guérir
Mais écrire, surtout, pour Demain.
Est-ce cela l’intime vocation des ouvrages qui ont été écrits sur la crise ivoirienne ? Nous aider à comprendre la réalité de la crise ? Soulager notre peine… Nous emmener à pardonner ? Comment est-ce possible ? Sinon, comment faire pour que ce couple dans sa relation puisse concourir à la Paix ?
Des jeunes à travers un livre collectif dont le titre évocateur et bien à propos est « La Paix par l’écriture », nous en donnent peut-être un début de réponse. Il faut souligner que ce titre est d’abord le thème de l’édition 2007 du concours littéraire « Les Manuscrits d’Or » organisé chaque année par Vallesse Editions. Un concours qui met en compétition des jeunes vivants sur le territoire national de Côte d’Ivoire dans les genres de la Poésie, de la Nouvelle et du Théâtre. Il s’agissait pour ces jeunes de produire des textes qui soient en rapport avec la situation de crise que nous vivons depuis le 19 septembre 2002. C’est-à-dire, traiter des méfaits de la guerre, promouvoir la paix, la tolérance, le pardon, la fraternité, les valeurs morales, le respect de l'autorité du chef, etc.
Ces jeunes, pour certainement avoir été témoins ou acteurs durant les moments forts de la crise, ont su exprimer les émotions qui les envahissaient et torturaient leur âme. Ainsi, dire les mots qui accompagnaient ces émotions, a permis eux jeunes gens de mettre un terme à leur souffrance, de se libérer, mais aussi et peut-être surtout de libérer tous ceux qui viendraient à lire leur témoignage. Le but étant de faire vivre les témoignages et d'en transmettre la leçon, et dans le cas d’espèce… par
le Livre qui créerait le rempart qui empêche le mal de continuer sa course et de propager son venin.

A travers leur Livre, ces jeunes par le Livre venait de contribuer à la reconstruction d'une Côte d'Ivoire Nouvelle en tirant les leçons de ce passé récent ; ils venaient de déconstruire certaines idéologie d'exclusion, de haine et de violence. Voilà le Livre en plein dans le processus de paix.


Le Livre et la Paix

Il n’y aucun doute que le Livre puisse être non seulement d’un apport essentiel au processus de Paix, mais aussi à maintenir un climat de concorde. Mais se pose à nous une question particulièrement épineuse : comment faire en sorte que le Livre participe effectivement et efficacement à créer cet environnement de Paix ? L’évidence est qu’il faut lire. Que les leaders et autres faiseurs d’opinion créent en eux l’amour du Livre et le besoin de lire… Que les ministres lisent, que les intellectuels lisent, que les Reines, Rois et Chefs traditionnels lisent, que les jeunes lisent. En somme, que le peuple tout entier lise. Le Livre, disons la lecture et plus la Culture, nous donne des outils pour que nous devenions acteur de notre propre vie et nous offre des moyens qui nous permettent d’effectuer des choix judicieux pour nous-mêmes et pour notre Nation.
Force est donc de constater à ce niveau de notre intervention, que le Livre a un rôle fondamental à jouer dans la consolidation de la conscience
citoyenne, dans la promotion d’un comportement civique et dans l'amélioration des relations entre Ivoiriens, mais aussi de comprendre l’urgence de l’intégration des peuples comme solution à beaucoup de nos problèmes africains…

Il faut donc Lire, disions-nous. Et qu’on ne brandisse plus l’argument, de plus en plus fallacieux, de la cherté du Livre. Car si nous n’arrivons pas à développer en nous l’Amour du Livre et le besoin de Lire, même à 500 F CFA le Livre, personne ne viendra l’acheter... Quand vous allez chez certains ivoiriens et même chez bon nombres d’intellectuels, jetez un regard discret dans leur salon. Vous vous rendrez compte que la bibliothèque, si elle existe, ne contient malheureusement que de la vaisselle…des ustensiles de cuisines. Comment le Livre peut-il être vecteur de Paix si ceux auxquels il est destiné s’en désintéressent ? Voilà pour nous la question principale ? Or par le Livre, on pourrait donner aux enfants d’aujourd’hui et à ceux de demain, les armes essentielles pour comprendre la Paix et, la maintenir vivante. Parce que le Livre aura fait disparaître notre incultisme, notre ignorance et notre incapacité à comprendre les choses les plus banales du fonctionnement des sociétés humaines. Levain sur lequel poussent très souvent toutes les formes d’exclusion, de haine, d’intolérance, et finalement de guerres. S’il arrive donc aux Ivoiriens de croire que l’instruction, l’éducation, la Culture coûtent chères, qu’ils continuent d’essayer l’ignorance. Ils verront bien la différence de coût.
Qu’il nous soit donc permis, au terme de notre propos, de saluer l’initiative de l’Université Charles Louis de Montesquieu qui a engagé la réflexion autour du Livre et de la Paix, avec certainement pour ambition d’offrir aux Ivoiriens un nouvel acte civique qu’on pourrait bien intitulé : « Lire pour la Paix »… Ecrivons donc pour la Côte d’Ivoire ! Lisons pour la Côte d’Ivoire et pour l’Afrique ! Je vous remercie.


Serge Grah
(Journaliste, Ambassadeur Universel pour la Paix).
(Extrait de Communication au Colloque "Livre et Paix",
Abengourou, le 9 août 2008



samedi 20 novembre 2010

L’Afrique : vivier du football européen


L’Afrique dont la Coupe des Nations avait éteint ses lampions le 31 janvier dernier, sur la victoire de l’Égypte face au Ghana (1-0), demeure un grand fournisseur mondial de joueurs.

En effet, les joueurs africains sont une composante indissociable de l’identité footballistique européenne. Le constat a sauté aux yeux début janvier. Pas moins de 112 joueurs du continent noir ont quitté leurs clubs des cinq grandes ligues (40 en Ligue 1, 31 en Premier League anglaise, 22 en Bundesliga allemande, 12 en Liga espagnole et 7 en Serie A italienne) pour disputer la Coupe d’Afrique des nations.


Pour la première fois, une vaste étude lancée sur trente-six des cinquante-deux ligues européennes vient de quantifier le phénomène. La masse de chiffres récoltés est sans appel : l’Afrique représente bien un important vivier dans lequel le football européen puise sans réserve. Un vivier commode pour les recruteurs. « 23% des étrangers évoluant dans ces 36 ligues viennent de cette région du monde. Mais, si l’on regarde ce pourcentage pour les cinq ligues les plus puissantes, il tombe à 10 %. Les joueurs africains se trouvent donc plus dans des ligues de moindre niveau. Ils représentent ce que l’on pourrait appeler une “sous main-d’œuvre” pour le foot européen », analyse Loïc Ravenel, co-directeur de l’Observatoire des joueurs de foot professionnels.

Une sous main-d’œuvre d’autant plus facile à capter que les pays réservoirs de talents ne possèdent pas ou peu de championnats d’élite capables de former, de valoriser puis de transférer au prix fort leurs perles rares. Les joueurs africains sont donc ceux qui partent le plus tôt de chez eux : un peu plus de 19 ans en moyenne. Soit trois ans de moins que les Sud-Américains. Ce jeune âge lors de la première transaction a bien sûr un impact économique négatif.

L’Afrique ne tire pas autant partie de ses transferts que le championnat brésilien, par exemple, premier exportateur du monde, qui a bâti son modèle économique sur la vente de ses joueurs formés et aguerris. L’an dernier, 502 d’entre eux ont traversé l’Atlantique. Un bon millier parcourt le monde. Mais, grâce à l’interdiction sur les transferts de mineurs imposée par la FIFA (Fédération Internationale de Football Association), l’âge moyen de départ des Africains s’est stabilisé. Dans ce contexte, l’Europe du ballon rond fait surtout son marché en Afrique de l’Ouest. Au Nigeria d’abord, premier pays exportateur du continent et septième, toutes zones confondues, avec 113 éléments. Suivent le Cameroun (84 joueurs), la Côte d’Ivoire (61), le Sénégal (57) puis le Ghana... L’Afrique du Nord est, elle, absente. Le championnat égyptien est assez puissant pour conserver ses meilleurs éléments. Quant aux joueurs maghrébins évoluant en Europe, ils sont pour la plupart nés dans les pays d’Europe et n’apparaissent, de ce fait, pas dans les statistiques migratoires.


Serge Grah

(Journaliste, Ambassadeur Universel pour la Paix).

Un article paru dans la rubrique sous l'art à palabres du Filament N°10



lundi 4 octobre 2010

Trop cher, le livre ?

A un ami, je me suis permis de demander ce qu'il pense des pages littéraires dans nos quotidiens nationaux. Voici ce qu’il m’a répondu : « Ne crois tout de même pas que je lis ce genre de trucs ! ». Est-ce parce que ces pages littéraires sont d'une indigence à faire rougir ? Pas du tout. Mon ami poursuivit : « Mon cher ami ! La plupart du temps, vous parlez de livres qui coûtent… trop cher. Des gens comme moi ne peuvent pas dépenser autant d'argent pour un livre ». Et voici la rengaine !

Les livres coûtent-ils vraiment trop cher ?
Cette idée selon laquelle le coût du livre est hors de portée de l'individu moyen est très répandue dans notre pays, et partout ailleurs en Afrique. C'est l'une des questions auxquelles les éditeurs doivent souvent répondre. Mais, pose-t-on la même question à propos d'automobiles, de téléviseurs, de réfrigérateurs ou de tous les autres gadgets que nous achetons à prix d'or ? Et pourtant, un simple exemple pour nous édifier. En valeur, un fumeur moyen (10 cigarettes/ jour. 35 F la cigarette) brûle en cigarettes (350x 30 jours = 10500 F CFA) trois bons livres par mois. Autant dire que, avec cette comptabilité, un fumeur modeste vaut un gros lecteur. On pourrait continuer la comparaison avec la consommation nationale d'alcool, évidemment supérieure, en termes de budget, à celle des livres. Or, quel que soit le prix d'un livre, il ne vaut pas la valeur de ce qu'il nous apporte. Si notre rapport au livre reste distant et fait que notre consommation en livres reste faible, c'est juste parce que nous pensons que la lecture est un passe-temps moins passionnant, moins utile que le cinéma, la télévision, les sorties, etc. Et non parce que le livre coûte trop cher. Notre rapport au livre relève ainsi d'un simple fait de représentation.

Tout dépend de notre rapport au livre.
Quelle est notre représentation du livre ? Quel est notre rapport au livre ? Quelle place occupe-t-il dans notre vie ? Une fois qu'on aura réglé ces questions, on ne pourra plus concevoir notre vie sans y inclure le livre et la lecture.

C'est-à-dire la représentation que nous avons du livre est de le considérer comme un bien inutile dans notre vie. Par le livre, on acquiert les armes essentielles permettant de comprendre le monde et la société dans laquelle nous vivons. Parce que le livre aura fait disparaître notre ignorance et notre incapacité à comprendre les choses les plus banales du fonctionnement des sociétés humaines.

Serge Grah

Paru dans la rubrique sous l'art à palabre du Filament N°8

mardi 27 juillet 2010

La Côte d’Ivoire malade de ses intellectuels

7 aout 1960-7 aout 2010. Notre pays commémore aujourd’hui 50 ans d’indépendance. A ce stade de la vie de notre Nation, il convient aussi de nous interroger rigoureusement sur le rôle de nos intellectuels dans la marche de notre pays. Quel a été leur apport dans la gestion de nos 50 années d’indépendance ? L'heure est venue de questionner les Ivoiriens sur le rapport de l'intellectuel à la société ivoirienne. Quelle a été leur responsabilité dans l’état actuel de notre pays ? Qu’attendait-on d’eux ? Où sont-ils aujourd’hui ? Que font-ils ?

La réponse, c’est Paul Nizan qui la donne dans « Les Chiens de garde » : « Ils gardent leur silence. Ils n’avertissent pas. Ils ne dénoncent pas... L’écart entre leur pensée et l’univers en proie aux catastrophes grandit chaque semaine, chaque jour. Et, ils ne sont pas alertés. Et, ils n’alertent pas. L’écart entre leurs promesses et la situation des hommes est plus scandaleux qu’il ne fut jamais. Et, ils ne bougent point… ». C’est un constat triste et amer. Qu’après 50 ans, nos intellectuels continuent de faire le sempiternel procès de la traite négrière, de la colonisation, de la néo-colonisation, de la mévente des matières premières ou de leur pillage. C’est vrai qu’on ne doit pas faire comme si l’esclavage et ses ravages n’ont jamais eu lieu. Mais, on ne doit pas non plus rester figé à l’émotion de cette parenthèse horrible de notre histoire. Et, être frappé d’inimagination politique. Parce qu’il est clair que le bilan politique de notre pays est honteux. Mais, celui des intellectuels est des plus catastrophiques. Car, force est de le reconnaitre, leurs actions ont été plus dangereuses et plus dévastatrices, plus insidieuses et plus vicieuses, parce qu’agissant directement sur la conscience des populations.

Depuis l’indépendance, nos intellectuels se partagent, quasiment seuls, l’espace politique et exercent des fonctions de pouvoir… Ils ont choisi de défendre, égoïstement, leur chapelle et d’ainsi sacrifier l'intérêt général au profit du leur. Certains ont même développé la mauvaise foi et la malhonnêteté intellectuelle, prémices de la dépravation des mœurs à laquelle nous assistons, impuissants. D’autres se sont perdus dans un nombrilisme suicidaire. Hélas ! Et pourtant, on attendait d’eux qu'ils endossent la tâche exaltante de modeler la société et de se poser en vecteurs des valeurs positives. Au contraire, ils ont préféré inoculer à la population le virus des inconduites nocives à la société. Ils ont inscrit ces comportements de déstabilisation sociale dans notre culture, poussant la population à haïr et à dédaigner la vérité, l’honnêteté, la responsabilité, le civisme, etc. Des attitudes qui ont inondé la Côte d’Ivoire de fausses idéologies et ruiné la population toute entière. En définitive, ils ont bradé tout ce qui leur restait de crédibilité. Dans un tel environnement, la population, miséreuse à outrance, a perdu tous ses repères, ses modèles et même sa foi en la vie. Elle en est donc venue ainsi à développer des réflexes de survie caractérisés par la corruption, le je-m’en-foutisme, le pillage des biens publics, la prostitution, etc. Aujourd’hui, on déplore l’indolence des populations devant leur propre réalité, mais on oublie de rappeler de quelles fables on les a bercées 50 ans durant…

Ainsi, nos intellectuels se sont-ils tus. Et le bruit de leur silence cinquantenaire est devenu bien plus qu’assourdissant. Surtout, en cette période de crise aiguë que nous avons du mal à traverser. En fait, ils ont tu la Vérité pour promouvoir des fausses valeurs sur lesquelles a été bâtie une fausse réalité sociale et politique. Ceux qui étaient censés être nos lumières nous ont plongés dans les ténèbres. Pendant 50 ans, nos intellectuels n’ont pas su améliorer notre perception de nos handicaps majeurs. Pis, nos historiens n’ont même pas été capables de nous offrir une grille de lecture simple et efficace qui rende intelligibles les raisons de nos faiblesses et de nos défaites historiques. Pour éviter ces responsabilités historiques, et sociales, ils ont installé des comportements de nature à faire prospérer le désespoir, la fatalité… l’absence de toute éthique de la vérité et de la morale.

N’est-ce pas eux les fameux idéologues des régimes qui ont bloqué toute idée d’ouverture et de modernisation de notre pays ? 50 ans durant, ils ont soutenu la « géopolitique » qui est un injuste système des équilibres régionaux au détriment de la compétence, y compris dans les examens et concours, et lors des recrutements et nominations à des postes de responsabilité. Si des idées comme « la terre appartient à celui qui la met en valeur » ou « on ne regarde pas dans la bouche de celui qui grille des arachides », « l’éducation télévisuelle », « le complot du chat noir », « la rébellion armée du 19 septembre 2002 », etc. ont prospéré et détruit notre pays, c’est bien grâce à la caution de ces intellectuels ou supposés tels. Ils ont soutenu, à cors et à cris, qu’on pouvait tripatouiller la Constitution, comme un simple règlement intérieur d’association de quartier. Ce sont les mêmes qui ont dit que le parti unique était une chance pour notre pays et le multipartisme, une vue de l’esprit. Ce sont eux qui ont défendu, avec force ferveur, les programmes d’ajustement structurel. Ce sont eux encore qui, aujourd’hui, dénoncent doctement et avec véhémence les ravages causés par ces PAS. Comment des gens qui sont supposés mieux connaître les réalités de notre pays, ont-ils pu se faire dicter des mesures économiques par des jeunes cadres sans expérience du FMI et de la Banque mondiale ? Quant à leur conviction politique, inutile d’en parler. Car, pour parvenir au sommet de l’échelle sociale, ils ont trempé dans toutes les combines politiques et « intellectuelles », dans tous les compromis et dans toutes les compromissions, parfois jusqu'à l’impossible. Ils ont participé à toutes les rapines économiques. Ils ont expérimenté toutes les idéologies et tous les régimes : ils étaient, hier, houphouétistes ; ils sont devenus bédiéistes, puis guéistes ; ils sont aujourd'hui gbagboéistes. Pendant 50 ans, ils se sont reniés et ils ont ruiné le crédit de leur corporation, en trahissant leur vocation à la Sagesse. Finalement, leur rapport à la population fait penser à cette parabole : « le ventre de ma mère peut être fermé, du moment que j’en suis sorti ! »

En clair, c’est de morale qu’il faudra parler aujourd’hui aux intellectuels ivoiriens. Car, s’il est une valeur qu’ils ont oubliée, c’est bien celle-là : la morale. Non pas pour l’asséner aux autres. Mais, pour l’appliquer à eux-mêmes. Car, s’ils sont aujourd’hui inaudibles, c’est qu’eux-mêmes n’entendent pas ce qu’ils doivent entendre : la parole des autres, la parole du peuple. Et s’ils n’entendent pas, c’est qu’ils n’écoutent pas. Or, être intellectuel c’est non simplement parler, mais, par sa parole, écouter, et aller chercher la vérité là où elle se trouve, c’est-à-dire dans la parole des autres. A. Fornet écrivait, à ce propos, que « l’intellectuel est obligé d’être le critique de lui-même, avant de prétendre pouvoir être la conscience critique de la société ».

Comme l’a écrit Antonio Gramsci dans ses Cahiers de prison, « on peut dire que les hommes sont des intellectuels, mais que tous les hommes n’ont pas, dans la société, la fonction d’intellectuel. » Alors, combien sont-ils dans notre pays à exercer réellement cette fonction d’intellectuelle ? Fort heureusement, il existe encore chez nous des intellectuels, dans le sens noble du terme, des femmes et des hommes probes qui résistent et qui refusent de tremper dans les combines et combinaisons sordides. Et, en ces heures difficiles, il faut le dire, le Pr Mamadou Koulibaly, fait partie de ces rares spécimens en voie de disparition, qui sauvent l’honneur de la classe intellectuelle ivoirienne et qui porte cette charge écrasante avec foi et conviction.
Qu’attendons-nous de nos intellectuels ?
Qu’attend-on d’eux ? Que peuvent-ils donner ? Que doivent-ils refuser ? Dans quelle mesure sont-ils au service de la Nation ?...
Même si, en tant qu’être sociaux, ils ont des appartenances, nous attendons d’eux qu’ils aient conscience que, dans toutes les sociétés, les intellectuels sont, non pas des témoins passifs et indifférents, mais des hommes et des femmes qui, impliqués et attentifs aux réalités de la vie, engagés fermement, font l’histoire, à travers leurs actions pour orienter le destin de leur Nation. C’est à ce prix et grâce à ces qualités qu’un intellectuel est reconnu par la société comme étant un modèle.
Nous attendons d’eux qu’ils soient pareils aux philosophes du siècle des Lumières en Europe, c'est-à-dire des éclaireurs, des leviers du progrès, de la modernisation et de la vraie indépendance. Nous attendons d’eux que, en des temps de crise, ils se manifestent, se distinguent, sortent du lot des communs des mortels, et s’obligent à produire des idées de génie, à proposer des solutions pour dénouer la crise. Nous attendons d’eux qu’ils accompagnent la modernisation de notre pays et en analysent les contradictions avec toute la rigueur qui sied à leur fonction. Car, rien ne défigure plus l’image des intellectuels que le louvoiement, la démission, le silence prudent ou coupable face à l’inacceptable, le vacarme patriotique et le reniement théâtral, l’allégeance servile. Car, l’affiliation politique, l’appartenance régionale et ses fidélités ou accointances ne doivent, à aucun moment et en aucun cas, prendre le pas sur les critères de Vérité et de Justice…

Serge Grah
(Journaliste, Ambassadeur Universel pour la Paix). serge_grah@yahoo.fr

Paru dans la rubrique sous l'art à palabres du Filament N°7



vendredi 23 juillet 2010

Crétins et fiers de l’être

Il était une fois un royaume… Ainsi commence le conte que je vais vous rapporter. Un conte pas comme celui du lièvre et de l’hyène. Un conte d’affliction et de pitié... Mais, une légende tragique... C’est mon arrière-grand-mère, Bobohi Dahirigbê qui me l’avait conté, cette histoire. Elle a vécu à cheval sur les 19e et 20e Siècles. Elle avait de la mémoire. Et pourtant, elle ne se rappelait plus comment les choses dans ce royaume avaient pu passer de l’endroit à l’envers. Peu importe ! Voici l’histoire.

Il était une fois un royaume où le roi et ses sujets, trouvant n’avoir plus que faire de la Raison, avaient rebaptisé leur pays « Blakorodougou » et les habitants les « Blakoros ». Sans doute par humour et parce que c’était désormais le règne et la gloire des cancres… Un changement extraordinaire qui modifia même les saisons. Eh oui ! Il tombait des cordes pendant la saison sèche et la canicule faisait rage quand arrivait la saison pluvieuse. Et, les Blakoros, plus ils étaient nus comme des vers de terre, mieux pensaient-ils être habillés. L’autorité parentale était détenue par les enfants. Les élèves battaient leurs maîtres, sans que ça n’émeuve personne. Et, bien pire encore, l’insouciance et l’indiscipline étaient la boussole qui orientait désormais l’attitude du peuple Blakoro.
Dans ce royaume-là, tout était mesuré à l'aune de l'argent : « Combien ça me rapporte ? », entendait-on souvent dire. Par ailleurs, à Blakorodougou, on ne pouvait plus se permettre d'être encore drôle. L’humour n’avait plus sa place dans cet effroyable quotidien. Le peuple Blakoro n’avait plus le droit de rire même quand tout paraissait dangereusement ridicule. Chaque jour, des évènements venaient les soustraire de leur bonne humeur. Des drames venaient leur rappeler qu’ils portaient tous le blanc du deuil de l’espérance pour leur cher royaume. Chaque jour, toutes les misères leur sautaient aux yeux et les prenaient à la gorge. Bien sûr qu’ils étaient pauvres. Une pauvreté économique qui poussait quelquefois à un optimisme (niais)... Parce qu’il leur suffisait simplement d’être un peu organisé, discipliné et rigoureux pour que tous, ils puissent jouir du partage équitable de leur richesse nationale. En seraient-ils capables un jour ? D’un autre côté, on reste fondamentalement pessimiste. Car, persuadé que leur misère est d’abord morale, intellectuelle et culturelle. N’avaient-ils pas réussi l’exploit de vider leur Culture de toutes ses valeurs, de toute sa beauté ?

En effet, les Blakoros en étaient arrivés à assimiler la Culture à toutes sortes de sous-valeurs et autres crétineries insensées. Comme ces perroqueries coupantes et décalantes » considérés à tort comme de l’Art, donc comme de la Culture. Des musiques frénétiquement débiles où s’exprimait une sous culture qui marquait leur royaume comme d’une lèpre de l’esprit.
Dans toute la contrée, on se souvenait encore de la grande loufoquerie qu’avait jouée M. Zimdaly, notable chargé de la culture. C’était lors des obsèques du jeune Gadou qu’on présentait comme le leader du groupe de bouffons qui peuplaient les bas-fonds de Blakorodougou. Les assourdissants coassements dans lesquels les bouffons s’étaient spécialisés, on ne sait pas encore pourquoi, étaient supportables à certains notables, et aussi à une frange de la jeunesse qu’on avait réussi à noyer dans la bêtise ambiante érigée en modèle de vie. Ce jour-là, M. Zimdaly avait dressé un arc de triomphe au pauvre « nullarond » qui venait de quitter les rivages de souffrances dans lesquels il s’était emmuré. Le notable s’était débattu, tel un beau diable dans un bénitier, pour pouvoir élever Gadou à la hauteur d’un mythe artistique en gestation. Il avait même osé hisser les logorrhées du mariolle au même niveau – Oh sacrilège ! – que la poésie de Blè Gblokoury et de Madou Dibèrô… On apprit, par la suite, qu’il y avait même un « junior » qui tentait le tout pour être la réplique dudit « nullarond ». Existe-t-il pire misère intérieure ? Ainsi voguait le royaume de Blakorodougou. Au rythme des brouillards paranoïaques de ses nouveaux Seigneurs.
M. Zimdaly, notable en charge de la culture, était, qui l’eût cru, un inculte. Ce qualificatif que le peuple Blakoro crut hyperbolique, s’étala sous leurs yeux médusés dans toute son étendue et dans toute sa profondeur. Tant M. Zimdaly s’évertuait, vaille que vaille, à démontrer l'ampleur du vide qui l’entourait. Comment ce peuple en était-il arrivé à être pris aux pièges de gens qui faisaient de l’ignorance une vertu ? Comment M. Zimdaly et les autres embrumés du cerveau avaient-ils pu en arriver là où ils étaient ? Parce qu’il fut un temps où ce royaume, par la qualité de sa Cour qui rejaillissait sur l’ensemble du peuple, attiraient les populations des royaumes voisins. En ce temps-là, leur richesse s’appuyait sur des savoirs. Le niveau culturel importait beaucoup… Mais, depuis la survenue de la crise, l’intelligence et la culture étaient devenues des handicaps honteux, qui se sont propagés à la façon des chiendents des potagers. Au point que le peuple Blakoro était devenu méfiant vis-à-vis de l’intelligence. A Blakorodougou, être cultivé n’était plus une qualité indispensable pour être notable…
Quelques années plus tard, on était allé chercher M. Blonyi dans son village à Danta pour l’affubler du titre de notable. Il n’en revenait pas, le pauvre berger. En tout cas, M. Blonyi dut abandonner ses vaches pour se retrouver à la Cour. Quant à M. Zimdaly, on le retrouva, aussitôt après, à la tête d’une obscure communauté religieuse où il s’autoproclama « 13e apôtre » de Jésus-Christ.

Le peuple Blakoro, qui en avait vu des vertes et des pas mûres, n’attendait pas grand-chose du nouveau notable chargé de la culture dont la principale qualité était de ne rien connaître à son nouveau travail. Les Blakoros (ceux qui résistaient encore au règne du crétinisme) ne furent donc nullement émus par un Blonyi qui avait du mal à utiliser des mots de plus d’une syllabe, qui alignait des phrases hallucinogènes où se bousculaient toutes sortes d’atrocités faites à la langue. Pour tout vous dire, l’inculture du nouveau notable lui allait comme un agaçant bonnet d'âne… Ignorant et, par-dessus tout, fier de l’être. Il était des nouveaux Seigneurs corrompus par une fausse culture et qui ne sentaient même pas le poids du drame qui les accablait, et qui se complaisaient dans l’étalage, sans vergogne et sans pudeur, de leur inculture, et qui la poussaient, l’ignominie, jusque dans les plus petits incidents de leur vie. Une ignominie dont ils se sont servis aussi, en cette période de crise profonde, comme arme politique. Ainsi, sous des prétextes aussi imbéciles les uns que les autres, des Blakoros furent privés de leur droit de s’instruire pour les empêcher de s’ouvrir aux autres et à eux-mêmes. Ils les maintinrent dans l’ignorance pour qu’ils soient plus vulnérables aux chants des sirènes. Afin de facilement les embarquer dans des aventures tragi-comiques qui ont marqué au fer rouge (et continuent encore de marquer) la vie au royaume de Blakorodougou.
Ah, l’ignominie ! Ce drame dont on ne sort pas facilement. Cette misère-là, on la traîne sur des générations. C’est elle qui fut la source de toutes ces conneries et de toutes ces horreurs. C’est elle qui ruina l’âme de certains d’entre eux… Des tricheurs impénitents. Ils trichaient pour être rois et notables. Ils trichaient pour réussir leurs examens. Ils trichaient même dans des plaisirs aussi personnels que le sexe... Oui, aussi incroyable que vrai, les Blakoro trichaient même dans des actes les plus insignifiants de la vie quotidienne.
On raconte que, un jour, M. Blonyi, le notable en charge à Blakorodougou, dans ses nouveaux habits de notable de la Cour, reçut des acteurs culturels du royaume. Ceux qui se battaient pour ramener le règne de l’Intelligence et du Savoir. Il y avait donc des danseurs, des chanteurs, des comédiens, des peintres, des écrivains… et bien sûr, des faiseurs de livre. Au moment de recevoir les faiseurs de livre, M. Blonyi tout à ses balbutiements leur lança sans sourire : « Moi, je ne peux pas lire un document de plus de trois pages. Ça ne m’intéresse pas. Je ne suis pas un littéraire… » Han ! Stupéfaction générale de dégoût ! Il apparaissait aux yeux ébahis et aux oreilles naïves des faiseurs de livre, que le royaume de Blakorodougou venait enfin de se doter d’un vrai notable de l’acculture. Car, entre traire des vaches et lire un livre, il y a visiblement une grande distance. Mais, en quoi est-il difficile de lire ou d’apprendre à lire ? Ou plutôt qu’est-ce qui rendait cette tâche si difficile à bien d’autres et à M. Blonyi qui, qui plus est, est un notable.
Quand son souffle revint, le porte-parole des faiseurs de livres prit sur lui d’expliquer au pauvre Blonyi les avantages qu’il y avait à lire. Car, lui dit-il, « il y a des avantages à lire. On y gagne à lire. La lecture permet d’acquérir des connaissances, de comprendre et de se comprendre soi-même… La lecture permet de se restructurer et de se construire ou de se reconstruire. Ouvrir un livre, n’est pas simplement « consommer » un bien culturel anodin. C’est s’ouvrir à la durée et à la profondeur. Parce que le livre reste la porte d’entrée dans le monde des privilégiés. »
Je voudrais, pour ménager votre tension artérielle, vous épargner la fin de cette histoire triste et malheureuse. Une histoire où on proclame, sans sourciller, sa fierté d’être un crétin… Et c’est mille fois dommage pour le royaume de Blakorodougou et pour son peuple.

Serge Grah

Paru dans la rubrique le conte du mois du Filament N°6


mardi 22 juin 2010

Les Africains sont-ils solidaires ?

Le fait que l'Afrique soit le berceau de l'humanité a renforcé cette idée maternelle et généreuse qui confère à l'Afrique, la terre de la solidarité. Ainsi, contrairement à l'occidental, qui dit-on, possède a priori une culture individualiste, l'Africain est guidé par l'idée suivante : « quand y en a pour un, c'est que y en a pour tous ». Cependant, de la sphère sociale et politique, en passant par l'aspect économique, l'Afrique aujourd'hui semble s’éloigner des valeurs de solidarité. Les inégalités sont énormes, la pauvreté s’accentue… L’indifférence est quasi glaciale. Alors, cette solidarité africaine est-elle un mythe ou une réalité ? Autrement dit, les africains sont-ils vraiment solidaires les uns des autres ?
Lorsqu’on la dépouille de toute considération émotionnelle, cette question dévoile une réalité de notre vie sociale moderne qu’il faut analyser, avec sérieux et méthode, en termes de critiques objectives et honnêtes, et en se gardant de toute méprise.

La solidarité est-elle, en réalité, une vertu africaine ?

Je dirai d’emblée que c’est à tort qu’on présente souvent la solidarité comme une vertu africaine, et qu’on considère l’individualisme comme un vice occidental. Si les pays occidentaux passent aujourd’hui pour être des terres d’individualisme, c’est avant tout parce qu’ils ont compris la nécessité d’organiser la chaîne de la solidarité à l’échelle nationale. Et ce, pour libérer les individus des soucis matériels de leurs parents et de leurs proches afin qu’ils travaillent à leur propre développement et à celui de leur pays.
C’est une tendance étatique qui amène les citoyens des pays occidentaux à se tourner vers l’Etat, organisateur de la solidarité, pour réclamer des aides dès qu’ils rencontrent une difficulté. Mais, on commet une lourde erreur à croire que la distension des relations interindividuelles en Occident est synonyme d’absence de solidarité. Toute personne qui y travaille contribue, par ses cotisations sociales, à la prise en charge des exclus et des fragiles de la société (chômeurs, malades, invalides, personnes âgées, etc.). Et, chaque salarié est soumis à ce mode de fonctionnement, parce que nul n’est à l’abri de l’exclusion ou d’une période de fragilité. Mais, en plus de la solidarité organisée à l’échelle nationale, la promptitude des Occidentaux à venir en aide à d’autres peuples dès qu’une catastrophe survient est révélatrice d’une culture de la solidarité qui n’a rien à envier à l’entraide mutuelle telle qu’elle se pratique en Afrique. Les guerres, les famines, les inondations et les épidémies, etc. offrent régulièrement l’occasion de prendre la mesure de la solidarité dont les pays occidentaux sont capables.

Envers et revers de la solidarité en Afrique

En Afrique, en revanche, l’entraide mutuelle supplée les carences des Etats, en matière de protection sociale. Plus on continuera d’ignorer cette réalité en Afrique, plus la culture du « tout parent » ou du « tout ami » s’enracinera, empêchant du même coup la libération indispensable des énergies individuelles en vue du développement du pays tout entier. Comment des citoyens pourraient-ils, en effet, investir et maîtriser leur compte financier s’ils n’ont pas d’allocations ou aides de l’Etat, s’ils doivent sans cesse répondre à des sollicitations diverses et aussi urgentes les unes que les autres ? Il est d’ailleurs significatif de constater que ceux qui s’en sortent, en Afrique, sont généralement critiqués pour leur supposée pingrerie.

Ce qu’on appelle communément «la solidarité africaine» est, au mieux, une entraide mutuelle qui s’exerce essentiellement dans le cadre des liens parentaux ou amicaux. Au pire, c’est une connivence mortifère qui a pour mot d’ordre : « A mort, ceux qui ne connaissent personne » C’est la raison pour laquelle les pouvoirs publics sous nos tropiques sont incapables de résoudre les problèmes d’intérêt national. Car, aussitôt nommés, leurs différents responsables font l’objet de sollicitations diverses de la part de parents proches ou éloignés, vrais ou supposés. Et, lorsqu’on n’a pas de lien de parenté permettant d’acquérir ou de sauvegarder quelque intérêt, on recourt à un réseau d’amitié de type très mafieux. Nous voilà de plain-pied dans la corruption qui gangrène notre administration !
A la vérité, on se doit de reconnaître que, les Africains n’ont pas plus le monopole de la solidarité que les autres peuples n’ont celui de l’individualisme. Brandir la solidarité comme une vertu typiquement africaine, c’est fermer les yeux sur la léthargie de nos Etats africains en matière de protection sociale.
Serge Grah
(Journaliste, Ambassadeur Universel pour la Paix).
serge_grah@yahoo.fr

Un article paru dans la rubrique sous l'art à palabre du Filament N°5



mardi 25 mai 2010

De l'intérêt Général

Quand on regarde la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui et le comportement de sa population, on est forcé de reconnaître que l’un des grands problèmes qui se posent à nous, c’est notre égoïsme. Rien ne doit profiter à personne, si ça ne nous profite pas en particulier, telle est la devise. Si bien que personne ne se soucie de l’intérêt général, de l’intérêt de la Nation. Ce qui compte, c’est soi. Et, si cette crise de laquelle nous peinons à sortir perdure, c’est bien parce que, tous, nous posons des actes dans le seul souci à chacun de se satisfaire soi-même.

Et pourtant, partout où il y a un souffle de vie, s’observe un principe selon lequel chacun des éléments d’un groupe doit contribuer à la vie et à la prospérité du groupe tout entier. Car, les différents éléments sont complémentaires, interdépendants. Et chaque élément bénéficie de la participation des autres. D’où, le concept de l’intérêt général ou de la « communauté d’intérêt ».

Prenons l’exemple de l’organisme humain. Si ses différents organes fonctionnent de manière anarchique et individuelle ou singulière, au lieu de se compléter dans une logique de l’intérêt général, l’organisme, à coup sûr, ne survivra pas. Il serait privé de cohésion. Le cancer le démontre assez bien. Il s’agit d’une cellule qui se multiplie anarchiquement, ne se souciant que de son intérêt. Au bout d’un certain temps, il (le cancer) va se généraliser, c'est-à-dire occuper tout seul tout l’organisme, et enfin de compte, mourir avec l’organisme qu’il a détruit. En privilégiant, égoïstement, son intérêt, en s’opposant à l’esprit de l’intérêt commun, il (le cancer) a provoqué son autodestruction.
Autre exemple. Si nous considérons la vie d’une plante, on remarquera qu’il y a certains éléments qui vont capter l’énergie solaire, d’autres vont puiser l’eau et les aliments nutritifs : chacun de ces éléments participe à la vie et à la prospérité de la plante dans son ensemble. Il y a une organisation conçue pour coordonner les intérêts particuliers dans une logique d’intérêt commun. Aucune des parties, notamment des racines aux feuilles, n’est exclue des «bénéfices» engendrés par le «travail» de chacun. Cette organisation est, par sa nature, non-discriminatoire. Chacune des parties a donc intérêt à ne pas perdre de vue l’intérêt général, en vue de favoriser, sauvegarder le fonctionnement harmonieux du groupe.
Pour reprendre l’exemple de la plante, supposons que les éléments qui la composent soient totalement indépendants les uns des autres, il se trouvera évident que chacun de ces éléments devrait assumer seul toutes les fonctions qui étaient auparavant partagées : capter l’énergie solaire, puiser les éléments nutritifs, se reproduire, etc. Ces éléments indépendants n’auraient plus aucun motif de s’associer pour former une plante, et la plante elle-même n’aurait plus de raison d’être.
En analysant cette logique, on constate, en effet, que le principe de l’intérêt général contient implicitement les notions de solidarité, d’équité, de liberté, etc. Nous sous-estimons, très souvent, les propriétés que présente cette logique de l’intérêt général. Au point qu’elle nous paraît tout simplement «normale», au même titre que l’existence de la pluie et des arbres. A force de l’avoir devant les yeux, nous n’y faisons plus vraiment attention. Pourtant, il suffit d’imaginer une société sans ordre ni loi, une société sans organisation, pour nous rendre à l’évidence des avantages extraordinaires qu’offre l’intérêt général. Celui-ci assure une plus grande efficacité, un meilleur rendement, une meilleure survie, au contraire d’une organisation qui n’est pas régie par la logique de l’intérêt général.
Lorsque, dans un milieu, un élément évolue indépendamment des autres, il cesse de se conformer à la logique de l’intérêt général. Pareil au comportement d’une cellule devenue cancéreuse et qui n’obéit plus à la logique de l’intérêt général, ayant «choisi» d’évoluer de manière individuelle, sans tenir compte de la réalité au sein du groupe.
La logique de l’intérêt général s’oppose donc au chaos. Elle en est l’antithèse. On pourrait la comparer au principe d’une chorale. En effet, dans une chorale, le maître de chœur veille à ce que chacun des choristes joue sa partition en conformité et en complémentarité avec tous les autres, même si chaque élément de l’ensemble évolue dans une voix spécifique. Les choristes n’ont même pas besoin de s’accorder entre eux. Il suffit seulement à chacun de respecter le rythme indiqué par le maître de chœur. Et sa voix se trouve alors automatiquement en symbiose avec toutes les autres. Le maître de chœur est la référence pour tous. Cette coordination des choristes, par une référence commune, fait que l’ensemble de la chorale produit une harmonie. Au lieu d’une cacophonie. Sans maître de chœur, cette harmonie serait extrêmement difficile à atteindre. Et presque impossible à faire durer. Parce qu’il n’y aurait aucun principe de stabilité pour s’opposer aux tendances cacophoniques de chacun des choristes.
De même, l’équilibre dans un pays ne résulte pas d’un hasard. Il est organisé et coordonné par des relations de cause à effet. Chaque individu ne doit pas se préoccuper que de son intérêt personnel. Tous les intérêts de tous les individus doivent être coordonnés par une logique qui doit viser à promouvoir l’Intérêt Général. Si les Ivoiriens avaient, un temps soit peu, le souci de l’intérêt du bien public, de la Nation et du devenir de notre pays, en lieu et place de leurs intérêts personnels, égoïstes, il y a longtemps qu’on serait sorti de cette crise morale, éthique, culturelle et, finalement économique et politique qui nous consume lentement mais sûrement.

Serge Grah
(Journaliste, Ambassadeur Universel pour la Paix).

Un article paru dans La chronique sous l'art à palabres du Filament N°4



mardi 27 avril 2010

La lutte contre les meilleurs

L'Afrique, en ce 21ème siècle, s'enfonce de plus en plus dans le sous-développement. Du moins, dans le mal-développement. Et ce continent, malgré ses riches potentialités minières, minéralières, forestières et autres, continue d'attendre qu'on l'aide. Face à cette situation on a trouvé des explications : la colonisation, le prix des matières premières, etc. Si cette explication est vraie, il faut avouer qu'elle est de moins en mois convaincante. Parce que les pays d'Amérique latine et d'Asie ont également été colonisés. Ils ont été, comme nous, colonisés. Ils sont, comme nous, exploités. Mais, malgré cela, ces pays sont mieux lotis que la plupart des pays au sud du Sahara en matière de développement. Le Brésil aujourd'hui a une industrie lourde et compte parmi les grandes puissances. Les pays asiatiques appelés dragons d'Asie sont aujourd'hui ceux qui nous prêtent de l'argent. Pourquoi donc, l'Afrique ne peut-elle pas décoller ?

Il faut malheureusement reconnaître aujourd'hui que le sous-développement de l'Afrique ne tient pas seulement à l'exploitation dont nous sommes victimes. Si nous ne parvenons pas à avancer, si nous reculons continuellement, c'est bien parce que nous avons une culture et même une philosophie qui va à rencontre de tous ceux qui veulent progresser : la lutte contre les meilleurs. Celle-ci est l'une des causes fondamentales de la situation actuelle de l'Afrique.
Toutes les communautés humaines aspirent au progrès. Chacun voudrait vivre mieux qu'il n'a été hier. Mais, le constat révèle que le progrès est l'œuvre de quelques individus parfois même d'un seul individu et il finit par se propager dans le reste de la communauté.
Face à cette aspiration au progrès, face au fait que le progrès part de quelque part pour gagner les autres, quelles sont les attitudes que les sociétés africaines ont vis-à-vis des sources de progrès ?
Dans les pays occidentaux, dès qu'on trouve qu'un individu pose un acte de nature à faire progresser la société, on l'entoure de soins. On le protège, on le vénère même. Ces sociétés occidentales sont organisées sous le modèle compétitif. On récompense les meilleurs : scientifiques, musiciens, politiciens etc. C'est l'homme de talent, c'est le génie qui est favorisé, stimulé. Le médiocre n'a donc pas sa place dans ces sociétés-là. Or, les africains, devant les sources génératrices de progrès, adoptent une attitude contraire, négative, qui consiste à démoraliser, à combattre les générateurs de progrès.
En effet, les sociétés africaines semblent, elles, être profondément engagées dans le combat ou la lutte contre les meilleurs. Voyez-vous, dans nos sociétés, il suffit d'essayer de briller pour avoir toutes sortes d'ennuis. Même dans nos milieux universitaires, milieu d'intellectuels, c'est une insulte que de faire honneur à quelqu'un qui a mieux réfléchi que nous. Qui pis est, au village, les sorciers ne «tuent» jamais les cancres, les demeurés. Leurs victimes sont toujours les meilleurs éléments d’entre nous.

Or, ce sont ceux-ci qui sont censés être les propulseurs du progrès chez nous. Combien sont-ils les cadres qui sont morts pour avoir eu juste l'idée de développer leur village ? Combien sont-ils les hommes politiques qu'on a combattus avec une haine vénéneuse, parce qu'ils avaient de meilleurs projets pour leur peuple ? Patrice Lumumba et, plus tard Thomas Sankara sont là des exemples probants.
Alors, comment donc l'Afrique peut-elle aller au développement, si nous nous attaquons, de manière systématique, à ceux qui pourraient nous embarquer sur la voie du progrès ? N'est-ce pas à croire, comme disait Axelle Kabou, que «l'Afrique refuse le développement » ? Simple question.

Serge Grah (Journaliste, Ambassadeur universel pour la paix).

Un article paru dans la rubrique sous l'art à palabres du Filament N°3

jeudi 22 avril 2010

Le christianisme nous a asservis

« C'est quoi la bible? Parole de Dieu ou un livre ordinaire d'histoire ?" Tel est l’intitulé d’un débat qui été lancé ou ouvert récemment dans un grand magazine africain. Ce débat, qu’on le veuille ou pas, nous donne l’opportunité de (re)poser la question du bien-fondé du christianisme en Afrique et, partant, de nous interroger sur les causes profondes de la stérilisation de l’Afrique.
D’abord et avant tout, on peut se demander pourquoi, dans cette Afrique moderne, nous en sommes encore à copier, à répéter les formes mortes, fossilisées, sclérosées des autres peuples, leur Histoire, leur mémoire, notamment celle du peuple juif ? Cette propension et cette obsession des Africains à perpétuer la mémoire juive, hélas ! tue la mémoire africaine, l’âme africaine, l'épopée de la grande douleur, la souffrance non seulement des Noirs d'Afrique, mais de ceux de la diaspora. Ce qui laisse penser que l'Afrique n’a pas de mémoire, pas d’âme, pas de foi. Sinon en quoi l’Histoire du peuple juif est-elle une réponse à nos multiples questions, en tant que Peuple ?

Chaque peuple a, dans son histoire, des messages et des messagers religieux. Ainsi, Bouddha, Mahomet, Jésus-Christ, les prophètes juifs (Moïse, Abraham, etc.) les textes Védiques, le Shintoïsme sont des messagers, des messages religieux destinés à des peuples précis, même si ces messages et ces messagers, par la suite, en s'exportant, sont devenus universels. Tout message s'inscrit donc dans les mythes fondateurs, les symboles d'une culture. Abandonner donc ses messages et ses messagers pour un peuple, c'est abandonner ses mythes, ses symboles, sa culture, en somme son âme.

L’Afrique a sa Foi, sa Religion. Une religion qui a pour berceau natal l'Afrique, une religion dont la tradition religieuse, le message religieux fait coïncider l'origine et l'apparition des peuples africains. Une religion qui explique la création de ces peuples, de leur art, de leur culture, de leur civilisation grâce aux mythes d'origine, cosmogoniques et religieux qui leur sont liés. Comme l'a écrit Barthélemy Comoé Krou, dans son livre « Conception de l'État et forme de démocratie », « C'est leur conception de la divinité qui les (les peuples) meut et détermine leur histoire. La conception de la divinité définit toutes les idées que les hommes, où qu'ils vivent, se font des autres réalités ; elle détermine les comportements collectifs, ainsi que les formes de l'organisation sociale et politique. Dans la mesure où la religion est simplement l'attitude que l'être humain adopte en face de la divinité telle qu'il se la représente, c'est l'histoire même de l'humanité qui est la véritable, authentique et permanente religion, le culte solennel, quotidien et perpétuel que chaque peuple rend aux dieux de sa conception. »

Comme on le voit, aucun peuple ne peut vivre sans contact naturel, spontané avec Dieu, sans relation avec Dieu, sans l’idée du Divin, sans le sentiment religieux. Ce qui montre clairement l'exceptionnelle importance de la religion dans la formation de l'identité profonde d'un peuple, son être intime, son âme. C'est donc du panthéon d'un peuple, de son projet religieux, ses messagers et ses messages que se déduit son projet de société, se déterminent, se forment l'ensemble des grandes valeurs intellectuelles, morales, éthiques, esthétiques, spirituelles fondatrices de sa civilisation, sa culture, son histoire, en dernière instance sa conscience. Installer donc un peuple au centre de sa religion, c’est l’installer à nouveau dans son propre génie créateur, dans le foyer ardent de sa propre forge. Quelle religion donc pour le projet de société de Libération de l’Afrique ? Quelle religion pour achever la décolonisation mentale, intellectuelle, religieuse, spirituelle des peuples africains ?

L’une des causes de la stérilisation de l’Afrique, me semble être la perte de notre identité spirituelle. L’aliénation spirituelle est la source, la racine des autres aliénations : culturelle, politique, économique. Libérer un peuple, c’est, d’abord et avant tout, le libérer spirituellement, lui restituer sa Foi, l’originalité de sa spiritualité. Installer un peuple au centre de son propre génie créateur, c’est l’installer à nouveau dans le foyer ardent de sa propre forge. La vraie décolonisation, c’est la décolonisation spirituelle et mentale. C’est ce qui va nous permettre de frissonner, de palpiter, d’entrer dans le monde des Hommes avec notre propre identité.

Les Africains n’ont nullement besoin d’aller chercher Dieu en Palestine. Car, depuis la nuit des temps, nous avons conscience de l’existence de Dieu. Nous n’avons pas attendu JESUS pour avoir une relation avec Dieu. Nous avons donc une Foi, une Foi Africaine, avec un Dieu unique, en-dessous duquel se trouvent des génies (des esprits). Les génies sont représentés par des statuettes qui ne sont que des intermédiaires. Des statuettes qui ne sont rien de plus que les statues qu’on retrouve dans les Eglises. Et, devant une pierre ou un arbre, ce n’est pas la pierre ou l’arbre qui est adoré : c’est l’esprit qui est présent en tant qu’intermédiaire du Dieu unique.

La Religion Africaine n’est pas païenne dans le sens où les Juifs attendaient le messie, puis il est arrivé. Nous les africains, nous n’attendons personne. Nous sommes ce que nous fûmes et nous serons ce que nous sommes. Mais, nos détracteurs s’en sont donné à cœur joie en assimilant notre Religion à la sorcellerie, etc. Des ethnologues occidentaux et même africains se sont évertués à comprendre la Religion Africaine « à la lumière » de la Bible. (Ce qui relève purement et simplement d’une absurdité qui interdit tout commentaire). Puis, par un amalgame curieux, ils en sont arrivés à cette conclusion : « Puisque meilleure est notre culture, donc meilleur est notre culte. Culte supérieur, meilleur culte, donc meilleur Dieu, vraie religion, vrai Dieu... ». Sans, bien entendu, jamais définir le critère scientifique de cette vraie religion, de ce vrai Dieu, et en omettant que tout culte est culturel, que tout message s'inscrit dans les mythes, les symboles de la culture d’un peuple.

Dieu est Dieu, mais chaque religion a sa façon de le concevoir, de l’adorer, de le nommer. La dénomination de Dieu n’est pas fortuite. Elle est partie intégrante de la doctrine et des rites de chaque religion. Ainsi, les juifs adorent Yahvé, les musulmans Allah, et les Africains Gnamien Kpli, Lago, Zambé, etc.

La christianisation et l’islamisation de l’Afrique sont, comme qui dirait, une « aventure ambiguë »… Avec ces religions dites révélées, nous sommes en situation coloniale. Nous sommes dominés, opprimés. Car, ces religions nous ont été imposées par les armes. Les formes prises par ces religions ont été l’oppression… Et puis, il y a une forme d’intégrisme et d’exclusivité chez Jésus, quand il dit : « Nul n’arrivera au Père s’il ne passe pas par moi ». Cette phrase est dangereuse parce qu’elle signifie que les autres, les adeptes de la Foi africaine, les Boudhistes, les hindous, les musulmans, etc., n’iront pas au « ciel ». Elle impose le christianisme comme religion unique et universelle. Ce qui n’est rien d’autre qu’une escroquerie morale. Il y a un Dieu unique, chaque culture produisant ses messagers.

La Foi Africaine, c’est un rapport de liberté sans condition avec Dieu. C’est une Religion de tolérance. Il n’y a jamais eu de guerre religieuse dans la FOI Africaine … Alors, selon quel critère la religion chrétienne décrète-t-elle, s’arroge-t-elle l’exorbitant droit de dire que son Dieu est le seul vrai et l’unique Dieu ? Pourquoi et de quel droit clamerait-elle que son rite d’adoration profere l’unique vraie religion ?...
En tout cas, comme l’écrit Jean Ziegler dans « La victoire vaincue », « les valeurs, les significations, les symboles qui constituaient les sociétés africaines ont d’abord été niés, limés, érodés, détruits par le bulldozer de la colonisation. On ne dira jamais assez : la conquête des continents d’outre-mer, la mise en esclavage des peuples d’Afrique, le pillage de leurs richesses n’ont été possibles que grâce à la mise en esclavage de leur esprit... La « conversion » des Noirs à la religion « chrétienne » a été tout, sauf l’œuvre de l’esprit saint ».

L’Afrique est en quête de modèles de sociétés, de modèles de développement. Elle veut retrouver sa nouvelle identité, son identité moderne. Certains intellectuels sont fascinés par le modèle Japonais à cause de sa puissance économique, industrielle, technologique et financière. Savent-ils que le Japon est resté animiste et a construit son modèle à partir de ce patrimoine animiste ? Et c’est sur cette racine animiste avec la déesse du Soleil Amaté-Rasuo-Mikami, la Déesse Nationale que sa Religion Nationale le SHINTO se fonde. Et, c’est sur elle qu’est bâtie sa puissance technologique, son rayonnement. Ceci nous démontre l'exceptionnelle importance de la religion dans la formation de l'identité profonde d'un peuple, son être intime, son âme.

Pour reconstruire l’Afrique, il est du devoir des Africains de connaître, faire connaître, reconnaître, réhabiliter, adapter, moderniser la Religion Africaine. Car, si Dieu a fait « l’Homme à son image », il ne faut oublier que les peuple créent leur « Dieu à leur image ». L’histoire des Juifs ne nous concerne pas. Ce n’est pas notre histoire. Le christianisme nous a asservis. Ce n’est donc pas avec lui que nous allons nous libérer de cet esclavage mental qui nous paralyse tant depuis des siècles.
Serge Grah
(Journaliste, Ambassadeur Universel pour la Paix)

Un article paru dans la rubrique sous l'art à palabre du Filament N°3



 

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