lundi 27 septembre 2010

Côte d’Ivoire : A propos de l’inquiétante montée de la fièvre de la politique du ventre

Les élections présidentielles en Côte d’Ivoire ont engendré un phénomène qui semble normal, mais qui, en réalité, n’est que le bout de l’iceberg de la souffrance et de la facilité devenues le lot de la population. Il s’agit des groupes de soutien aux différents candidats.

En fait, ce phénomène a commencé sous Houphouët Boigny. En son temps, M. Houphouët Boigny utilisait de gros moyens pour « houphouëtiser » la conscience nationale. La corruption, l’emprisonnement des opposants vrais ou faux ; les parents des opposants n’échappaient pas à la poigne en fer de Boigny. Les parents de certains opposants étaient jetés en taule pour signifier qu’ils ont mal éduqué leurs enfants, au point que ceux-ci ont le culot de critiquer Boigny, l’omnipotent et l’omniscient qui, au demeurant, se comparait à Jésus, à Socrate et à Mahomet. C’était donc sa façon à lui, M. Houphouët Boigny, de « rééduquer », en quelque sorte, ces enfants qui ont « dévié » ou « fauté ». M. Houphouët Boigny avait tout le pays dans sa paume. Depuis les délégués PDCI et chefs de villages jusqu’aux parlementaires, en passant par les notables, les préfets et les sous-préfets et les ministres. C’était bien cela, « la démocratie à l’ivoirienne ». Sous M. Houphouët Boigny, toute personne qui refusait de payer pour acquérir sa carte de membre au PDCI était systématiquement arrêtée. Les usagers des transports publics et privés routiers étaient soumis permanemment à une fouille systématique qui aboutissait au payement de sommes plus élevées que le prix de la carte PDCI. Des groupes ethniques défilaient chez M. Houphouët Boigny, pour lui présenter des excuses et pour lui faire ou réitérer allégeance et soumission, parfois suite à « une faute » commise contre Boigny par un fils d’une ethnie donnée. Ainsi, on a assisté, en Côte d’Ivoire, aux défilés du peuple Wê dans « l’affaire du capitaine Sioh », les Bété « dans l’affaire Gbagbo », les Agnis « dans l’affaire du Sanwi », etc.

On peut comprendre et mettre de tels agissements de M. Houphouët Boigny sous le fait que la nation ivoirienne vivait un système politique de parti unique. Mais, chose curieuse, les clubs ou « cercles de soutien » ont repris du poil de la bête, sous M. Henri Konan Bédié qui, venu de son Daoukro natal, ambitionnait de transformer la Côte d’Ivoire en un « éléphant blanc ». On en comptait par dizaines, par centaines, par milliers. Ainsi, à Londres, on a eu par exemple GRAPA-PDCI qui, selon ses animateurs, fait du lobbysme pour, entre autres, remettre M. Henri Konan Bédié dans la chaise royale que M. Houphouët Boigny lui aurait laissée en héritage au palais présidentiel.

Le FPI et la politique de « je peux faire pire que toi ».

Depuis l’opposition, et avant son arrivée au pouvoir, le Front Populaire Ivoirien (FPI) a été le premier parti à critiquer, de façon la plus virulente possible, les cercles et clubs Henri Konan Bédié. En gros, le parti du président Laurent Gbagbo a démontré, par tous les moyens dont il disposait, en ce temps précis, l’impact négatif de ces pratiques qu’on qualifiait de « politiciennes et avilissantes ». On parlait même de « corruption ou achat de la conscience des électeurs, tribalisation du débat politique », etc.

La venue de Robert Guéi sembla mettre fin, plutôt émoussa la ferveur des cercles Bédié. Car, alors qu’on s’y attendait le moins du monde, le père Noël, M. Robert Guéi a aussi eu, pendant son cours règne, ses fans clubs. Mais, le contraste intervient avec le FPI du président Gbagbo.

CREA PDCI France
Aujourd’hui, le FPI détient de très loin le record des clubs de soutien a M. Laurent Gbagbo dont voici un infime échantillon : « Gbagbo Power », « Dial Gbagbo », « Deux millions de femmes pour Gbagbo », « Les Mamans Gbagbo », « Les juniors Gbagbo », « les femmes divorcées Gbagbo », « Les Prostituées Gbagbo », « Les Intoxiques Gbagbo », « Le Club des déscolarisés Gbagbo », etc. etc. A voir le nombre incessamment grandissant des clubs ou cercles de soutien, il y a lieu de chercher à savoir ce que ces nombreux groupements apportent à leurs candidats. Tout de suite, pour faciliter le débat, nous disons : un gros rien. Car, lorsque vous prenez la peine d’assister aux rencontres de ces « néo- politiques », opportunistes véreux, qui vous empêchent de dormir avec des e-mails ennuyants et des appels téléphoniques indésirables, vous retrouvez les mêmes personnes dans tous les clubs. Pis, ils sont incapables de vous montrer les nouvelles personnes qu’ils ont convaincues pour voter pour leurs candidats.

Par ailleurs, force est de relever que ces opportunistes font, tous et toutes, la même promesse : « nous avons constaté que le parti, à lui seul, ne peut pas être partout ; et donc, nous nous sommes mis en place pour convaincre les indécis et nos amis des autres partis à voter pour notre candidat ». Des mots vides et creux ! Car, si ce qu’ils disent est vrai, quelle garantie ont-ils pour prouver que ceux ou celles qu’ils croient avoir convaincus voteront, réellement et effectivement, pour leur candidat ? D’ailleurs, qu’est-ce qui prouve que ces électeurs « timides » existent ? A moins qu’on ne les prenne pour des naïfs, du moins des imbéciles …, car il est bien connu que « ce sont les imbéciles qui ne changent pas ».

Nous pensons tout simplement que ces clubs de soutien, devenus innombrables sous le FPI, sont des groupes d’escrocs aux têtes creuses qui se croient plus malins que les autres. Ils font le culte de la personne pour « manger », comme bon nombre d’Ivoiriens qui sont hélas ! tombés dans la facilité, sous l’ère FPI. Et, le tout se passe avec la complicité des autorités des différents partis et surtout avec l’aval des dirigeants du FPI qui, soit ne disent pas la vérité à M. Laurent Gbagbo, soit savent quel profit on en tire. A moins que M. Laurent Gbagbo lui-même se plaise dans cette descente dans la honte où le peuple fabrique du faux pour manger aujourd’hui et tout de suite, sans savoir de quoi sera fait demain. A moins encore que M. Laurent Gbagbo refuse d’écouter ses pairs ou ses conseillers.

Au total, il faut mettre fin à ces organisations de mendiants modernes. Car, tout cela n’honore pas celui ou celle qui les met en place et montre l’abêtissement du peuple par le leader que l’on prétend soutenir et qui n’en a vraiment pas besoin, car, de toutes les façons, au moment du scrutin, les candidats sont jugés sur leur valeur intrinsèque, leur qualité morale et leur bilan.

Sylvain de Bogou, Directeur de la Rédaction, Le Filament. sylvaindebogou@yahoo.com

Paru dans la rubrique actualité oblige du Filament N°7



Militant ou Bête humaine ?

Les graves incidents qui, en février dernier, à la suite de la dissolution du gouvernement et de la CEI, ont eu cours en Côte d’Ivoire, sous l’égide du PDCI, du RDR et autres partis regroupés au sein du « RHDP », rappellent les manifestations du 6 février 1949 à Treichville. Ce jour-là, les militants du PDCI-RDA, suivant les mots d’ordre de leurs dirigeants, étaient venus boycotter la conférence d’un de leurs adversaires politiques, M. Etienne Djaumant. Ces militants avaient molesté des gens… Il s’en était suivi des casses, beaucoup de dommages, des interventions musclées des forces de l’ordre, des arrestations, des morts, etc. Ces événements rappellent également ceux du 18 février 1992. Tout le monde sait que, ce jour-là, les leaders du FPI n’avaient pas pris de gourdins pour casser ou des bidons d’essence pour incendier des véhicules, mais ils n’avaient pas pu contrôler les militants qu’ils avaient appelés à marcher ; ils n’avaient pas pu empêcher les actes de violence de tous ordres engendrés par le suivi de leur mot d’ordre.

Ces événements rappellent également ceux du boycott actif des élections, conduit par Le RDR et le FPI alliés dans le "front républicain" pour protester contre le Code électoral de 1994. Le boycott actif, dont le mot d’ordre avait été suivi à la lettre par les militants avait suscité de vastes manifestations de rue, les plus graves de l'histoire du pays, dont des milliers d’hommes et de femmes ont été privés de leur droit et devoir de vote ou ont payé, de leurs propres vies, le prix des plus forts.

Ces événements rappellent aussi les manifestations du jeudi 25 mars 2004 et du dimanche 28 mars 2004, à Abidjan, qui ont fait de nombreuses victimes, endeuillé plusieurs familles, et attisé des foyers de tension, du fait que certains militants, comme d’habitude, se sont entêtés, en grande foule moutonnière, à suivre les mots d’ordre, en dépit de l’interdiction de la marche organisée par les partis d’opposition.
Tous ces événements invitent à revoir ou à repréciser la notion de « militant » qui, comme vous voyez, apparaît chez nous comme un véritable mal qui, dirait-on, répand la terreur. En effet, il faut apporter des réponses précises à la question suivante : « Qu’est-ce qu’est militant ? ».

Un militant n’est ni un militaire, ni un brigand.
Le terme « militant » qui vient du latin miles, militis : soldat) concernait, à l’origine, les personnes qui se battaient, les armes à la main, pour défendre (ou imposer) leurs idées et convictions propres ou celles de leur école de pensée ou de leurs maîtres. D’où, le militantisme était indissociable de la violence.
Au fil du temps, cette notion a évolué. De nos jours, on appelle militant une personne positive, respectable, engagée dans une lutte idéologique, c'est-à-dire dont l’engagement ou le combat exclut toute violence et vise à rassembler, à faire triompher son idée ou la position qu’il défend. Dans ce cas, les militants se considèrent, non pas comme des gens qui détruisent, qui démolissent, mais comme des éléments permettant à la machine sociale de sauvegarder les acquis et d'avancer. C’est en ce sens que le militant diffère du militaire, du brigand ou du bandit.
En effet, là où le militaire est, a priori, fondé à user de son arme, en tant que soldat, homme de guerre, et fait partie des forces armées, le militant s’investit dans le dialogue et dans des actions pacifiques. Là où le brigand et le bandit se caractérisent par leurs crimes, leurs actes hors la loi (vol ou de pillage) commis avec violence et à mains armées, le militant s’investit dans les échanges et dans des actions non violentes. Ainsi donc, le militantisme ne saurait être confondu au militarisme, ni au banditisme, étant entendu que là où le militaire et le brigand imposent leur loi par l’arme et la violence, le militant est tenu de respecter les lois de la république et d’agir sans violence.

Malheureusement, cette forme de militantisme n’existe pas chez nous. On assiste plutôt à ce que d’aucuns appellent «le militantisme post-it». Celui-ci consiste à s'engager pour satisfaire des besoins immédiats et concrets, à se mobiliser selon les aspirations du moment ; mais, cette mobilisation ne s'inscrit pas forcément dans la durée, ni par conviction idéologique.

Des relations entre dirigeants et militants
Dans la mesure où, dans sa conception moderne, le militantisme se veut fondamentalement une lutte idéologique, et requiert une attitude prioritairement pacifique ou non-violente, il importe que les rapports liant les dirigeants aux militants ne soient pas de maîtres à esclaves, d’exécutifs à exécutants, de dominants à dominés. On ne saurait admettre que, unilatéralement, les uns imposent, à leur gré, des décisions que les autres, à leurs dépens, subissent… C’est dans cet esprit que, en Occident, les militants de base sont associés à des prises de décision et de responsabilité, et conviés à des colloques, séminaires, «universités d’été », en vue de leur socialisation et de leur formation à l’exercice de la citoyenneté et du pouvoir.
Bien au contraire, dans les pays africains, la plupart des dirigeants politiques prennent les militants pour du « bétail électoral » lors des scrutins. En-dehors des périodes électorales, c'est-à-dire en temps ordinaires, les militants sont vus et utilisés ni plus ni moins que comme des « bêtes humaines », autrement dit des animaux à visages humains dominés par leurs instincts et manquant d’intelligence, de jugement et aptes uniquement à suivre, tels des moutons, ce que pensent ou disent leurs chefs souvent dits charismatiques, à tort ou à raison. En conséquence, les militants sont exclus de toute décision politique, et donc, ne connaissent pas, ne comprennent pas, ne contrôlent pas les politiques menées par leurs dirigeants.

Militants, pour exécuter les sales besognes ?
Certes, le fait est que de nombreux militants, du moins la plupart, sont analphabètes, et acceptent de passer pour des « bêtes humaines ». Et, dès lors, ces militants acceptent d’être infantilisés, voire animalisés. D’une part, ils prennent leur situation de misère comme une fatalité qui les réduit à vivre éternellement dans l’ombre et à la solde des dirigeants. D’autre part, dans les partis politiques, ils limitent leurs rôles et leurs activités de militants, aux statuts de bêtes de somme, et exécutent tout bêtement de sales besognes, portent fièrement les cannes et les fardeaux des dirigeants, se font les porte-voix des leaders pour diffuser leurs « idéaux » dont, très souvent, ils ignorent l’esprit et la lettre, et qui, en général, ne sont ni plus ni moins que des idioties.
Ainsi, ignorants, ces militants s’impliquent résolument, du moins irrésistiblement, sinon instinctivement, c’est à dire sans jugement, ni raison, dans des actions horribles, dans des manifestations violentes, dans des actes de vandalisme sans nom, qui défient tout entendement et toute civilité : lors des manifestations, ils détruisent ou incendient les biens publics ; ils subtilisent les urnes ; ils boycottent des élections ; ils s’adonnent, à cœur joie, à des casses, à des pillages, à des vols, à des viols, à des assassinats, à des meurtres, etc.
Et, le comble, c’est que, au moment où ces militants se livrent à ces actes de barbarie, pendant qu’ils commettent ces crimes crapuleux, les dirigeants des partis, eux, sont sous haute garde ou se la coulent douce, avec leurs femmes, leurs enfants et leurs proches.
D’ailleurs, nul n’ignore que ces dirigeants et leurs familles, à quelques rares exceptions près, se terrent, ne prennent pas part aux manifestions qu’ils suscitent ou commanditent, sous le fallacieux prétexte que leur sécurité, à eux, ne serait pas garantie. Comme qui dirait, ils seraient fous de mettre délibérément leur vie en danger, là où ils sont convaincus que des bêtes sans cornes, pourvu qu’on les excite outre mesure ou surexcite à souhait, demeurent, corps et âmes, disponibles pour s’exécuter merveilleusement, et sont prêts à mourir au nom du leader, moyennant quelques petits billets de banque, voire souvent sans rien en contrepartie.

C’est, sans doute, eu égard à ces faits qui mettent en mal le processus démocratique, que l’on affirme que les Africains ne sont pas mûrs pour la démocratie, ou que l’Afrique est malade de ses dirigeants. Mais, on oublie généralement d’ajouter que notre continent est également et surtout malade de ses populations militantes à qui font défaut, très souvent ou même trop souvent, le bon sens et la conscience.

Militants, du bon sens et de la conscience, s’il vous plaît !
Force est de reconnaître que nombre de leaders des organisations politiques se conduisent, au quotidien, comme des vers de terre, autrement dit, ils vivent nus : sans esprit critique, sans raison, sans dignité, sans jugement. Au point de nous convaincre que la seule force par laquelle ils tiennent les militants, c’est leur pouvoir d’argent. Sur cette base, leurs actes et leurs propos, loin de nous faire aller de l’avant, nous induisent à endeuiller, inutilement, nos familles, nous plongent dans l’angoisse, nous dépouillent de nos biens acquis au prix de mille efforts, nous dévalorisent aux yeux des autres communautés.
C’est pourquoi je pense qu’il est nécessaire et impérieux, chez nous, d’amener les militants à prendre et avoir conscience du fait qu’ils ont la force et la validité de leurs membres pour travailler et échapper aux pièges des pouvoirs d’argent. Les militants doivent prendre et avoir conscience qu’ils ont reçu, de Dieu et de la nature, l’intelligence et la sagesse pour ne pas se laisser abuser par les politiques. Ils doivent prendre et avoir conscience qu’ils ont les capacités et les ressources nécessaires et suffisantes pour éviter de se laisser manipuler par les dirigeants et pour nous faire éviter des situations déplorables, telles que celles que nous avons évoquées plus haut.

Et donc, c’est dommage, bien dommage que les militants africains se considèrent toujours comme des « bêtes humaines », et que comme telles, ils n’osent pas refuser la bêtise où les entraînent, la plupart du temps et à leurs dépens, les chefs, du moins les soi-disant chefs...
En avril 1792, Condorcet disait : « tant qu'il y aura des hommes qui n'obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d'une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain ces opinions de commandes seraient d'utiles vérités ; le genre humain n'en resterait pas moins partagé entre deux classes : d’une part, celle des hommes qui raisonnent, et d’autre part, celle des hommes qui croient et qui subissent ; d’une part, celle des maîtres et d’autre part, celle des esclaves » .
Cette déclaration situe le rôle du parti politique et l’importance de la formation des militants pour favoriser l’établissement de l’égalité, de la dignité, de la responsabilité, pour permettre aux dirigeants et aux militants de vivre dans une sorte de symbiose, en ce qui concerne les décisions à prendre et les actions à mener, surtout lorsque ces actions engagent non seulement la vie du parti, mais celle de toutes les populations du pays.
Dans cette optique, je pense que:
- premièrement, les militants doivent regarder les dirigeants comme des êtres humains et non comme des démiurges, c’est à dire non comme des êtres omnipotents et omniscients, organisateurs de tout l’univers, infaillibles, dont les paroles doivent être bues naïvement et les mots d’ordre exécutés à la lettre, sans réfléchir ;
- deuxièmement, il faut que les dirigeants considèrent les militants comme des êtres humains réfléchis, au même titre qu’eux-mêmes, qu’ils les respectent, plutôt que de les traiter comme des bêtes humaines, c'est-à-dire comme un ensemble d’animaux sans jugement, prêts, à tous instants, à exécuter, « par tous les moyens », n’importe quel mot d’ordre, au risque et au péril de leurs vies, ainsi qu’au mépris des droits des autres citoyens. C’est ce que je pense.

Léandre Sahiri.

Paru dans la rubrique ce que je pense du Filament N°3

mardi 21 septembre 2010

ÉDITO du 15 septembre 2010

Avec la création de notre site www.lefilament.info, nous avons encore avancé. Et ce, d’un grand pas. C’est une étape très importante dans la vie de notre journal, au regard des multiples et divers avantages dont nous vous parlions dans le précédent éditorial.
Nous sommes heureux de vous annoncer que les juristes, économistes et informaticiens qui composent notre groupe de presse sont à pied d’œuvre pour d’autres innovations, afin que Le Filament demeure adapté à l’air du temps et pour qu’il réponde, encore et toujours à votre attente et à votre goût.
C’est l’occasion de vous renouveler, une fois encore, notre profonde gratitude pour votre accueil cordial et vos compliments, pour vos conseils et vos contributions.
Pour que Le Filament puisse continuer à vivre et garder le cap, continuons, tous et toutes, à l’alimenter de nos contributions, de quelque nature que ce soit. Continuons à participer aux échanges d’idées et d’informations, en toute courtoisie. Continuons à le diffuser largement. Continuons à l’offrir gratuitement à nos amis, à nos parents, à nos connaissances, par email, par fax, par photocopie, par courrier postal, etc. Continuons à élargir le cercle commun des lecteurs et des lectrices que nous sommes. Continuons à nous élever au-dessus des contingences immédiates et à nous comporter en êtres pensants. Continuons à croire, sans prétention, ni démesure, à nos rêves communs d’hommes et de femmes de l’avenir.
Excellente lecture.
Portez-vous bien et à très bientôt.

Léandre Sahiri,
Directeur de Publication




vendredi 20 août 2010

Edito du 15 août 2010

Encore une fois, merci, pour votre accueil cordial et vos compliments, pour vos conseils et vos contributions qui nous permettent d’alimenter et d’améliorer Le Filament, de parution en parution. De ce point se vue, nous sommes heureux de vous annoncer que, en plus du fichier PDF que vous recevez chaque mois, Le Filament met à votre disposition un site blog : http://le-filament.blogspot.com

Très belle avancée, parce que le site Blog est une vitrine apportant l'interactivité, absente du PDF. Ainsi, concrètement, vous aurez désormais à votre disposition, sur le site blog, tous nos textes, que vous pourrez télécharger, reproduire et utiliser à d’autres fins utiles... Et puis, grâce au site blog, vous pourrez participer directement aux débats, entre autres. Par ailleurs, le site Blog permet d’intégrer des rubriques supplémentaires que ne permet pas le format PDF, à savoir : les événements, les sondages, les ressources documentaires, les vidéos, les liens, etc.

Nous sommes comblés de savoir que des jeunes connaissent maintenant et lisent régulièrement Le Filament, et le recommandent à leurs amis et à leurs parents. Nous disons Akwaba aux deux jeunes étudiants qui viennent de nous rejoindre dans le comité de rédaction et animent deux rubriques (“La Page des Jeunes”- et “Dites-moi pourquoi”). Nous espérons pouvoir, par leurs écrits et par leur engagement, toucher une multitude d’autres jeunes. C’est, en tout cas, notre objectif et ceci est très important, parce que la jeunesse, tout le monde le sait, c’est l’avenir.

Merci à vous tous et toutes, qui aidez volontiers à diffuser largement Le Filament. Nous adressons un remerciement particulier à M. D. Monnet, membre très actif du comité de rédaction, qui a conçu et réalisé, gratuitement, le site Blog. Encore une fois merci à M. Michel Zahibo qui, nous le disions précédemment, imprime Le Filament, à plus de 50 exemplaires, à ses propres frais, et les distribue gratuitement aux personnes n’ayant pas accès à l’Internet. Nous sommes heureux de savoir que son exemple est, ainsi que nous le souhaitions, suivi par d’autres.

Mesdames et Messieurs, continuons ainsi, à offrir gratuitement Le Filament, à nos amis, à nos parents, à nos connaissances, par email, par fax, par photocopie, par courrier postal, etc. Continuons à élargir le cercle commun des lecteurs et des lectrices que nous sommes, si nous sommes vraiment convaincus que « lire ce que d'autres personnes ont pensé et écrit peut aider les uns et les autres à former leur propre jugement sur les êtres et les choses de la vie » (Gaardner). Continuons à diffuser largement Le Filament pour contribuer aux échanges d’idées et à l’éveil des consciences chez un grand nombre d’entre nous, en vue de « changer la vie », de « transformer le monde »... Ceci peut paraître une pure utopie, un rêve impossible. Mais, ne perdons pas de vue que c’est par les rêves apparemment impossibles que le monde connaît les plus grands bouleversements et les plus grandes réalisations.

Bonne lecture. Portez-vous bien et à très bientôt.

Léandre Sahiri,

Directeur de Publication.

mardi 27 juillet 2010

Fawzia Zouari

Professeur, romancière et journaliste

Nous avons choisi de mettre à notre Tableau d’Honneur de ce mois d’août, encore une dame, mais pas n’importe laquelle. Puisque Mme Fawzia Zouari, car c’est d’elle qu’il s’agit, est Docteur en Littérature française et comparée de l’université de la Sorbonne de Paris.

Née en Tunisie, originaire de la région du Kef, non loin de l'Algérie, Fawzia Zouari est arrivée à Paris en 1979. Par bonheur, Paris lui a, d’emblée, ouvert grandes de nombreuses portes, notamment dans les domaines les plus variés de la culture, de l’éducation et de la communication. Elle a, en effet, travaillé dix années durant, de 1987 1996, pour l’Institut du Monde Arabe, à différents postes, en tant que animatrice culturelle, rédactrice du magazine Qantara, entre autres. Avant d'être à l'Institut du monde arabe, elle a en charge les relations de presse pour des expositions de peinture à l'ONU. Elle a également participé à des ateliers de théâtre dans des quartiers à forte population immigrée et présidé le Cercle des intellectuels arabes.
Après avoir collaboré à une radio arabe de Paris, elle a rejoint en 1997 le magazine hebdomadaire -Jeune Afrique-, dont, depuis lors, les lecteurs connaissent et savent apprécier, à leur juste qualité, ses chroniques socio-culturelles.

Par ailleurs, Mme Fawzia Zouari est membre des comités de rédaction des revues « Confluences », « Méditerranée » et « Intersignes ». Elle est très impliquée dans le cinéma, entre autres, en tant que membre du jury du Festival francophone de Namur. Mais, c'est à l’écriture qu'elle consacre l'essentiel de son énergie créatrice, voire de sa vie. A preuve, elle a écrit et publié plusieurs articles et chroniques, et plus dune dizaine de livres dont La Retournée, (Ed. Ramsay) a obtenu le prix spécial des cinq continents de la Francophonie en 2003, et La Deuxième épouse, (Ed. Ramsay) a reçu en 2007 le Comar d’or, la principale distinction littéraire en Tunisie.

Dans La Retournée, Fawzia Zouari nous parle dune jeune fille, Rym, qui vit en France depuis plusieurs années, et qui, ayant appris le décès de sa mère, retourne, avec sa petite fille de cinq ans, dans son village, au nord-ouest de la Tunisie. « Retournée », car elle y revient au pays natal. « Retournée », aussi, car elle voudrait qu'on lui pardonne, que les habitants du village ne lui tiennent pas rigueur d'avoir fui ce pays. « Retournée » enfin, car elle va rencontrer un homme qu'elle n'attend pas, dans ce pays qu'elle n'a pas vu depuis plusieurs années déjà.

En 1997, elle a publié Pour en finir avec Shhrazade, un essai où elle explore quelques aspects des traditions propres à la culture arabo-musulmane qui contraignent à refuser la confession et à toujours commencer un récit par : « Il tait une fois... ».
Ce pays dont je meurs, paru en 1999, aux éditions Ramsay, lui a été inspiré par un fait divers chargé de sens : le décès par inanition, Paris, de deux jeunes Algériennes. Ce qui requiert son attention et son intérêt, c’est que cette fin tragique vient sanctionner l'échec de leur intégration dans leur société d’accueil. Son engagement a été concrétisé, une fois de plus, par ses deux ouvrages Le Voile islamique, (Ed. Favre) et Ce voile qui déchire la France (Ed. Ramsay). Ici, elle prend position dans l’affaire du voile islamique. Ces ouvrages s'inscrivent dans le prolongement des enquêtes qu'elle a menées sur ce thème pour Jeune Afrique.

Le thème central ou fil conducteur des œuvres de Fawzia Zouari porte essentiellement sur le traumatisme de l'exil, en rapport avec sa propre vie. A la différence près que son exil demeure une source plutôt d'enrichissement, contrairement bien d’autres personnes qui vivent l’éloignement du pays natal comme une situation permanente de douleur. En tout cas, Mme Fawzia Zouari a réussi l’exploit d’être à l'aise, tant en France qu'en Tunisie et de maîtriser parfaitement la langue et les codes culturels de chacun des deux pays. Ceci est tout à son honneur et nous autorise à dire qu’elle mérite, bel et bien, de figurer au tableau d’honneur du Filament, pour instruire les jeunes que la réussite et le bonheur n’ont pas de frontières, ni de couleur, ni de sexe.

Un autre fait important de la vie de Mme Fawzia Zouari, c’est que lorsqu’elle a décidé de poursuivre ses études à un très haut niveau, elle s’est heurtée aux réticences de son entourage, y compris sa propre mère, dans leur vision étriquée, selon laquelle le destin d'une jeune fille est de rester à la maison. On comprend dès lors pourquoi les thèmes tels que la quête de l'identité, la condition de la femme arabe, la rencontre des cultures… sont, chez elle, des sujets récurrents et essentiels et préoccupants. On comprend aussi pourquoi, en 1979, lorsqu'elle s'installe à Paris, elle choisit, pour sa thèse de doctorat un étonnant personnage qui eut presque le même itinéraire qu'elle, mais a rebours : Valentine de Saint-Point, petite nièce de Lamartine, convertie à l'Islam et morte au Caire en 1953, après avoir épousé la cause du nationalisme arabe. Il faut préciser que c’est de cette recherche qu’est sorti son livre, La Caravane des chimères, publié par Olivier Orban, en 1989.

La bibliographie de Mme Fawzia Zouari comprend, en outre, Ce pays dont je meurs (Ed. Ramsay), comporte des ouvrages intéressants et enrichissants, de par la variété de ses thèmes et surtout de par la qualité de son style, comme en témoigne ce message de Faten Mootamri, envoyé de Yasminaureli (Tunisie) à Mme Fawzia Zouari, Il y a quelques années :
« Après lecture de votre ouvrage Ce Pays dont je meurs, que j'ai achevé en deux jours, je tenais à vous féliciter de ce style aussi léger et profond en même temps qu’expressif, spontané, riche, pour ainsi dire parfait. Je vous découvre à travers cet ouvrage émouvant et je ferai tout pour avoir vos autres ouvrages qui pourraient ne pas être disponibles en Tunisie, quitte à faire le voyage à Paris. Voilà, en si peu de mots, ce que je ressens à l'instant même où je viens de finir la dernière page de ce livre, avec amertume, priant Dieu qu'il ne finît jamais, tellement sa lecture m'avait emportée dans d'autres cieux… N'est ce pas le fait du génie de l'auteur !... ». Faten Mootamri.
Si vous avez lu les livres de Fawzia Zouari, n’hésitez pas à nous faire partager vos impressions et vos avis. Envoyez-nous vos commentaires, analyses et compte-rendu, etc. Nous les publierons dans nos prochaines parutions.

Léandre Sahiri

Paru dans la rubrique Tableau d'Honneur du Filament N°7



Autopsie de la déontologie médicale en Afrique : Le cas du Sénégal

On ne peut, à moins d’être nihiliste, refuser d’admettre que des progrès appréciables ont été accomplis en matière de santé publique au Sénégal. Le maintien du taux de prévalence du VIH/SIDA, à un niveau enviable en Afrique, et les résultats probants obtenus dans la lutte contre le paludisme en sont quelques illustrations. Mais, fondamentalement, l’œuvre médicale dans les hôpitaux publics notamment, est gangrénée par une conscience médicale comateuse irrigant des attitudes professionnelles désastreuses voire criminelles. En effet, comment expliquer qu’un médecin ayant prêté serment et dépositaire d’une mission vitale de service public, puisse tourner le dos à un mourant au motif que l’établissement qu’il dirige n’a plus de place ? Ne se serait-il pas précipité sur lui pour lui apporter des soins élémentaires s’il s’agissait de son enfant ou de son conjoint ?

L’insouciance et l’écrasement de la dignité humaine, maintes fois reprochés aux Africains, ont fini par abattre la déontologie médicale. Au-delà de l’indignation que suscite ce deuil, il convient d’en faire l’autopsie pour essayer de comprendre comment des hommes et des femmes censés apporter des soins et du réconfort aux patients ont pu s’arracher à un minimum de conscience professionnelle pour hisser l’action publique médicale au pinacle de la grossièreté.

Les symptômes pathologiques de cette mal gouvernance hospitalière sont patents et la banalisation dont ils font l’objet confirme la thèse selon laquelle l’Africain, en général, n’a de respect, ni pour la vie, ni pour la mort. L’insalubrité, le népotisme et la désinvolture règnent en maîtres souverains dans les hôpitaux, centres, postes et cases de santé sous le regard passif des autorités et des usagers. Certains malades internés partagent des chambrettes malodorantes avec des souris et des cafards, témoins d’une saleté devenue ordinaire. Par exemple, à Dakar, dans certains centres de santé situés dans des quartiers chaotiques soumis à la dictature du bruit et du désordre, des badauds déambulent sottement dans les salles de soin, violant sans conscience l’intimité des malades, y compris celle des femmes en pleine séance d’accouchement.

Le Plan SESAM dédié aux personnes âgées est régulièrement piétiné. Au service d’accueil, le personnel n’a généralement aucune sollicitude envers des malades désespérés et fait preuve d’une lenteur administrative épouvantable devant des situations d’urgence. Le malade lui-même n’est pas respecté. Lorsqu’il arrive à des heures tardives, même aux urgences, il est boudé et soumis à un service minimum et désinvolte, coupable qu’il est de troubler le sommeil du personnel de garde. Le personnel médical est d’ailleurs généralement nonchalant, désagréable et parfois impoli, sauf lorsqu’il est soudoyé par les parents du malade. Lorsque le pensionnaire est une haute personnalité religieuse, politique ou économique, le personnel de service, tout en délaissant les patients ordinaires et inutiles, s’affaire autour de lui avec un zèle ostensible, dopé par l’espoir d’une récompense corruptive.

Aux malades ou à leurs accompagnants, on demande d’acheter une pléthore des médicaments dont la plupart sont manifestement inutiles. Le médecin en administre un ou deux et, anesthésié contre la honte, subtilise le reste pour le vendre astucieusement à d’autres patients.
A la cuisine, la viande fraîche et les autres aliments réservés aux malades sont quotidiennement détournés au bénéfice des employés qui les amènent à la maison pour leur ration quotidienne, sinon vendus au public. Certains employés profitent du sommeil des malades pour voler les fruits et le lait offerts par les visiteurs.
Les toilettes des salles d’hospitalisation sont horriblement sales et ce sont parfois les accompagnants qui les nettoient pour éviter que le malade n’attrape d’autres infections liées au manque d’hygiène.

Le laxisme et la permissivité dans le service public se sont donc emparés des milieux médicaux publics où l’on retrouve des balayeuses, d’anciens accompagnants de malade et des gardiens analphabètes qui, à force de rôder dans les couloirs de l’hôpital, sont devenus sages-femmes ou infirmiers de fait. Prétentieux et usurpateurs de titre, ils traitent des malades et commettent des erreurs fatales, occultées avec la complicité du médecin traitant.
Au lieu de s’acquitter du suivi correct des malades qu’ils viennent d’opérer, de nombreux médecins, détournés de la déontologie professionnelle par l’attrait du gain financier, les abandonnent à des mains inexpertes et courent vers les cliniques privées à la recherche d’interventions onéreuses. D’autres s’empressent d’effectuer une césarienne que rien n’impose pour empocher les honoraires de l’intervention chirurgicale. On ne peut pas reprocher à un travailleur de se soucier de sa situation financière après de longues années d’études, mais les préoccupations de carrière ou de gain facile ne doivent jamais primer sur des vies humaines.
Il est vrai que l’Etat doit assurer au personnel du service public hospitalier d’excellentes conditions de travail, compte tenu de la mission capitale dont il est investi. Mais, même si, dans ce sillage, les revendications du corps médical tendant à la revalorisation des conditions d’exercice de la profession sont défendables, rien ne justifie que d’innocents malades fassent l’objet de traitements désobligeants et cavaliers de la part de ceux-là mêmes qui sont appelés à les soigner et a sauver des vies humaines.
Il est vrai que les usagers ont aussi une part de responsabilité dans le désordre qui prévaut dans les hôpitaux publics. Certains malades s’amusent à consulter des charlatans et attendent d’être au bord de la mort pour aller accabler le médecin. Et lorsqu’on les retient pour hospitalisation, ils attirent une foule inutile de parents et amis affolés qui assiègent la salle d’hospitalisation et empêchent le personnel médical de faire correctement son travail. Des parents, sortis de villages lointains, campent dans le jardin de l’hôpital, le salissent, y passent la nuit alors qu’ils ne sont d’aucun secours au malade. Certains d’entre eux déposent leur baluchon au chevet du malade pour profiter des repas apportés par les proches parents.
Si de tels agissements sont particulièrement intolérables, c’est parce qu’ils sévissent dans un secteur directement lié à la vie humaine. Mais, en réalité, ils sont symptomatiques d’un malaise général et profond qui frappe le service public au Sénégal, comme dans tous les autres pays africains, et qui s’explique conjointement par le déficit d’esprit citoyen et la mauvaise éducation.

Que faire alors pour ressusciter la déontologie médicale ?
D’abord la prévention. Il faut, en effet, veiller à ce que la santé des personnes ne soit plus confiée à des bricoleurs peu conscients de la dignité humaine, bannir les recrutements douteux et recourir à des personnes de bonne moralité pour animer le secteur clé de la santé.
Ensuite, l’éducation. C’est connu, l’éducation au Sénégal est en lambeau. On a formé beaucoup de cadres et de techniciens, mais peu de citoyens. La connaissance du corps humain et des maux qui peuvent l’affecter ne suffisent pas pour faire un médecin du secteur public ; il faut, en plus, dans ce métier sacerdotal, une conscience professionnelle et civique élevée qui résiste à l’appel de la corruption et du parti pris et qui s’aligne à la préciosité de la vie humaine.
Enfin le bâton, pour frapper, avec la dernière énergie, les pseudo médecins dont la négligence a causé des catastrophes impunies.

Dr Rosnert Ludovic Alissoutin
Consultant international

Paru dans la rubrique Libre propos du Filament N°7



La Côte d’Ivoire malade de ses intellectuels

7 aout 1960-7 aout 2010. Notre pays commémore aujourd’hui 50 ans d’indépendance. A ce stade de la vie de notre Nation, il convient aussi de nous interroger rigoureusement sur le rôle de nos intellectuels dans la marche de notre pays. Quel a été leur apport dans la gestion de nos 50 années d’indépendance ? L'heure est venue de questionner les Ivoiriens sur le rapport de l'intellectuel à la société ivoirienne. Quelle a été leur responsabilité dans l’état actuel de notre pays ? Qu’attendait-on d’eux ? Où sont-ils aujourd’hui ? Que font-ils ?

La réponse, c’est Paul Nizan qui la donne dans « Les Chiens de garde » : « Ils gardent leur silence. Ils n’avertissent pas. Ils ne dénoncent pas... L’écart entre leur pensée et l’univers en proie aux catastrophes grandit chaque semaine, chaque jour. Et, ils ne sont pas alertés. Et, ils n’alertent pas. L’écart entre leurs promesses et la situation des hommes est plus scandaleux qu’il ne fut jamais. Et, ils ne bougent point… ». C’est un constat triste et amer. Qu’après 50 ans, nos intellectuels continuent de faire le sempiternel procès de la traite négrière, de la colonisation, de la néo-colonisation, de la mévente des matières premières ou de leur pillage. C’est vrai qu’on ne doit pas faire comme si l’esclavage et ses ravages n’ont jamais eu lieu. Mais, on ne doit pas non plus rester figé à l’émotion de cette parenthèse horrible de notre histoire. Et, être frappé d’inimagination politique. Parce qu’il est clair que le bilan politique de notre pays est honteux. Mais, celui des intellectuels est des plus catastrophiques. Car, force est de le reconnaitre, leurs actions ont été plus dangereuses et plus dévastatrices, plus insidieuses et plus vicieuses, parce qu’agissant directement sur la conscience des populations.

Depuis l’indépendance, nos intellectuels se partagent, quasiment seuls, l’espace politique et exercent des fonctions de pouvoir… Ils ont choisi de défendre, égoïstement, leur chapelle et d’ainsi sacrifier l'intérêt général au profit du leur. Certains ont même développé la mauvaise foi et la malhonnêteté intellectuelle, prémices de la dépravation des mœurs à laquelle nous assistons, impuissants. D’autres se sont perdus dans un nombrilisme suicidaire. Hélas ! Et pourtant, on attendait d’eux qu'ils endossent la tâche exaltante de modeler la société et de se poser en vecteurs des valeurs positives. Au contraire, ils ont préféré inoculer à la population le virus des inconduites nocives à la société. Ils ont inscrit ces comportements de déstabilisation sociale dans notre culture, poussant la population à haïr et à dédaigner la vérité, l’honnêteté, la responsabilité, le civisme, etc. Des attitudes qui ont inondé la Côte d’Ivoire de fausses idéologies et ruiné la population toute entière. En définitive, ils ont bradé tout ce qui leur restait de crédibilité. Dans un tel environnement, la population, miséreuse à outrance, a perdu tous ses repères, ses modèles et même sa foi en la vie. Elle en est donc venue ainsi à développer des réflexes de survie caractérisés par la corruption, le je-m’en-foutisme, le pillage des biens publics, la prostitution, etc. Aujourd’hui, on déplore l’indolence des populations devant leur propre réalité, mais on oublie de rappeler de quelles fables on les a bercées 50 ans durant…

Ainsi, nos intellectuels se sont-ils tus. Et le bruit de leur silence cinquantenaire est devenu bien plus qu’assourdissant. Surtout, en cette période de crise aiguë que nous avons du mal à traverser. En fait, ils ont tu la Vérité pour promouvoir des fausses valeurs sur lesquelles a été bâtie une fausse réalité sociale et politique. Ceux qui étaient censés être nos lumières nous ont plongés dans les ténèbres. Pendant 50 ans, nos intellectuels n’ont pas su améliorer notre perception de nos handicaps majeurs. Pis, nos historiens n’ont même pas été capables de nous offrir une grille de lecture simple et efficace qui rende intelligibles les raisons de nos faiblesses et de nos défaites historiques. Pour éviter ces responsabilités historiques, et sociales, ils ont installé des comportements de nature à faire prospérer le désespoir, la fatalité… l’absence de toute éthique de la vérité et de la morale.

N’est-ce pas eux les fameux idéologues des régimes qui ont bloqué toute idée d’ouverture et de modernisation de notre pays ? 50 ans durant, ils ont soutenu la « géopolitique » qui est un injuste système des équilibres régionaux au détriment de la compétence, y compris dans les examens et concours, et lors des recrutements et nominations à des postes de responsabilité. Si des idées comme « la terre appartient à celui qui la met en valeur » ou « on ne regarde pas dans la bouche de celui qui grille des arachides », « l’éducation télévisuelle », « le complot du chat noir », « la rébellion armée du 19 septembre 2002 », etc. ont prospéré et détruit notre pays, c’est bien grâce à la caution de ces intellectuels ou supposés tels. Ils ont soutenu, à cors et à cris, qu’on pouvait tripatouiller la Constitution, comme un simple règlement intérieur d’association de quartier. Ce sont les mêmes qui ont dit que le parti unique était une chance pour notre pays et le multipartisme, une vue de l’esprit. Ce sont eux qui ont défendu, avec force ferveur, les programmes d’ajustement structurel. Ce sont eux encore qui, aujourd’hui, dénoncent doctement et avec véhémence les ravages causés par ces PAS. Comment des gens qui sont supposés mieux connaître les réalités de notre pays, ont-ils pu se faire dicter des mesures économiques par des jeunes cadres sans expérience du FMI et de la Banque mondiale ? Quant à leur conviction politique, inutile d’en parler. Car, pour parvenir au sommet de l’échelle sociale, ils ont trempé dans toutes les combines politiques et « intellectuelles », dans tous les compromis et dans toutes les compromissions, parfois jusqu'à l’impossible. Ils ont participé à toutes les rapines économiques. Ils ont expérimenté toutes les idéologies et tous les régimes : ils étaient, hier, houphouétistes ; ils sont devenus bédiéistes, puis guéistes ; ils sont aujourd'hui gbagboéistes. Pendant 50 ans, ils se sont reniés et ils ont ruiné le crédit de leur corporation, en trahissant leur vocation à la Sagesse. Finalement, leur rapport à la population fait penser à cette parabole : « le ventre de ma mère peut être fermé, du moment que j’en suis sorti ! »

En clair, c’est de morale qu’il faudra parler aujourd’hui aux intellectuels ivoiriens. Car, s’il est une valeur qu’ils ont oubliée, c’est bien celle-là : la morale. Non pas pour l’asséner aux autres. Mais, pour l’appliquer à eux-mêmes. Car, s’ils sont aujourd’hui inaudibles, c’est qu’eux-mêmes n’entendent pas ce qu’ils doivent entendre : la parole des autres, la parole du peuple. Et s’ils n’entendent pas, c’est qu’ils n’écoutent pas. Or, être intellectuel c’est non simplement parler, mais, par sa parole, écouter, et aller chercher la vérité là où elle se trouve, c’est-à-dire dans la parole des autres. A. Fornet écrivait, à ce propos, que « l’intellectuel est obligé d’être le critique de lui-même, avant de prétendre pouvoir être la conscience critique de la société ».

Comme l’a écrit Antonio Gramsci dans ses Cahiers de prison, « on peut dire que les hommes sont des intellectuels, mais que tous les hommes n’ont pas, dans la société, la fonction d’intellectuel. » Alors, combien sont-ils dans notre pays à exercer réellement cette fonction d’intellectuelle ? Fort heureusement, il existe encore chez nous des intellectuels, dans le sens noble du terme, des femmes et des hommes probes qui résistent et qui refusent de tremper dans les combines et combinaisons sordides. Et, en ces heures difficiles, il faut le dire, le Pr Mamadou Koulibaly, fait partie de ces rares spécimens en voie de disparition, qui sauvent l’honneur de la classe intellectuelle ivoirienne et qui porte cette charge écrasante avec foi et conviction.
Qu’attendons-nous de nos intellectuels ?
Qu’attend-on d’eux ? Que peuvent-ils donner ? Que doivent-ils refuser ? Dans quelle mesure sont-ils au service de la Nation ?...
Même si, en tant qu’être sociaux, ils ont des appartenances, nous attendons d’eux qu’ils aient conscience que, dans toutes les sociétés, les intellectuels sont, non pas des témoins passifs et indifférents, mais des hommes et des femmes qui, impliqués et attentifs aux réalités de la vie, engagés fermement, font l’histoire, à travers leurs actions pour orienter le destin de leur Nation. C’est à ce prix et grâce à ces qualités qu’un intellectuel est reconnu par la société comme étant un modèle.
Nous attendons d’eux qu’ils soient pareils aux philosophes du siècle des Lumières en Europe, c'est-à-dire des éclaireurs, des leviers du progrès, de la modernisation et de la vraie indépendance. Nous attendons d’eux que, en des temps de crise, ils se manifestent, se distinguent, sortent du lot des communs des mortels, et s’obligent à produire des idées de génie, à proposer des solutions pour dénouer la crise. Nous attendons d’eux qu’ils accompagnent la modernisation de notre pays et en analysent les contradictions avec toute la rigueur qui sied à leur fonction. Car, rien ne défigure plus l’image des intellectuels que le louvoiement, la démission, le silence prudent ou coupable face à l’inacceptable, le vacarme patriotique et le reniement théâtral, l’allégeance servile. Car, l’affiliation politique, l’appartenance régionale et ses fidélités ou accointances ne doivent, à aucun moment et en aucun cas, prendre le pas sur les critères de Vérité et de Justice…

Serge Grah
(Journaliste, Ambassadeur Universel pour la Paix). serge_grah@yahoo.fr

Paru dans la rubrique sous l'art à palabres du Filament N°7



 

Le Filament Magazine Copyright © 2011 -- Template created by O Pregador -- Powered by Blogger