lundi 24 janvier 2011

De la nécessité de combattre la Françafrique

En Afrique, la France a une grande histoire avec un certain nombre de pays. Les liens tissés avec l’Afrique pèsent si fort sur l’ensemble des relations de la France avec les pays en développement qu’aucun réexamen de la politique en direction du Sud ne peut se faire sans oser aborder de front les questions posées par ces liens privilégiés. C’est de ce point de vue que le Dr Seraphin Prao aborde, dans cette contribution, la question de la « Françafrique ».

"Une goutte de pétrole vaut une goutte de sang".

(Georges Clemenceau)



La « Françafrique » n’est pas un mot inventé par l’académie française, ni par un grammairien de renom. C’est un terme impropre dans la forme comme dans le fond. Il s’apparente à un effort d’accoler deux mots : la France et l’Afrique. Or il s’agit d’un pays et un continent très lointain que seule l’histoire a pu réunir. Selon nos recherches sur le sujet, c’est l’ancien président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët Boigny qui inventa l’expression France-Afrique en 1955, pour définir les relations d’amitiés qu’il voulait établir avec la France. Il sera transformé par François-Xavier Verschave, pour devenir « Françafrique ».



La Françafrique :

une nébuleuse qui tue l’Afrique

Pour François-Xavier Verschave, on peut définir la « Françafrique » comme « une nébuleuse d’acteurs économiques, politiques et militaires, en France et en Afrique, organisée en réseaux et lobbies, et polarisé sur l’accaparement de deux rentes : les matières premières et l’Aide publique au développement. La logique de cette ponction est d’interdire l’initiative hors du cercle des initiés. Le système autodégradant se recycle dans la criminalisation. Il est naturellement hostile à la démocratie ». On voit donc que la « Françafrique » agit avec plusieurs acteurs (économiques, militaires et politiques) entre un seul pays, la France et un continent, l’Afrique, le tout dans des réseaux.

Historiquement, en 1958, l’union française est remplacée par la « Communauté » dans la constitution de la 5e République. Celle-ci est conçue comme une association entre un Etat souverain, la France, et des Etats africains disposant de l’autonomie interne. Le général de Gaulle, quand il accède à la présidence de la République, doit affronter une situation internationale nouvelle, celle où les colonies de la France au sud du Sahara affirment leur volonté d’accéder à l’indépendance. De Gaulle fait mine d’accepter.

Mais, De Gaule n’a pas oublié que l’intégration économique entre la France et son empire colonial a atteint sa forme la plus achevée dans les années cinquante, à la veille de la décolonisation. Par exemple, en 1960, 30% des exportations françaises étaient réalisées dans le cadre de l’empire.

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, ces relations étaient restées, pour reprendre l’expression de Catherine Coquery-Vidrovitch, « un combiné de régime militaire et d’économie de pillage […]. Sur le plan macro-économique la raison d’être de la colonie était de rapporter à la métropole. […] L’objectif est d’importer à bas prix des marchandises médiocres mais vendues à l’Africain le plus cher possible, en échange de biens primaires d’exportation contre une rémunération au producteur la plus faible possible »1.

Pour avoir toujours le contrôle sur son empire colonial, De Gaule charge, dès 1958, son plus proche collaborateur, Jacques Foccart , de créer un système de réseaux qui emmaillotent les anciennes colonies dans un ensemble d’accords de coopération politique, économique et militaire qui les placent entièrement sous tutelle. Bref, un système élaboré d’installation de forces parallèles. Et puis il y a eu l’ingénieuse idée de créer le franc CFA, qui est en réalité un instrument magnifique de convertibilité en Suisse d’un certain nombre de richesses africaines.

En définitive, après les indépendances, la relation entre la France officielle et les Etats africains s’est transformée en une sorte de relation incestueuse et infectieuse.

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La véritable amitié entre la France et les pays africains est constituée d’une organisation formée par une coalition hétéroclite composée de présidents africains et de multinationales dont le but final est de maintenir au pouvoir des dirigeants corrompus afin d’orchestrer le pillage systématique des fabuleuses richesses de l’Afrique. Ce système d’origine réactionnaire, droitière, conservatrice, arrière-gardiste, est en vérité un instrument de la stratégie néocoloniale française.

Le fonctionnement de la françafrique

La « Françafrique » a plusieurs composantes : la coopération militaire, l'aide au développement, la diplomatie et le franc CFA. Elle s’est incrustée avec un ensemble d’accords de coopération politique, économique et militaire.

La « Françafrique » a pour but de rendre compétitive l’économie française en lui fournissant les ressources naturelles dont son économie a besoin. Se souvient-on que l’économie est la lutte contre la rareté. En ce point se dessine le principe essentiel de la « Françafrique » : assurer la survie de la France.

Dans les faits, les réseaux politiques, mafieux et de filières occultes, se partagent le gâteau africain. Il s’agit d’aider quelques entreprises françaises, aidées par la diplomatie française en Afrique à exploiter les ressources naturelles des pays francophones. Ainsi, l’Afrique devient le pré-carré de toutes les compromissions et de tous les coups tordus, un espace protégé où l’impunité est assurée aux puissants.

En clair, la « Françafrique » agit par les coups d’Etat afin d’imposer des présidents dociles qui permettront aux entreprises françaises d’exploiter abusivement les ressources naturelles de l’Afrique. C’est ainsi que les multinationales instrumentalisent des conflits régionaux ou locaux pour obtenir ou conserver des marchés et des concessions.

Sur le plan militaire, la « Françafrique » s’est transformée en « Mafiafrique », une sorte de mondialisation de relations criminelles. C’est bien elle qui a éliminé Ruben Um Nyobé du Cameroun, Sylavanus Olympio du Togo (le 13 janvier 1963), Barthelemy Boganda de la Centrafrique, Thomas Sankara du Burkina Faso, Patrice Lumumba de l’ex-Zaïre, Marien Ngouambi du Congo Brazzaville, Steve Biko de l’Afrique du Sud, Kragbé Gnagbé et Ernest Boka de Côte d’ivoire, etc. Souvenons-nous que le Nigérien Hamani Diori qui voulait vendre son uranium ailleurs qu’en France, a été déposé manu militari. En 1978, la France intervenait militairement au Zaïre (actuelle République Démocratique du Congo) en soutien au dictateur Mobutu, contre les 3000 rebelles du Front de Libération Nationale Congolaise (FLNC).

Aujourd’hui encore, la France ne désarme pas, elle est plus active que par le passé. Coups d’Etat en Guinée-Bissau (septembre 2003) et à Sao-Tomé- et-Principe (juillet 2003), tentatives de putsch au Burkina Faso et en Mauritanie (octobre 2003), renversement de M. Charles Taylor par une rébellion au Liberia (août 2003), remous politiques au Sénégal (année 2003), déstabilisation de la Côte d’Ivoire (depuis septembre 2002)... l’Afrique de l’Ouest semble s’être durablement installée dans la crise politique. C’est cette « Françafrique » qui a chassé Lissouba du pouvoir parce qu’il a eu le malheur de demander 33 % de royalties sur le pétrole au lieu des 17 % de Sassou Nguesso.

Que d’opérations sur notre continent pour déstabiliser nos Etats : opération « Tacaud » dans la guerre du Katanga (Zaïre) en 1978, opération « Barracuda » contre Bokassa en 1979, opération « Epervier » en 1986 au Tchad, opération « Turquoise » au Rwanda en 1994, opération « Azalée » en 1995 au Comores,[..] opération « Licorne » en 2002 en Cote d’Ivoire. Sur le plan économique, la guerre des ressources naturelles fait rage. En Afrique, ELF tire environ 70 % de sa production, et d’où le nouveau groupe TotalFinaElf tire encore 40 % de sa production. Depuis des décennies, les compagnies pétrolières interviennent dans la vie politique et économique des pays concernés. Si ce n’est pas la mise en place ou le cautionnement des régimes responsables de violations massives des droits humains ou l’alimentation et encouragement des circuits de corruption, à l’étranger (surtout en France), c’est la destruction de l’environnement qui est en cause.

En 2006, le groupe pétrolier Total a publié un bénéfice net ajusté record de 12,585 milliards d’euros, soit le plus gros bénéfice jamais enregistré par une entreprise française. Ses revenus ont progressé de 12% à 153,802 milliards d’euros. La croissance du bénéfice du groupe a suivi ces dernières années la hausse des cours du brut. De 7 milliards en 2003, le bénéfice de Total a dépassé légèrement les 9 milliards en 2004 avant d’atteindre un précédent record de 12,003 milliards en 2005. Depuis sa fusion en mars 2000, le groupe Total-Fina-Elf est devenu la première entreprise privée française et le quatrième pétrolier mondial : 50 milliards de francs de profits, 761 milliards de chiffre d’affaire (soit la moitié du budget de la France). Ce monstre industriel est surtout actif en Asie (notamment en Birmanie) avec Total, en Afrique du Nord (particulièrement en Libye) avec Fina et en Afrique noire (Angola, Congo, Gabon, Cameroun, Tchad...) avec Elf. Au même moment, selon le classement des Nations unies, le Nigeria et l’Angola, les deux principaux producteurs africains de pétrole se trouvent actuellement au rang des nations les plus pauvres, plus précisément les plus appauvries par trois décennies d’exploitation pétrolière.

Cette tendance militaro-affairiste concerne à l’occasion d’autres multinationales : Bolloré-Rivaud (transport maritime), Bouygues (bâtiment), Castel (bières), Thomson (électronique), Suez-Lyonnaise-Dumez (eaux), Dassault (aviation).


Bolloré est l’un des acteurs économiques principaux de la « Françafrique ». On y découvre tous les liens politico-financiers de Bolloré qui est aussi directement bénéficiaire de l’aide économique au développement de la France aux pays africain, entretenant ainsi des relations étroites avec les dictatures d’Afrique. La dépendance de la France pour des produits dont le poids dans la balance commerciale est très lourd (pétrole, cuivre), mais aussi des produits stratégiques (manganèse), sillicium, platine, chrome, molybdène, éponge de titane, cobalt, ... le poussent à piller notre sous-sol avec l’aide de nos présidents.



La France impose une zone monétaire et une monnaie à ses anciennes colonies

Sur le plan financier et monétaire, la France impose une zone monétaire et une monnaie à ses anciennes colonies. La zone Franc est née officiellement en 1946. En réalité, ses principales caractéristiques étaient apparues entre les deux guerres. Jusqu’alors, la colonisation ne s’était accompagnée d’aucune tentative de mise en valeur systématique des territoires d’outre-mer. La formation d’une zone économique impériale, protégée de la concurrence extérieure et fondée sur la complémentarité des productions coloniales et métropolitaines, passait par la création d’un espace monétaire commun. Les premières dispositions dans ce sens furent prises lors du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale avec l’instauration d’une réglementation des changes valable pour l’ensemble des résidents de l’empire et la centralisation des réserves en devises au profit de la métropole. Les liens monétaires avec les colonies furent rationalisés et systématisés après la guerre avec la création des francs des colonies françaises d’Afrique (C.F.A). Si de toutes les structures étatiques de gestion coloniale, la zone franc est celle qui a le mieux survécu à la décolonisation, c’est parce que ses mécanismes permettent aux entreprises françaises d’opérer dans cette zone sans risque notable. Ces mécanismes assurent la libre transferabilité des capitaux dans la zone et la suprématie de la France dans son fonctionnement. Avec la zone Franc, la France garde le contrôle du système économique de ses anciennes colonies. C’est cette vassalisation monétaire que nous appelons le « CFAFRIQUE », un autre pan de la « Françafrique ». (A suivre)


Dr Prao Yao Séraphin

Economiste, analyste politique, enseignant-chercheur. Président du Mouvement de Libération de l’Afrique Noire (MLAN). Président de l’Association des Théoriciens Africains de la Monnaie (ATAM).

Paru dans le Filament N°12

Tombouctou, la mystérieuse cité


En 200 avant Jésus-Christ, Philon avait désigné les 7 merveilles du monde. Depuis l’an 2000, la fondation «7NM» (7 Nouvelles Merveilles du Monde) a entrepris de faire élire 7 autres merveilles du monde moderne. Serge Grah, éditeur ivoirien en visite au Mali rapporte ici des clichés de la seule ville africaine au sud du Sahara candidate.


A l'origine du projet des sept nouvelles merveilles, une idée du journaliste et réalisateur Suisse Bernard Weber. Il s'est rendu compte qu'une seule merveille existe encore : la grande pyramide d'Égypte. Sur la base donc des 7 merveilles de l’antiquité, ledit projet doit toucher toutes les aires géoculturelles du monde. Parmi les nombreux monuments et sites existants actuellement sur la planète, il faudra donc désigner ceux qui méritent l’appellation de « nouvelles merveilles ».

Après une première phase de présélection, 21 finalistes dont 8 sont d’Europe, 6 d’Asie, 4 d’Amérique Latine, 2 dans les Etats Arabes et 1 d’Afrique sont en lice…

Unique représentante de l’Afrique parmi ces finalistes dont la Tour Eiffel de Paris, Tombouctou la cité des « 333 Saints » a des atouts qui peuvent indéniablement peser lourd dans la balance.

En effet, située à 1200 kilomètres au nord du Mali, Tombouctou a été fondée au 12e siècle, au bord du fleuve Niger à l'est de Gao, centre névralgique des affaires avec l'Orient. A son côté ouest, se trouve Walata, la porte menant aux mines de sel qui, à cette époque, pouvait valoir jusqu'à deux fois son pesant d'or. Au Nord, il y a le Maghreb et la mer Méditerranée. Et enfin, au sud des royaumes qui s'étendaient jusqu'à l'océan atlantique.

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Dans cette ville multiséculaire, des quartiers comme la fameuse cité de Djingareiber, un vestige du passé, respire aujourd’hui encore la grande forme. Tombouctou est réputée comme cité de l'or, du commerce, de la science et de la culture. Mais surtout, ville touristique par excellence. Elle avait suscité l’engouement d’illustres explorateurs dont le français René Caillé. Sa maison, sise au quartier Djingareiber, même si elle se trouve dans un état de détérioration avancée, n’en demeure pas moins un site historique à visiter.

Actuellement Tombouctou continue d’exercer encore un pouvoir magique sur ses visiteurs, par les vestiges de son université, son patrimoine architectural, ses hauts lieux historiques et culturels, son artisanat original et sa tolérance religieuse. Les chrétiens (baptistes, catholiques et protestants) et mêmes juifs y ont toujours vécu dans une parfaite harmonie et une grande solidarité avec les musulmans. Ses mosquées de Djingareiber, Sankoré et de Sidi Yahia qui datent toutes du 14e siècle, sont inscrites sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. Le centre Iheri-Ahmed Bada qui est un centre de documentation et de recherches, est chargé de collecter et d’exploiter les manuscrits africains pour une réécriture de l’histoire africaine. Depuis sa date de création en 1973 jusqu’à ce jour, le centre a pu collecter 20.000 manuscrits traitant de sujets divers. A Arabadjou, au nord de la ville, se dresse fièrement le monument de la paix qui a consacré la fin de la rébellion dans le nord du Mali. Construit après la « Flamme de la Paix de Tombouctou » organisée le 27 mars 1996, ce monument comprend trois parties que sont les murs de l’histoire, le bûché symbolisant la flamme qui a permis d’éteindre le feu et une silhouette de quatre personnes tenant le flambeau de la paix. Pour que cette paix règne en Afrique et à travers le monde.


Tous les Africains, où qu’ils soient, doivent apporter leurs suffrages à Tombouctou pour faire de cette « cité mystérieuse » l’une des 7 nouvelles merveilles du monde. Car, son mérite et sa contribution à la civilisation de l’universelle doivent être reconnus à leur juste valeur à Lisbonne le 7 juillet prochain. Toutefois, il faut rappeler que le mode d’élection se fait par un vote sur internet. Et tout Africain doit le faire. Pour mémoire il est bon de savoir que sur la liste des sept merveilles du monde de l’antiquité, il y avait le temple d’Artémis à Ephèse, les Pyramides d’Egypte, les jardins suspendus de Babylone, le mausolée d’Halicamesse, le phare d’Alexandrie, le colosse de Rhodes et la statue de Zeus à Olympie.

Serge Grah

(Journaliste, Ambassadeur Universel pour la Paix)

Paru dans le Filament N°12

Les chrétiens d’Afrique sont-ils de bons chrétiens ?


Legs de la traite négrière et de la colonisation, la chrétienté a imbibé les habitudes quotidiennes de bon nombre d’Africains. Généralement, sur le continent noir, ils sont nombreux ces dirigeants ou hommes politiques de premier rang qui aiment montrer qu’ils sont de « bons chrétiens » à l’occasion des grandes célébrations chrétiennes, comme Noël ou Pâques. Mais, ces fêtes symbolisent-elles vraiment pour les Africains, en particulier les dirigeants africains, une occasion de prendre date avec l’histoire ou de faire de sincères actes de contrition comme leurs compatriotes chrétiens pour le développement de leur continent ?

Qu’on se le dise et qu’on s’y accorde, les chrétiens africains de ce début de 21e siècle se montrent plus fervents croyants que les Occidentaux qui leur ont inculqué les valeurs et règles de base de cette religion chrétienne. Au point de se prévaloir de leur croyance en Dieu et très précisément en « son fils unique Jésus-Christ » pour mener des croisades meurtrières contre leurs frères qui ne regardent pas dans la même direction religieuse qu’eux.

Le Nigeria illustre parfaitement, de façon cyclique, cet engrenage des violences religieuses en Afrique occidentale. Un peu comme le Kenya en Afrique de l’Est. Les dimanches, en Afrique, l’on ne ressent pas de la même façon la ferveur chrétienne dans les chapelles, temples et églises comme on le voit en Occident.

Votre navigateur ne gère peut-être pas l'affichage de cette image. Alors que le prêtre ou le pasteur blanc et ses fidèles participent aux célébrations dominicales en gardant un œil sur leur montre, sur le continent noir, les mêmes acteurs chrétiens précités se vautrent dans le gaspillage du temps les dimanches. Homélies et prêches interminables, quêtes maigres, mais longues, chansons de louange kilométriques ; voilà autant de caractéristiques qui différencient les célébrations dominicales d’Afrique d’avec celles des Occidentaux. Autrement dit, si les ferventes prières pouvaient aider les Etats d’Afrique à se développer, les Africains seraient à des années-lumière des habitants des pays du Nord. Hélas, en Afrique, on oublie, ou du moins, on prend la peine d’oublier que l’« ora » s’accompagne du « labora » comme le recommande la Bible. Ce ci suggere, en d’autres termes, que un croyant en Jésus-Christ doit travailler au même rythme sinon plus qu’il prie!!!

C’est justement ce qu’ont compris les habitants du Nord qui se donnent de moins en moins la peine d’honorer le Commandement de Dieu qui veut que les chrétiens « respectent le jour du Seigneur ». La « crise de la foi en Occident » évoquée par la presse du Nord à plusieurs reprises est encore dans toutes les têtes !!!

Cet attachement particulier des Africains à la foi chrétienne s’est surtout fossilisé parce que les leaders d’opinion de leur continent s’efforcent quotidiennement de leur montrer de mauvais exemples. Ces Noirs de premier plan d’Afrique portent en effet le nom de grands saints, mais hélas ne se donnent presque pas la peine d’imiter les vertus de ces anges. A titre illustratif, Joseph Kony tue impunément « au nom de Dieu » en Ouganda; Saint Charles n’a pas suffi au président Taylor pour qu’il se préserve de massacrer ses compatriotes libériens et leurs frères sierra-léonais; Saint Faure n’a pas pu convaincre le président Gnassingbé Junior de ne pas fermer les yeux sur les humiliations macabres des Togolais en 2005 et les fraudes patentes du scrutin présidentiel du 4 mars 2010, etc.

Trop souvent, les chrétiens d’Afrique oublient, comme le rappelle Saint Augustin, que « Dieu qui nous a créés sans nous ne peut nous sauver sans nous » ! Et surtout qu’on « demandera plus à ceux qu’on a donné plus (…) Que celui qui veut devenir le plus grand d’entre vous apprenne à servir les autres », dixit le Christ. Un message christique qu’ont compris de toute vraisemblance les dirigeants du Nord, même s’ils sont loin d’être des Saints. Jacques Chirac fut un « ami personnel » du défunt général Etienne Eyadèma Gnassingbé, mais jamais, le chrétien Chirac n’a cherché à enfoncer sa terre natale dans le gouffre sur tous les plans comme son pair Étienne Gnassingbé s’est évertué à le faire quand le processus de démocratisation a été enclenché au Togo dans les années 90.

Ne plus chercher à être chrétien pour être chrétien en Afrique est aussi une voie idoine pour les habitants de ce continent pour prendre de nouvelles résolutions engageant véritablement le continent noir sur le sentier du développement. C’est la meilleure Pâque que les chrétiens Africains puissent célébrer en cette année du cinquantenaire des indépendances africaines…

Edem Ganyra

Source: L’Encre Noir
Illustration : Camille Millerand

Paru dans Le Filament N°12

que valent les sanctions de l’union européenne ?


Le chef d'état français, M. Nicolas Sarkozy, avait intimé l’ordre au président Laurent Gbagbo de quitter le pouvoir "avant la fin de la semaine", notamment au plus tard le 19 décembre 2010. Comme on pouvait s'y attendre, l'ultimatum, lancé par M. Nicolas Sarkozy à Bruxelles n'a pas produit d'effets. M. Laurent Gbagbo est toujours au Palais présidentiel. L'Union européenne (UE) a, par la suite, entrepris de mettre des menaces à exécution, en usant d’un certain nombre de mesures dites « sanctions ».

En effet, les pays membres de l’Union européenne ont décidé, lundi 21 décembre dernier, de sanctionner le président Laurent Gbagbo, accusé par ceux-ci, de « se maintenir au pouvoir après un coup de force institutionnel », a indiqué Mme Maja Kocijancic, la porte-parole de la chef de la diplomatie européenne, Mme Cathérine Ashton.

Ainsi, M. Laurent Gbagbo, y compris 18 personnes de son entourage, dont son épouse Simone, subiront des restrictions dans la délivrance de visas pour les pays de l'UE, et leurs avoirs dans ces pays seront gelés.

Selon un diplomate européen cité par l'AFP, les interdictions de visa devraient être rapidement effectives, mais le gel des avoirs prendra plus de temps, du fait de la procédure «plus lourde».

Interrogations

Les sanctions de l'Union Européenne poussent à plusieurs interrogations dont les principales pourraient être les suivantes : pour qui se prend cette organisation pour distribuer, comme ça, des sanctions, à l’emporte-pièce, à des citoyens d'un pays indépendant depuis 1960 ? Qu’est-ce qui l’autorise à sanctionner les gens ? D’où tire-t-elle sa légitimité ?...

Et puis, franchement, avant d'être sanctionné, le bon sens demande qu'un être humain, si tant est qu’il est considéré comme tel, doit pouvoir avoir l’opportunité de répondre, devant un tribunal, des actes que l'on lui reproche ; car, selon la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, en son article 9, « Tout homme est présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable », bien entendu devant les tribunaux…

Les sanctions de l'Union Européenne montrent combien on se fout royalement de nous les Africains. Et, bêtes que nous sommes, nous les Africains, nous applaudissons et claironnons fièrement ces « décisions » qui n’ont pas d’autre objet que de nous infantiliser, de nous instrumentaliser, de nous déshumaniser, comme à l’époque coloniale, cette époque glorieuse où l'on avait droit de vie et de mort sur ses « sujets ». A la seule différence que, ici, ce n'est plus la France seule, mais une « Union » regroupant plusieurs pays coloniaux d'hier. Ne sont-ce pas là le comble du complot contre l’Afrique et la preuve évidente et mal dissimulée de la pérennisation de la colonisation et de l’esclavage ?

Naïveté et inconscience

Alors, je pose la question suivante : Quand est-ce que, nous les Africains, nous allons nous réveiller et apprécier à sa juste valeur ce genre de méprise et de mépris?

Par ailleurs, on pourrait légitimement se demander ce que valent ces sanctions pour les sanctionnés en question ?

Je réponds tout net : ces sanctions sont nulles et sans effet, quand on sait que les personnes concernées ne vivent pas en Europe, n'utilisent pas les services européens pour leurs besoins quotidiens et vitaux. De plus, c’est un principe universellement reconnu et sacré dans le monde civilisé que « ce sont les personnes ayant le droit de vote, de représentation et de participation dans une organisation qui sont moralement et légalement soumises aux lois, règlementations et décisions de cette organisation, que ce soit au plan local ou à l’échelle internationale ». De ce fait, il est clair que les Africains, et dans le cas d’espèce, M. Laurent Gbagbo et son entourage ne sont aucunement concernés, ni moralement, ni légalement, par les sanctions de l’Union Européenne. De la même manière, un citoyen français, anglais, allemand, espagnol, entre autres Européens, se considère ni moralement, ni légalement obligé d’obéir aux injonctions d’un parti politique chinois ou d’une union africaine, ou d’un syndicat américain, par exemple, s’il n’est ni de loin, ni de près concerné par les activités et les statuts de telles organisations. Il faut le savoir.

De ce fait, les Africains qui considèrent et épinglent ces décisions et s’en enorgueillissent, font tout simplement preuve d’une naïveté déconcertante et d’une crédulité sans égal. Ces Africains-là oublient ou feignent d’ignorer que l'Union Européenne les utilise simplement comme des paillassons pour entrer chez nous et faire ce qu’elle veut sur nous et de nous. Ces individus sont des suppôts pour perpétuer la domination occidentale et l’esclavage permanent des Noirs, tel qu’édicté par le « Code noir » promulgué par Louis XIV en 1685. Le pire est que ces Africains-là ont vendu leurs âmes au diable, et sont prêts à tout et à n’importe quoi pour plaire à leurs maîtres, prêts à utiliser des rebellions et des mensonges, prêts à violer les lois et la constitution de leurs pays, prêts à tuer leurs compatriotes…, juste pour avoir le sentiment d’être « quelqu’un », sinon c’est pour obtenir des positions et des gains qui, du reste, sont éphémères ; du moins c’est pour récolter des miettes qui les rabaissent plutôt que de les élever. Ces Africains-là sont les vrais bourreaux des Africains et de l’Afrique. C’est la honte. En tout cas, j'ai mal, tout simplement mal…

C’est ce que je pense,

Léandre Sahiri,

Directeur de Publication

Paru dans le Filament N°12

mercredi 5 janvier 2011

EXIGER LE RETOUR EN AFRIQUE DES QUELQUES 3.000 MILLIARDS FCFA DE LA BCEAO LOGES AU TRESOR FRANÇAIS


Exiger le retour en Afrique des quelques 3.000 milliards FCFA de la BCEAO logés au trésor français et qui peuvent servir au développement des pays de la sous-région ouest africaine.


Le Professeur Kako Nubukpo est un économiste togolais, agrégé des Universités en économie et ex-fonctionnaire de la Banque Centrale des Etats de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO).

Aujourd'hui consultant auprès de l'Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA), il dresse un bilan de cette institution sous-régionale qui, selon lui, a réalisé très peu en quinze ans, parce qu'elle se contente surtout de gérer de grands équilibres macroéconomiques, au détriment de l'amélioration des conditions de vie des citoyens. De plus, le Pr Kako Nubukpo, revenant sur une question dont la BCEAO parle peu, réclame le retour en Afrique de plus de trois mille milliards FCFA de la Banque centrale, logés au trésor français et qui pourraient servir au développement des pays de la sous-région ouest africaine, membres de l'UEMOA. Interview.


Ouestafnews - En tant qu'économiste, quel est votre regard sur les progrès réalisés, après 15 ans, en matière d'intégration économique sous régionale, dans la zone UEMOA ?

Pr Nubukpo - C'est comme la bouteille à moitié pleine ou à moitié vide (...). Au plan formel, il est indéniable qu'il y a eu des progrès, notamment du point de vue des institutions sous régionales, du point de vue même de la cohésion au niveau des décideurs. Le mécanisme de surveillance multilatérale, le mécanisme de surveillance par les pairs, entre autres, constituent des progrès indéniables.

Mais, concrètement, par rapport à ce que vit le citoyen de l'Uemoa, force est de reconnaître que nous n'avons pas avancé. La pauvreté continue d'augmenter. Comme on voit bien, le coût de la vie augmente dans l'Union ; on ne peut pas circuler librement en dépit des textes qui disent qu'il y a une liberté de circulation etau plan de ce que moi j'appellerai la gouvernance macro économique de la zone. Il y a de sérieux problèmes. Nous avons une monnaie qui est extrêmement forte parce qu'elle est rattachée à l'Euro, et l'Euro fait à peu près 1,40 dollar. Mais, nous ne pouvons pas exporter, parce que nous exportons en dollar et nos intrants sont importés en Euro. Donc, nos hommes d'affaires, nos agriculteurs, nos commerçants ont beaucoup de mal à être compétitifs à l'export... En quelque sorte, les gens en parlent, les institutions progressent mais le citoyen lambda de l'Union ne voit pas encore le fruit de l'intégration. [...]

Ouestafnews - Lors d'un débat à l'occasion de ce 15ème anniversaire, vous avez mentionné la Banque Centrale et vous avez évoqué la question de ses réserves à l'extérieur, notamment en France. Pouvez-vous nous expliquer davantage ce mécanisme et en quoi il plombe la relance de nos économies que vous défendez ?

Pr Nubukpo - Oui ! Ce qu'il faut savoir, c'est il y'a ce qu'on appelle les « conventions du compte d'opération » qui organisent la gestion du franc CFA. Pour être simple, lorsque la Banque centrale émet du franc CFA, il faut qu'elle ait des devises, qui sont logées auprès du trésor français et la convention dit : lorsque vous émettez 1 franc CFA, vous devez avoir 0,2 franc CFA sous forme de devise auprès du trésor français, soit 20% de taux couverture de l'émission monétaire. Aujourd'hui, nous sommes à plus de 110 % de couverture de cette émission monétaire! C'est-à-dire que quand nous émettons un franc CFA nous avons plus de 1 franc CFA sous forme de devises logés au trésor français à Paris. La question est de savoir si entre les 20% de couverture qui sont exigés pour que la France garantisse la parité fixe entre le CFA et l'euro et les 110 % de couverture qui sont effectifs à l'heure actuelle, s'il n'y a pas moyen de mobiliser une partie de ces ressources pour financer la croissance de nos économies qui en manque cruellement.

Ouestafnews - De quels montants parle-t-on ? De milliards, de dizaines ou de centaines de milliards?

Nubukpo - Il y a plus de 3.000 milliards de francs CFA à l'heure actuelle, provenant de la zone UEMOA et la zone CEMAC (Communauté Economique des Etats de l'Afrique Centrale). Je crois savoir qu'on n'est pas loin d'en avoir le double, parce que c'est une zone productrice et exportatrice de pétrole. Donc, si on accumule les réserves de change des deux Banques centrales de la zone Franc, on n'est pas loin de 8.000 milliards de francs CFA qui ne servent finalement qu'à garantir la parité fixe. La question qu'on est en droit de se poser est de savoir si nous privilégions une croissance, quitte à avoir un peu d'inflation dans nos zones, ou si nous voulons simplement défendre le taux de change et nous glorifier d'être une zone de faible inflation ? Tout ceci en sachant, en plus, que cette inflation n'est pas d'origine monétaire, c'est une inflation importée. Ce sont les chocs pétroliers, les aléas climatiques, donc la question c'est : à quoi servent les banques centrales de la zone Franc ?

Ouestafnews - Vous remettez en cause le modèle ou, en tout cas, le choix de la régulation, alors qu'on sait que pendant les quinze dernières années, ça a été l'ossature de la politique, le coeur, voire l'âme de la politique de l'UEMOA : baisse de l'inflation et contrôle des déficits budgétaires.... Est-ce qu'un économiste raisonnable peut remettre en cause ces modèles sans remettre en question les équilibres ? Jusque-là, on nous a convaincus que l'équilibre de nos économies repose sur ces deux paramètres, ou encore que ces deux paramètres font partie des fondements auxquels il ne faut pas toucher...

Pr Nubukpo - Tout à fait. Je voudrais être clair. Je ne fais l'apologie de la mauvaise gestion, ni du laxisme en matière de gestion économique. Mais, je dis simplement que nous devons être pragmatiques. La variable aujourd'hui qui manque le plus dans nos économies, c'est le crédit. Et, toutes les études sur le financement de notre zone montrent qu'il y a rationnement du crédit. Donc, la Banque centrale doit jouer son rôle pour alimenter nos économies en liquidité et c'est très important. Elle doit également jouer son rôle pour une bonne fluidité des impulsions monétaires, voir comment le secteur bancaire se comporte et elle est d'autant plus obligée de jouer ce rôle qu'elle a promu la libéralisation financière, en 1989. Ce que je dis simplement, c'est que nous devons avoir du crédit pour obtenir la croissance et la croissance va générer les recettes d'exportation des devises qui vont nous promettre de garantir notre parité. Il n'est pas normal que les économies les plus faibles du monde aient la monnaie la plus forte du monde. La monnaie doit refléter un tant soit peu la qualité de la production d'une économie, la monnaie ne peut pas être déconnectée du secteur réel de nos économies. C'est comme si on voulait vivre au-dessus de nos moyens, sans accepter d'en payer le prix.



source ouestaf.com
paru dans Le Filament N°8

dimanche 26 décembre 2010

Le roman en Côte d'Ivoire : une écriture "nzassa"

Les recherches romanesques ivoiriennes débouchent sur une nouvelle écriture transculturelle auxquels Jean-Marie Adiaffi avait appliqué le terme agni de " nzassa " qui signifie : assemblage de type patchwork.

À côté de romans de facture classique, on remarque aujourd'hui en Côte d'Ivoire une nette tendance des romanciers à une recherche d'écriture. Comment dire ? Comment mieux dire ce que l'on a à dire ? Ainsi, des auteurs comme Ahmadou Kourouma, Maurice Bandaman, Tanella Boni, Véronique Tadjo ou encore le regretté Jean-Marie Adiaffi ont développé une écriture romanesque mâtinée de poésie et de littérature orale qui ne laisse pas indifférente la critique littéraire.
Cette recherche d'une écriture propre, parmi l'une des plus originales de ces dernières années allie créativité, intertextualité, message qui sont les maîtres mots de ces romans d'un nouveau genre auxquels Adiaffi avait appliqué le terme agni de " nzassa " (assemblage de type patchwork).

Dans Le Fils-de-la-femme-mâle (1993), Maurice Bandaman évoque sur le mode du conte, empruntant aussi à nombre d'autres genres tirés de l'oralité, l'odyssée d'Awlimba-Tankan, hermaphrodite, figure emblématique d'un nouveau monde qui puise aux sources de l'univers culturel akan. Quant à Kourouma, qui a obtenu le Renaudot 2001 avec Allah n'est pas obligé, il a produit, avec En attendant le vote des bêtes sauvages (1999), un texte novateur où les
veillées de chasseurs (les dozos) et leurs textes traditionnels nourrissent la structure et le sens de cette vision renouvelée du tyran africain, en reprenant les formes codifiées de la parole traditionnelle (ancienne).

Dans Les Baigneurs du lac Rose (1995, réédition 2002) Tanella Boni allie poésie et prose dans un entrelacement subtil mais parfois déroutant où Samory et la Reine Pokou trouvent le terreau où fonder la nation ivoirienne. Véronique Tadjo, poétesse comme Tanella Boni, résume le pays au temps du parti unique dans un roman qui lui aussi se cherche entre poésie et prose, et dont le titre est symbolique, Le Royaume aveugle (1990) ; fable qui sera prolongée par un texte plus intimiste mais toujours dans cette même perspective de " recherche d'une écriture ", Champs de bataille et d'amour, qui évoque l'aventure singulière d'un couple mixte vieillissant, à la façon de Milan Kundera. Elle s'était d'ailleurs essayé à une écriture entrecoupée, genre " tranche de vie " dans À vol d'oiseau (1992).

Parmi tous les nouveaux écrivains de cette veine, on remarque un premier roman, celui de Yao N'Guetta qui, dans Dis-moi mon rêve (1999), arpente les mêmes sillons que ses devanciers. Prenant appui sur la défense d'une culture endogène, il tente une composition romanesque qui, là encore, lie tradition et écriture d'avant-garde.

Les ingrédients de cette nouvelle écriture révèlent une intertextualité féconde entre le roman et la littérature orale, mais aussi entre le roman et la poésie, autant au plan des structures empruntées qu'au plan parfois des personnages (les personnages non anthropomorphes, chez M. Bandaman par exemple, sont directement empruntés au conte). Il en est de même pour l'espace (espace mythique, utopie représentée) ou pour le traitement du temps du récit.
Tout cela est associé à une poétisation de l'espace référentiel ivoirien, notamment de la ville d'Abidjan qui accède au statut de ville littéraire (Kourouma en avait déjà tracé les sillons dans Les Soleils des indépendances), ce qui permet d'éviter les espaces ubuesques et anonymes qui peuplent les romans africains. Kourouma, là encore, va jusqu'à citer nommément certains présidents africains, les dictateurs dont parle son personnage d'enfant-soldat dans Allah n'est pas obligé.

Chez Véronique Tadjo et Tanella Boni, on constate une « architextualité » prégnante où le décloisonnement des genres poétique et romanesque laisse augurer que l'un ne peut se dire sans l'autre. La lecture de certains textes en est rendue parfois déroutante voire déconcertante, comme dans Les Baigneurs du lac Rose où la tension entre les deux genres est maintenue tout au long du récit et nous vaut des pages superbes, notamment sur la Reine Pokou. Véronique Tadjo pour sa part, tente de maîtriser le phénomène en isolant quelquefois les " morceaux " de poésie qui tentent de s'infiltrer dans le tissu romanesque au hasard d'un mot plus " têtu " qu'un autre. Tentative aboutie dans À vol d'oiseau et dans une moindre mesure dans Le Royaume aveugle, qui peut aussi se lire comme une longue suite de poèmes en prose. Tous ces éléments indiquent une exigence certaine, attendue du lecteur ; ainsi Dis-moi mon rêve de Yao Nguetta, parfois touffu mais foisonnant du matériau de l'identité ivoirienne plurielle, privilégie une forme circulaire qui fait du détour, caractéristique de la parole africaine, la forme symbolique de son écriture.
Ces romans retrouvent la problématique d'écriture des Soleils des indépendances de Kourouma et, au tout début des années 1980, de La Carte d'identité de J.M. Adiaffi, qui par son titre même, annonce un programme thématique et structurel qui met en scène les ingrédients dont nous avons parlé plus haut.

Et puis, l'intrusion de l'actualité africaine fait plus que des clins d'œil. Présente, lourde de sens, douloureuse toujours, elle s'insinue puis force la porte des textes et s'installe là où on ne l'attend pas forcément. Comme une plaie béante dans une histoire qui voudrait bien se tenir tranquille : le Rwanda, la problématique identitaire, culturelle, font irruption dans des textes qui veulent aussi toucher le lecteur " au cœur ".

Appliquée à l'intertextualité dont il est question ici, cette réflexion d'Alain Ricard sur la problématique des livres et des langues en Afrique noire nous paraît essentielle puisque la fiction est d'abord invention de sa propre langue : " la conscience linguistique est d'abord conscience de la multiplicité des langues, expérience d'une manière d'éclatement du discours, marqué par la
diglossie et le métissage ; l'autre face de la littérature est justement la cohérence que l'écriture impose au monde. Cette tension entre dispersion et cohérence est féconde : elle crée un champ de forces qui est vraiment le lieu de l'écriture en Afrique aujourd'hui. " (Littératures d'Afrique, des langues aux livres, 1995).

Cette cohérence que l'écriture impose au monde est donc celle que tentent de fonder les romanciers ivoiriens d'aujourd'hui.
Le roman de la dernière décennie allie donc une certaine exigence d'écriture et des thèmes chers au roman africain, notamment celui du pouvoir et du mal développement. Mais cette thématique rebattue est servie par une écriture nouvelle qui donne à lire une poétique singulière, signe d'une identité en gestation, en mutation, transculturelle et endogène. Car, comme l'écrivait C. Ndiaye dans Gens de sable dès 1984, « il n'est plus permis (et, en toute honnêteté, il ne l'a jamais été) de condamner celui qui se préoccupe du style… Il serait temps que l'écrivain du tiers monde se comporte en esthète… ». Et, cela n'est pas pure provocation…

Diané Véronique Assi,
(Maître-assistante, UFR Littératures et civilisations, Université d'Abidjan-Cocody)



Le livre et la paix, quel rapport

Le Livre procède comme d’un lieu vide qui lui a été aménagé pour réaliser ses prouesses. Celles-ci sont variées. Elles ont toutes les dimensions, toutes les formes, toutes les couleurs. L'impact peut être minuscule et mal discernable ou bien brutal. Le livre peut tracer les chemins d'une vocation ou modifier un engagement. Certaines personnes ont ainsi trouvé le courage de persévérer dans leur vie rien qu'en puisant des leçons d'énergie dans le Livre…
Comme on le voit, le Livre que nous lisons n’est pas à proprement parler un livre, mais une personne avec qui nous discutons et, qui nous apportent toujours quelque chose de fabuleux. Ainsi, le Livre nous éduque, nous façonne, nous modèle. Quelquefois, beaucoup plus que l’éducation familiale que nous avons reçue. Pour ainsi dire, Le livre est un ami qui nous prête une oreille attentive quand nous en avons besoin. A quelque moment que ce soit.

L’exemple de l’ouvrage « La Paix par l’écriture »

Oui, trouver la Paix à travers l'écriture
Puisque les larmes n’ont pas suffit à calmer ma peine, j’écris
Ecrire pour évacuer les maux par les mots
Ecrire pour ne pas me laisser empoisonner par ma douleur
Ecrire pour ne pas transmettre ma haine
Ecrire pour canaliser la colère que je sens monter en moi
Ecrire pour réaliser qu'au fond c’était une vilaine parenthèse
Ecrire pour Pardonner
Ecrire pour guérir
Mais écrire, surtout, pour Demain.
Est-ce cela l’intime vocation des ouvrages qui ont été écrits sur la crise ivoirienne ? Nous aider à comprendre la réalité de la crise ? Soulager notre peine… Nous emmener à pardonner ? Comment est-ce possible ? Sinon, comment faire pour que ce couple dans sa relation puisse concourir à la Paix ?
Des jeunes à travers un livre collectif dont le titre évocateur et bien à propos est « La Paix par l’écriture », nous en donnent peut-être un début de réponse. Il faut souligner que ce titre est d’abord le thème de l’édition 2007 du concours littéraire « Les Manuscrits d’Or » organisé chaque année par Vallesse Editions. Un concours qui met en compétition des jeunes vivants sur le territoire national de Côte d’Ivoire dans les genres de la Poésie, de la Nouvelle et du Théâtre. Il s’agissait pour ces jeunes de produire des textes qui soient en rapport avec la situation de crise que nous vivons depuis le 19 septembre 2002. C’est-à-dire, traiter des méfaits de la guerre, promouvoir la paix, la tolérance, le pardon, la fraternité, les valeurs morales, le respect de l'autorité du chef, etc.
Ces jeunes, pour certainement avoir été témoins ou acteurs durant les moments forts de la crise, ont su exprimer les émotions qui les envahissaient et torturaient leur âme. Ainsi, dire les mots qui accompagnaient ces émotions, a permis eux jeunes gens de mettre un terme à leur souffrance, de se libérer, mais aussi et peut-être surtout de libérer tous ceux qui viendraient à lire leur témoignage. Le but étant de faire vivre les témoignages et d'en transmettre la leçon, et dans le cas d’espèce… par
le Livre qui créerait le rempart qui empêche le mal de continuer sa course et de propager son venin.

A travers leur Livre, ces jeunes par le Livre venait de contribuer à la reconstruction d'une Côte d'Ivoire Nouvelle en tirant les leçons de ce passé récent ; ils venaient de déconstruire certaines idéologie d'exclusion, de haine et de violence. Voilà le Livre en plein dans le processus de paix.


Le Livre et la Paix

Il n’y aucun doute que le Livre puisse être non seulement d’un apport essentiel au processus de Paix, mais aussi à maintenir un climat de concorde. Mais se pose à nous une question particulièrement épineuse : comment faire en sorte que le Livre participe effectivement et efficacement à créer cet environnement de Paix ? L’évidence est qu’il faut lire. Que les leaders et autres faiseurs d’opinion créent en eux l’amour du Livre et le besoin de lire… Que les ministres lisent, que les intellectuels lisent, que les Reines, Rois et Chefs traditionnels lisent, que les jeunes lisent. En somme, que le peuple tout entier lise. Le Livre, disons la lecture et plus la Culture, nous donne des outils pour que nous devenions acteur de notre propre vie et nous offre des moyens qui nous permettent d’effectuer des choix judicieux pour nous-mêmes et pour notre Nation.
Force est donc de constater à ce niveau de notre intervention, que le Livre a un rôle fondamental à jouer dans la consolidation de la conscience
citoyenne, dans la promotion d’un comportement civique et dans l'amélioration des relations entre Ivoiriens, mais aussi de comprendre l’urgence de l’intégration des peuples comme solution à beaucoup de nos problèmes africains…

Il faut donc Lire, disions-nous. Et qu’on ne brandisse plus l’argument, de plus en plus fallacieux, de la cherté du Livre. Car si nous n’arrivons pas à développer en nous l’Amour du Livre et le besoin de Lire, même à 500 F CFA le Livre, personne ne viendra l’acheter... Quand vous allez chez certains ivoiriens et même chez bon nombres d’intellectuels, jetez un regard discret dans leur salon. Vous vous rendrez compte que la bibliothèque, si elle existe, ne contient malheureusement que de la vaisselle…des ustensiles de cuisines. Comment le Livre peut-il être vecteur de Paix si ceux auxquels il est destiné s’en désintéressent ? Voilà pour nous la question principale ? Or par le Livre, on pourrait donner aux enfants d’aujourd’hui et à ceux de demain, les armes essentielles pour comprendre la Paix et, la maintenir vivante. Parce que le Livre aura fait disparaître notre incultisme, notre ignorance et notre incapacité à comprendre les choses les plus banales du fonctionnement des sociétés humaines. Levain sur lequel poussent très souvent toutes les formes d’exclusion, de haine, d’intolérance, et finalement de guerres. S’il arrive donc aux Ivoiriens de croire que l’instruction, l’éducation, la Culture coûtent chères, qu’ils continuent d’essayer l’ignorance. Ils verront bien la différence de coût.
Qu’il nous soit donc permis, au terme de notre propos, de saluer l’initiative de l’Université Charles Louis de Montesquieu qui a engagé la réflexion autour du Livre et de la Paix, avec certainement pour ambition d’offrir aux Ivoiriens un nouvel acte civique qu’on pourrait bien intitulé : « Lire pour la Paix »… Ecrivons donc pour la Côte d’Ivoire ! Lisons pour la Côte d’Ivoire et pour l’Afrique ! Je vous remercie.


Serge Grah
(Journaliste, Ambassadeur Universel pour la Paix).
(Extrait de Communication au Colloque "Livre et Paix",
Abengourou, le 9 août 2008



 

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